Affaire Bettencourt: les nouvelles pistes du juge Gentil

Publié le par DA Estérel 83

01-Mediapart

 

 

Qu'on se le dise : Jean-Michel Gentil travaille d’arrache-pied. Aidé de deux collègues du tribunal de grande instance de Bordeaux, le juge d’instruction se consacre exclusivement au dossier Bettencourt, dont il a été saisi en décembre 2010. Les investigations dirigées par Jean-Michel Gentil sont toujours empreintes d’une extrême discrétion qui confine parfois à la paranoïa (il n'existe d'ailleurs pas de photo de lui, sauf un mauvais cliché vieux de quinze ans). Or, selon des informations obtenues par Mediapart, le magistrat vient de faire savoir – officieusement – qu’il souhaite achever son instruction à la fin de l’année.

Eric WoerthEric Woerth

Jean-Michel Gentil brigue, par ailleurs, une promotion à Paris, ceci pouvant expliquer cela. Les magistrats devant régulièrement changer de cour d’appel pour obtenir de l’avancement, le juge Gentil, qui est en poste à Bordeaux (comme vice-président chargé de l’instruction) depuis décembre 1999, a postulé, au printemps puis en juillet dernier, pour être nommé avocat général à la cour d’appel de Paris. Un poste « hors hiérarchie » qui est très demandé, et qu’il n’a pas obtenu. Qu'importe, d'autres occasions se présenteront.

Pour le moment, après vingt mois de travail, le juge Gentil a mis en examen sept personnes dans le volet central de l’affaire Bettencourt, qui vise des faits d’« abus de faiblesse, complicité et recel », de « trafic d’influence », et de « recel de financement illicite de parti politique ».

Patrice de MaistrePatrice de Maistre

Sont concernés : l’artiste François-Marie Banier et son compagnon Martin d’Orgeval (dont une grande partie des biens a été saisie), le gestionnaire de fortune Patrice de Maistre (qui a effectué trois mois de détention provisoire), l’ex-ministre UMP Éric Woerth, ainsi que les avocats fiscalistes Pascal Wilhelm et Fabrice Goguel. D'autres pourraient suivre.

Les agendas de Sarkozy examinés à la loupe

Le juge Gentil, qui pourrait achever rapidement les investigations sur le volet patrimonial de l’affaire, évalue actuellement le rôle des notaires qui ont enregistré les testaments successifs de Liliane Bettencourt. Il a notamment perquisitionné le notaire Patrice Bonduelle, dans le coffre duquel il a saisi un testament récent, daté d’août 2011, et trois expertises médicales de la richissime octogénaire.

Pour ce qui est du volet politique de l’affaire, le juge consacre beaucoup de temps à l’exploitation minutieuse des agendas de Nicolas Sarkozy, qu’il a saisis lors de la triple perquisition visant l’ex-président de la République, effectuée le 3 juillet avec les policiers de la brigade financière.

Nicolas Sarkozy Nicolas Sarkozy

Selon des informations obtenues par Mediapart, le juge Gentil effectue actuellement un travail méticuleux pour vérifier si Nicolas Sarkozy a rencontré Éric Woerth à des dates proches des rencontres ayant eu lieu entre le trésorier de l’UMP et son ami Patrice de Maistre, alors gestionnaire de fortune de Liliane Bettencourt, et qui organisait discrètement le rapatriement d’espèces depuis la Suisse.

Selon des sources proches du dossier, le juge Gentil entend bel et bien creuser jusqu’au bout la piste politique de l’affaire Bettencourt, même s’il semble que d’éventuels faits de financement illégal de la campagne présidentielle de 2007 seraient prescrits concernant Nicolas Sarkozy.

Philippe CourroyePhilippe Courroye

Par ailleurs, toujours selon ces mêmes sources, le juge d'instruction bordelais épluche les contacts entre l’Élysée et le magistrat Philippe Courroye, afin de vérifier si le traitement de cette affaire d’abus de faiblesse par l’alors procureur de Nanterre a subi une inflexion à la suite d’instructions politiques qui auraient pu être données au plus haut niveau de l’État.

La thèse de Françoise Bettencourt-Meyers et de ses avocats, Olivier Metzner, Didier Martin et Florian Bouaziz, étant que le procureur Courroye a voulu étouffer l’affaire après avoir reçu des conseils appuyés de l’Élysée.

De mystérieux contacts entre Bernard Squarcini et Laurent Obadia

Enfin, selon des informations obtenues par Mediapart, le juge Gentil effectue également des vérifications sur de mystérieux contacts entre l’ex-directeur du renseignement intérieur (DCRI) Bernard Squarcini et le communicant Laurent Obadia, un proche de l'avocat fiscaliste Pascal Wilhelm, ancien protecteur de Liliane Bettencourt (proche de plusieurs patrons, et mis en cause dans l'affaire de l'investissement réalisé dans la société de Stéphane Courbit).

Au cours de ses investigations, le magistrat a en effet déniché des échanges de SMS fréquents entre Squarcini et Obadia qui concerneraient le dossier Bettencourt, et il souhaite éclaircir ce point précis, selon une source informée. Bernard Squarcini s'est-il intéressé à l'affaire Bettencourt de sa propre initiative, pour se renseigner sur l'avenir du groupe L'Oréal, ou parce que l'Élysée s'inquiétait des développements judiciaires de l'affaire, dans laquelle le financement de l'UMP et celui de la campagne présidentielle de 2007 transparaissaient déjà ?

Bernard SquarciniBernard Squarcini

Très proche de Nicolas Sarkozy, Bernard Squarcini s'est souvent vu reprocher de dévoyer les puissants moyens dont il disposait à la tête de la DCRI pour protéger le chef de l'État, qu'il s'agisse des rumeurs sur sa vie privée ou des enquêtes des juges financiers (Karachi, Takieddine, Bettencourt).

Quant à Laurent Obadia, à la tête de l'agence Opus conseils, il avait pris en charge l’image de Liliane Bettencourt moyennant de copieux honoraires, allant même jusqu’à accompagner la milliardaire lors de ses voyages exotiques, et à organiser des interviews très calibrées avec son ami Pascal Wilhelm, notamment en juillet 2010 sur TF1 (groupe Bouygues), puis en octobre 2011 avec Europe 1et le JDD (groupe Lagardère).

À noter : selon Marianne, Laurent Obadia avait, par ailleurs, organisé des déjeuners entre des journalistes et le procureur de Nanterre Philippe Courroye, quand celui-ci, favori de l'Élysée, visait le poste prestigieux de procureur à Paris alors occupé par Jean-Claude Marin.

C'est certainement un des mérites de l'enquête judiciaire qui s'achève : elle explore tout un réseau caché d'influences et d'intérêts croisés, où s'entremêlent l'argent, la politique et la communication.« Le juge est en train de colorer le dossier judiciairepour que chacun sache à quoi s'en tenir, le jour où s'ouvrira le procès public, savoure un spécialiste du dossier. Si Liliane Bettencourt a été manipulée par un groupe de prédateurs, on verra aussi que la justice a été manipulée par l'Élysée. »

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