L’argent syrien d’un proche de Marine Le Pen

Publié le par DA Estérel 83

01-Mediapart

 

 

Pour Marine Le Pen, c’est le vieil ami embarrassant. Frédéric Chatillon, 44 ans, l’ancien chef du Groupe union défense (GUD) et l’un des prestataires de sa campagne présidentielle 2012, a été visé durant plus d’un an par des investigations de la brigade financière pour ses affaires avec la Syrie. L’enquête a été close en avril, sans provoquer de poursuites judiciaires. Mais elle a révélé le versement, par le régime syrien, de fonds à la société de Chatillon destinés à gérer sa communication. Ces investigations ont été gardées secrètes par le parquet et les principaux intéressés. La présidente du FN n’a rien laissé filtrer de cet épisode embarrassant. Elle aurait pourtant été prévenue dès juillet 2011 par Frédéric Chatillon lui-même.

F. Chatillon dans le documentaire "La face cachée du nouveau Front" (Canal Plus)F. Chatillon dans le documentaire "La face cachée du nouveau Front" (Canal Plus)

Partie d’un signalement Tracfin, service anti-blanchiment de Bercy, l’enquête a concerné une galaxie de sociétés de communication et de sécurité, autour de Riwal – présidée par Frédéric Chatillon – et de Vendôme Sécurité – dirigée par Axel Lousteau, également prestataire du FN.

Les flux financiers provenant du compte Crédit lyonnais de l’ambassade de Syrie, à Paris, auraient été à l’origine de l’investigation. Ces dernières années, Riwal a perçu entre 100 000 et 150 000 euros par an de la représentation syrienne. Officiellement, des opérations de communication et de marketing concernaient le ministère syrien du tourisme et la promotion du pays. Frédéric Chatillon a notamment organisé la visite du ministre du tourisme, Saadallah Agha al-Qalaa, à Paris, en 2008. Mais Riwal a aussi ouvert un bureau à Damas pour démarcher les sociétés et les institutions syriennes cherchant à s’implanter en France.

« Nationaliste révolutionnaire », depuis longtemps proche des Syriens du parti Baas, ancien directeur de la librairie révisionniste Ogmios, Frédéric Chatillon a connu Marine Le Pen à l’université. Resté très proche de la mouvance néo-fasciste européenne, il s’est propulsé parmi ses conseillers officieux, et on a pu l’apercevoir lors de meetings et déplacements de la candidate. Il est par ailleurs marié avec Marie d'Herbais, amie d'enfance de Marine Le Pen qui travaille au service communication du FN et fut candidate aux dernières législatives.

Sa femme Marie d'Herbais présente le "Journal de bord" vidéo de Jean-Marie Le Pen.Sa femme Marie d'Herbais présente le "Journal de bord" vidéo de Jean-Marie Le Pen.

« Les policiers m’ont dit “c’est Tracfin”, explique Frédéric Chatillon à Mediapart. Mais en général, ce sont les banques qui préviennent Tracfin, or ma banque m’a certifié que ce n’était pas eux. Tracfin, c’est le fourre-tout du système. Je ne sais pas si c’est Sarkozy ou l’Etat français, mais en tout cas, c’est politique. Quand Marine prend le Front, pendant six mois ils enquêtent, ils collectent tout sur moi. Une fois qu’ils ont tout, ils me convoquent. A cause du bruit autour de la campagne de Marine, ils ont cherché des trucs. Eux-mêmes ne savaient pas ce qu’ils cherchaient. »

Frédéric Chatillon affirme avoir prévenu Marine Le Pen du début et de la fin des investigations parce que « c’était sensible »« Elle m’a demandé de quoi il s’agissait, si j’étais clair, si j’avais quelque chose à me reprocher. J’ai dit non, je n’ai pas de patrimoine, je n’ai rien. Ils ont tout vérifié, ils m’ont posé des questions sur mes factures, les gros chèques reçus. Je n’ai aucune transaction illicite. »

Les investigations sur les affaires de Chatillon ont démarré en décembre 2010, à la suite d’une plainte. Une deuxième enquête a été ouverte après les signalements Tracfin parvenus au parquet en juillet 2011. Au cœur des soupçons, les affaires syriennes. « La Syrie, c’est un client, assure Chatillon. Ce que j’ai eu du ministère du tourisme n’a jamais été un cadeau du régime. C’est des relations publiques. J’ai des vidéos pour toutes les opérations marketing et communication que j’ai faites pour prouver, et des bons de commande, des factures pour tout ce que j’ai fait. Mes prestations ont été payées par virement par l’ambassade de Syrie en France, et via une banque française. Ce n’est pas de l’argent qui arrive de la Syrie ou du Liban en France. »

« Si ça se trouve c’est une cabale politico-financière »

Les affaires du groupe Riwal en Syrie n’étaient pas évidentes au départ puisque, selon Chatillon, le régime « ne paye pas d’acompte » et, dans ces conditions, peu d’entreprises s’intéressaient à ses marchés. Il a même failli être « planté » fin 2010 par un retard de paiement.

Selon lui, cette activité n’avait « pas de dimension politique ». En mars 2008, lorsqu’il accompagne Dieudonné – « un pote » – dans sa tournée à Damas, on le voit pourtant aux côtés de certains dignitaires syriens, notamment Manaf Tlass, le fils du général et ancien ministre de la défense, ami d’enfance de Bachar al-Assad (qui vient de faire défection). « J'ai eu d'excellents contacts avec la famille Tlass, le père avant, les enfants aujourd'hui. Manaf reste un ami, on s'est vu récemment à Paris », explique Chatillon.

Frédéric Chatillon avec Manaf Tlass et Dieudonné en 2008.Frédéric Chatillon avec Manaf Tlass et Dieudonné en 2008.

Dans le conflit syrien, il assure avoir des « amis des deux côtés », mais il parraine en 2011 la création du site Infosyrie.fr, pro-régime. Parallèlement, il dénonce, sur la page Facebook du groupe We Are Syria, « le lobby sioniste (aux ordres duquel est la presse française) »qui « rêve de déstabiliser votre magnifique pays »« Tous ceux qui participent directement ou indirectement à ces manifestations se font complices de ce lobby », écrit-il. En octobre 2011, dans une période de répression accrue, il est aperçu, lui, à la manifestation de soutien au régime syrien (voir la vidéo).

Mais l’enquête de la brigade financière visait tout autant le proche de Marine Le Pen que le militant pro-syrien. Les investigations s’ouvrent et se terminent à deux moments clés pour la candidate frontiste : quand elle prend le FN en janvier 2011, et à la fin de la campagne, quand les jeux sont faits, en avril 2012. « Sur le coup, je n’étais pas très rassuré car je me dis “si ça se trouve c’est une cabale politico-financière” dans laquelle je n’ai aucun contrôle », commente Chatillon.

Cela n’empêche pas Marine Le Pen de faire appel à lui, pour sa campagne, en lui faisant signer un nouveau contrat. Riwal réalise les sites de la candidate, les applications multimédias pour les smartphones, et le tirage des tracts et programme de la campagne officielle. La société cousine, Vendôme sécurité, loue quant à elle ses agents, jusqu’à deux cents hommes, pour certaines manifestations en renfort du service d’ordre militant, le Département protection et sécurité (DPS). Avec le FN aussi, Chatillon redoute le plantage : quand la candidate craint de ne pas avoir ses signatures, puis à l’issue du premier tour. « Les banques ne lui ont prêté l’argent qu’au lendemain du premier tour », assure-t-il. De son côté, Frédéric Chatillon devrait engranger « quelques centaines de milliers d’euros » grâce à la campagne.

Contacté, Alain Vizier, le directeur de communication du FN, a indiqué à Mediapart : « Je ne m’occupe que du Front national. Et M. Chatillon est un fournisseur, pas un proche. Il n'est pas encarté. » Un« fournisseur » qui organise tout de même, grâce à ses réseaux néofascistes – « mes anciens alter ego » – les tournées de Marine Le Pen en Italie. Comme par exemple à Rome en octobre 2011, où on le voit aux côtés de la présidente du FN.

Questionnée sur France Inter pendant la campagne sur ces amitiés syriennes, Marine Le Pen a violemment réagi, en présentant M. Chatillon non pas comme un ami – ce qu’elle avait fait dans Le Monde ici – mais comme un simple « prestataire de service » tout à fait libre de travailler pour le régime « comme les grandes entreprises françaises et le gouvernement » (vidéo ci-dessous à partir de 11') :


Elle a probablement oublié cette soirée arrosée de février 2003, jour d’anniversaire de Frédéric Chatillon, quand elle s’est interposée, alors que son ami repoussait la police. Elle a été elle-même visée par la suite par une plainte pour outrage déposée par les policiers. De son côté, Frédéric Chatillon assure qu’ils se considèrent tous deux comme de« vieux potes de faculté », mais  qu’il « ne participe pas aux réunions de campagne » et « n’a jamais été un conseiller officieux »« On se voyait une fois par semaine pendant la campagne, dit-il. Elle m’a fait confiance. Et j’ai été patient quand elle ne pouvait pas me payer. »

Frédéric Chatillon est resté sans nouvelle de la Brigade financière jusqu’en février, lorsqu’il obtient la confirmation de la fin de l’enquête par les policiers. Mais celle-ci n’est officiellement close par le parquet qu’en avril. « Ce qui est assez impressionnant, c’est ce que tout cela n’a fait l’objet d’aucune trace écrite, pas un PV d’audition, rien. C’est surréaliste. Tout cela se passe dans le plus strict secret. »

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