A Voipreux, on est heureux et on vote Le Pen

Publié le par DA Estérel 83

01-Mediapart

 

 

Ici, la Goutte d’or évoque une coopérative vinicole. Pas le nom d’un quartier parisien où résident de nombreux immigrants. Les raisins, aussi blancs que les habitants, donnent des champagnes parmi les plus prisés du monde. Calme. Prospérité : Voipreux ne connaît pas la crise. Il y a cinq mois, lors du premier tour de l'élection présidentielle, Marine Le Pen et le Front national sont pourtant arrivés en tête à l’issue du premier tour.

Ce soir du 22 avril, le maire, Alain Peuchot, qui, contrairement aux bonnes bouteilles, ne porte pas d’étiquette, n’a vraiment pas eu le cœur à sortir des coupes. « C’est moi qui lis les noms quand on dépouille. J’ai eu une sensation bizarre. Je n’ai rien le droit d’exprimer, mais intérieurement, je me disais : “Putain, la bande de cons. Mais qu’est-ce qu’il leur manque ?” »

Rien a priori. À Voipreux, le revenu annuel moyen par habitant s’élève à plus de 15 800 euros par an. Il est encore plus élevé à Morangis, Germinon, Saint-Imoges. Autant de petites communes de 240 à 330 habitants qui se classent, selon ce critère du revenu par habitant, parmi les 2 500 communes les plus riches de France (sur environ 36 000).

En général, le Front national réalise ses meilleurs résultats auprès des classes modestes. Mais quand on examine la carte des villages dans lesquels il a cartonné (lire l'article), on trouve des exceptions. Le Champenois en constitue un parfait exemple. Dans la Marne, 130 communes ont placé Marine Le Pen au plus haut. Parmi elles, une bonne quarantaine vivent mieux voire nettement mieux que la moyenne.

Tandis qu’une pluie fine s’abat sur des vignes fraîchement vendangées, le maire de Voipreux dresse un tableau sans nuages de sa bourgade située à 3 kilomètres de Vertus, haut lieu de la route touristique du Champagne. Pas de disparités importantes. Très peu de chômeurs. Quelques jeunes au Smic. « Mais les trois quarts de la population possèdent des vignes, ce qui procure un complément de revenu non négligeable, de l’ordre de 15 000 euros par an quand on possède 40 ares. » Pour les ouvriers et les employés,« les conventions salariales dans les grandes maisons de champagne sont très intéressantes ».

Du coup, « les gens achètent beaucoup ». Des voitures, il suffit de se promener pour voir que les anciennes plaques d’immatriculation sont rarissimes. Et même des piscines – une quinzaine pour une centaine de foyers. « Dans une région ensoleillée, pourquoi pas, mais ici, on peut se baigner une fois par an », s’étonne le maire qui travaille à ERDF (Électricité réseau distribution de France) : « Heureusement que je suis là pour faire baisser le niveau de vie ! »

Plusieurs de ces édiles expliquent ne pas saisir, ne pas savoir. Ni qui ni pourquoi. Alors, dans des rues quasi désertes pendant la journée, dans une commune qui ne compte ni café ni commerce, on frappe à des portes pour comprendre. Non loin de la mairie, Sylvain (1) ouvre. À 30 ans, célibataire, il travaille comme ouvrier chez un maraîcher. Il commence par prendre un air contrit. « C’est la télé qui leur met ça dans la tête. Les médias exagèrent tout. »Et puis au milieu d’un raisonnement, il s’arrête soudain : « Oh ! Et puis, je vous le dis, je ne vote QUE Le Pen. Je n’ai jamais voté autre chose. » Pourquoi ? « J’ai joué au foot à un assez haut niveau, en CFA (Championnat de France amateur – ndlr). À chaque fois qu’on jouait en ville, à Reims, à Troyes, il fallait voir le folklore au bord des touches ! Dans les villes, ils ne respectent jamais les arbitres. »

Sylvain poursuit avec « les étrangers qui arrivent par semis (semi-remorques – ndlr) »« les sous qu’on donne à ceux qui ne veulent pas vraiment travailler »« le salaire qu’on nous pompe », et« les politicards qui sortent tous de la même école ». Il baisse la voix. Son patron arrive.

Et lui aussi commence par poser un regard quasi sociologique sur ce vote. « Il faut chercher la vraie racine. Et c’est la peur. Les gens ici ne se rendent pas compte de ce qu’ils ont. Dans le champagne, il y a des bulles. Les gens vivent dans cette bulle. »

Producteur d’asperges, vendeur de fruits et légumes variés, Yann (1) dit ne pas avoir à se plaindre. « Les agriculteurs, les viticulteurs vivent ici très aisément. Mais c’est la vieille mentalité des agriculteurs qui amassent, amassent, et n’ont confiance que dans leur compte en banque. »

« A Voipreux, il n’y a pas d’immigrés mais il y a des racistes »

La conversation avance, zigzague, revient sur le Front national :« Ils ont de bonnes idées aussi. » Au point de voter pour eux ?« Ça m’est arrivé. » En 2012. En 2007, aussi. L’expression « Les gens » pouvant servir à parler de soi, Yann embraye : « Les gens ne font plus confiance ni à la gauche ni à la droite. Regardez les fermetures d’usines : ils ne tiennent déjà pas leurs promesses. Et les auto-entrepreneurs ? Ils veulent les taxer plus. »

Yann, qui dit « bien » gagner sa vie, finit par se dire« reconnaissant ». Mais « auprès de Dieu » en tant que chrétien. Certainement pas auprès des politiques. « Ils veulent la gloire personnelle. Regardez au PS : ils ne veulent pas lâcher leurs mandats. La moitié des sénateurs dorment. Et derrière, ils ont des avantages à vie. »

Quand même : autant de « gens » heureux qui protestent en votant Le Pen ? « À Voipreux, il n’y a pas d’immigrés mais il y a des racistes. Il y a la peur que l’étranger vole l’emploi. Les gens regardent la télé et Internet, et on n’a que ça comme reflet de la société. La télé ne montre pas ce qui se passe en profondeur, mais 95 % de négatif. La raison d’être de la télé, c’est de mettre la peur dans la tête des gens. Ça fait monter l’audimat. Ils font monter la psychose. »

Une immense majorité des personnes rencontrées, pour ne pas dire la totalité, évoquent le rôle de la télévision et d’Internet, parfois del’Union, le quotidien local. Avec toujours ce paradoxe apparent : les médias exagèrent, font des gros titres, « évoquent des viols dont on n’avait jamais connaissance par le passé »« nous tiennent au courant dans la seconde du moindre pet de travers à l’autre bout de la France ». Bref, font très mal leur travail en amplifiant tout et n’importe quoi. Mais ce sont leurs reportages qui sont convoqués pour appuyer toute démonstration : « Non mais ! Ce n’est pas parce qu’on est à la campagne qu’on ne s’informe pas ! » s’emporte par exemple Joël Varlet, le maire de Germinon, en évoquant à notre arrivée une agression au tournevis dans un collège lyonnais, dont il vient de prendre connaissance en surfant sur Internet.

Jean, retraité de 78 ans, qui vit à deux pas de Yann à Voipreux, ne parle pas tant des médias. Il a eu plusieurs vies : maraîcher, gestionnaire de patrimoine au Crédit agricole, dirigeant d’une coopérative de 80 personnes dans le champagne. « On est surpris de ces résultats du FN. C’est un problème de rejet des Arabes. On vit bien à Voipreux : ce doit être les ouvriers qui votent Front national. »

Quoique. À la réflexion, ça lui est aussi arrivé, « il y a longtemps ». Il s’explique : « Le problème, c’est qu’on a l’impression que les étrangers passent devant nous. » À Voipreux ! Alors que le village compte zéro immigré ? « Oui mais à l’hôpital par exemple, on est envahis de gens comme ça. Ma femme a eu un cancer. Elle partageait sa chambre d’hôpital avec un Arabe. Les gens venaient le visiter en tribu. Ils parlaient en arabe, faisaient un boucan d’enfer. À ma demande, l’infirmière a fini par intervenir. À la sortie, ils m’attendaient avec une haie d’honneur, pour m’impressionner. » Jean marque une pause.« Quand on sort de là, on vote Le Pen. »

La semaine dernière, c’est un Rom au Carrefour de Vertus qui, raconte-t-il, a voulu passer sans payer une bricole. Jean s’en offusque encore.

Une contrariété, une anecdote, peuvent marquer à vie. Michel, qui vendait autrefois des produits pétroliers et qui touche à présent 2 500 euros par mois de retraite, raconte son embrouille après un match de foot avec une telle intensité qu’on la croirait survenue la semaine dernière. Elle date d’il y a plus d’un an. Des joueurs de l’équipe adverse auraient donné des coups dans le capot de sa voiture, « gratuitement ».

Michel pose devant son capot endommagé il y a un anMichel pose devant son capot endommagé il y a un an

Michel a déposé plainte. « La gendarmerie avait les noms. La Ligue de foot aussi. Personne n’a rien fait. Moi j’ai démissionné ; ça faisait 40 ans que je m’occupais du club. Qu’est-ce que vous voulez, les gendarmes préfèrent passer leur temps à vous aligner pour un pauvre excès de vitesse de 5 kilomètres à l'heure. Parce que les contraventions, ça remplit les caisses de l’État. »

Michel se vit comme un discriminé : « Moi si je traite un Arabe de bâtard, je finis au tribunal pour racisme. En sens inverse, rien. De toute façon, dans 25 ans, ici, ce sera une république islamique », fantasme-t-il.

« Le rejet de la classe politique est violent »

Pas question pour lui d'admettre, par exemple, que les immigrés contribuent au dynamisme de l’économie. « Arrêtez. Ils envoient l’argent dans leur pays. Quand on allait chercher des gens à l’époque des aciéries, je comprenais. Mais là, vraiment, je ne comprends rien. Rien. Déjà qu’on n’arrive pas à loger les Français. »

Après les Arabes, Michel évoque, comme beaucoup, les deux jeunes tués à Grenoble. Puis en vient aux Roms. Il raconte l'histoire de son beau-frère qui se serait fait voler son camion pendant les vendanges. Avec des mots proches de ceux de Henri (1), croisé un peu plus tôt, regard noir et mâchoires serrées : « Quand on voit ces étrangers à qui on donne de l’argent pour rentrer chez eux et qui reviennent quinze jours plus tard… On espère qu’on n’aura pas d’immigrés qui restent ici. Sinon, on va les pourrir. »

Sauf que Claudio Spitaleri, commandant de la compagnie d'Épernay, dément toutes ces informations colportées à Voipreux et ailleurs. Pendant les trois semaines de vendanges, achevées il y a quinze jours, « il n’y a pas eu de vol de camion. Pas de vol de voiture. Pas d’incident majeur. Pas de rixe ».

 

© Reuters

 

Les habitants, qu’ils votent pour l’extrême droite ou qu’ils soient tentés de le faire, évoquent des cambriolages à répétition, et pointent du doigt les Roms qui profiteraient des vendanges pour dévaliser la région. « Les cambriolages, on ne peut pas dire qu’ils soient commis par les saisonniers. On n’en sait rien, tempère Claudio Spitaleri. En trois semaines, il y en a eu plusieurs dizaines. Mais ce n’est pas en augmentation par rapport aux autres années, ni même par rapport au reste de l’année. Et des locaux peuvent très bien profiter de la présence de saisonniers étrangers en espérant que cela soit mis sur leur dos. »

Les cambrioleurs fouillent des maisons au hasard pour trouver du liquide et des bijoux en or. Mais contrairement à ce qu’imagine la population, il ne s’agirait pas de Roms, à en croire le capitaine :« Il n’y a pas de campements de Roms sur notre zone. On voit des Polonais, des Lituaniens, des Tchèques. Les gens font des raccourcis. Mais je peux vous dire qu’ils ne sont pas là pour causer du désordre. Seulement pour gagner en quinze jours ce qu’ils mettent trois mois à gagner chez eux. Et s’ils travaillent, c’est que Pôle emploi ne trouve pas suffisamment de Français pour faire ce boulot pénible. »

Les cambriolages font cependant beaucoup causer, ce que confirme Charles de Courson, député (Nouveau Centre) de la circonscription.« Il y a 25 ans, on ne fermait ni les voitures ni les maisons. Ce n’est plus le cas. À Maisons-en-Champagne, un quart des habitations ont été cambriolées en quatre ans. Face à l’échec de l’État, les habitants ont voulu créer leur propre milice d’auto-défense. Après discussion, ça s’est transformé en patrouilles chargées d’alerter la gendarmerie. » Selon lui, des Roms font« des raids » sur trois ou quatre villages. Mais disparaissent illico. « Ils viennent parfois d’autres départements, par l’A4. Il faudrait des  équipes volantes pour les arrêter. »

Charles de Courson est un député apprécié. Les habitants et les maires louent son implication depuis 1993. « Il se mouille »« ne laisse jamais une lettre sans réponse ». Aux législatives, il s’en est fallu de peu qu’il ne soit reconduit dès le premier tour. Et par rapport aux présidentielles, il a fait baisser le score du Front national d’environ 7 points.

Au-delà de son engagement local, son combat contre les frais non contrôlés des députés est cité par plusieurs de ses administrés. « Le rejet de la classe politique est violent. Mais quand je le dis à mes collègues, ils me disent que je fais du populisme. »

Charles de Courson distingue deux types d’électorat frontiste bien distincts : celui de Vitry-le-François, sous-préfecture de 14 000 habitants, « avec des gens très modestes, qui bossent en usine, qui ont le sentiment d’une discrimination à rebours, et qui ne veulent plus du tout de la gauche ». Et celui de ces communes rurales :« Contrairement à ce que les gens imaginent, ce n’est pas un vote anti-européen, ni nationaliste. C’est un ensemble de mécontentements. Un sentiment d’abandon des zones rurales (désertification médicale, téléphonie mobile, etc.). Et l’impression d’être les imbéciles du système. » En gros : « On ne demande rien à personne, on s’en sort tous seuls, et on nous pompe de partout. »

« Prendre un coup de pied au cul du pied droit ou du pied gauche, le résultat est le même »

Les maires ne sont pas toujours aussi sûrs de leurs analyses. Celui de Morangis, ancien comptable analytique à la retraite, peine à trouver des explications au vote FN. Sa commune est jeune, 41 ans de moyenne d’âge. Elle compte 100 % de propriétaires, dont 75 % ont fini de payer les traites. Cinq chômeurs pour 327 habitants. Mais Marine Le Pen y a atteint 29 %.

Même tableau à Saint-Imoges, 307 habitants, qui ne compte ni viticulteurs ni agriculteurs. Plutôt des employés, des agents de maîtrise, des cadres moyens et des fonctionnaires. Qui vivent bien.« Ce vote, c’est un mystère », dit le maire Vincent Taillefert. Le prix du carburant, peut-être ? « On est idéalement placés, à 5 minutes de l’entrée d’Épernay, à dix minutes de celle de Reims. Et de toute façon, ça votait Le Pen bien avant qu’il n’augmente. »Deux usines des environs ont bien licencié : PTPM (équipementier automobile) et Plysorol (bois contreplaqué). Mais un seul habitant a été touché.

Le village-dortoir se situe dans une clairière. Peu de passage. Le calme absolu. Le boucher ne passe plus depuis une trentaine d’années. L’épicier depuis une dizaine. Reste la boulangère, qui fait sa tournée tous les matins. C’est visiblement ce calme que les habitants veulent préserver, inquiets quand le maire annonce la création de nouveaux lotissements.

Germinon est situé ci-dessus sur le point A de la carteGerminon est situé ci-dessus sur le point A de la carte

Même silence à Germinon, commune encore plus aisée, située non loin de Châlons-en-Champagne. « Vous entendez un bruit, vous ? »Joël Varlet, le maire, se réjouit : « Pas une mobylette. »

À part ça, Joël Varlet ne se réjouit pas de grand-chose. « Les gens ont voulu montrer leur désaccord. Ils veulent voir autre chose. »Le maire cite son grand-père : « Prendre un coup de pied au cul du pied droit ou du pied gauche, le résultat est le même. »

S’ensuit un flot ininterrompu sur l’insécurité, censé aider à comprendre le vote. « En voiture, on vous fait des queues de poisson, des bras d’honneur » « c’est pas un problème de racisme mais peut-être que les gens veulent plus d’identité française dans la France ». Le maire s’étend sur l’affaire Merah.« Ça a beaucoup secoué les gens. Vous vous promenez dans la rue et vous prenez une balle en pleine poire. Mais où on va  !? Et tout ça, c’est cautionné par les médias. Quand un policier dégaine on en fait toute une affaire. Quand un policier meurt – c’est quand même un être humain ! – on n’en parle pas. »

Le maire ne s’arrête plus : « les caillassages de pompiers »« les zones de non-droit »« les vivres qu’il faudrait couper à ceux qui ne font rien »« les maires condamnés pour une gifle »« les jeunes au chômage qui ont des grosses voitures, plein de portables, Canal + et Canal Sat »« les femmes qui ne peuvent plus se balader à Chalons-en-Champagne à 1 heure du matin »,« les enfants-rois », la rave party d’il y a huit ans que le préfet n’avait pas voulu interdire, « les magouilles des politiques »« est-ce qu’on a vraiment besoin de 577 députés ? »«Et leur train de vie ! »« L’Europe qu’on a étendue jusqu’à la Chine alors qu’il n’y a pas de structures »« les profs agressés ». Et bien sûr, les médias qui exagèrent tout, tout le temps.

« Pas de racisme » chez Monsieur le maire : « Je suis allé voir mon fils qui travaille en Guadeloupe, il n’y a eu aucun souci. Quand on demande gentiment aux gens s’ils veulent bien vous prendre en photo, ils le font. » Ce qui le gêne plus, « c’est qu’il y a des sans-papiers qui manifestent ici, chose qu’ils ne feraient pas dans leur pays. Les médias et le show business les soutiennent. Et les leçons de morale du show business, ça va ! Qu’ils les logent ces étrangers puisqu’ils ont des maisons, du pognon, et dix pièces vides ! »

Joël Varlet aurait-il voté comme 36 % de ses administrés ? Le maire ne veut pas le dire, il n’a pas à le dire, et de toute façon, « la politique (lui) passe par-dessus la tête ». Pour la présidentielle, et pour qu’elle puisse s’exprimer, il a cependant parrainé Marine Le Pen.


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