Violence à Tunis : où étaient les salafistes quand Ben Ali piétinait l’islam ?

Publié le par DA Estérel 83

Rue89  Marwan K., étudiant à Tunis

 

 

Marwan, étudiant tunisien, condamne les violences antiaméricaines et « cette frange de salafistes qui essaye de profiter de la révolution pour propager des conneries ».


Des manifestants jettent des pierres contre l’ambassade américaine à Tunis, le 14 septembre 2012 (FETHI BELAID/AFP)

Dès que j’ai su qu’une épaisse fumée noire sortait de l’ambassade américaine et que des cartouches sifflaient aux abords du bâtiment, je me suis dit : « Ces imbéciles de salafistes sont encore tombés dans le panneau. » Entendons-nous bien : je ne suis pas contre le fait de se révolter quand on se sent agressé, mais là, j’ai beau chercher, je ne vois pas où est la provocation.

Je n’ai pas vu le film sur YouTube. J’ai juste entendu ici et là qu’un Israélien aux Etats-Unis [il s’agirait en réalité d’un Américain d’origine égyptienne et de confession copte, ndlr] avait tourné un truc insultant pour notre prophète.

Et alors ? Si cela devait avoir des conséquences négatives pour les musulmans, je serais certainement en tête de cortège. Sauf que là, la donne est radicalement différente : c’est une œuvre inutile qui, chez nous, ne devrait susciter que l’ignorance. Et encore.

En octobre dernier, certains Tunisiens s’offusquaient que Nessma TV diffuse le film « Persepolis ».

Je me souviens de la réaction de mon voisin – un poltron –, qui voulait à tout prix manifester contre la chaîne et son propriétaire. Il me disait : « Je mourrai s’il le faut. » Mon père lui avait ri au nez :

« Il y a près de 5 000 chaînes disponibles sur ta télé. Tu n’as qu’à pas regarder si tu n’es pas d’accord. Ou ne plus regarder la chaîne du tout. Mais mourir pour un film, je ne crois pas que Dieu veuille ça. »

Propagation de conneries

Notre prophète Mohamed non plus. L’islam a bon dos pour « les cerveaux » de ces violences, pour lesquels je n’ai aucun respect. Non seulement ils ne valent pas mieux que cet Israélien en matière d’intelligence, mais à cause d’eux, des personnes sont mortes. Pour le coup, ils en endossent l’entière responsabilité.

« Eux », c’est cette frange de salafistes qui essaye de profiter de la révolution pour propager des conneries. Des opportunistes, qui ne la ramenaient pas quand Zine [Zine el-Abidine Ben Ali, ndlr] était aux manettes et qui, là, se prennent pour des héros et des surhommes. Des incultes, qui vivent en décalage avec la réalité, mais qui, malheureusement, savent faire du bruit au moment où la Tunisie a besoin de silence pour travailler à sa reconstruction.

Sous Ben Ali, les salafistes étaient planqués

Où étaient ces salafistes quand une barbe un peu trop longue pouvait valoir une surveillance policière ? Quand tu te faisais ramasser par la police à peine sorti de la prière du matin, car l’assiduité à la mosquée était quasiment synonyme d’appartenance à un réseau terroriste ?

Quand des femmes voilées se faisaient insulter et embarquer au commissariat pour qu’elles enlèvent leur hijab ? Quand les juges faisaient incarcérer et torturer des Tunisiens jugés trop pieux, donc forcément islamistes ?

Parce que tout ça, à mon sens, est bien plus insultant pour les musulmans qu’un film sur YouTube.

Ils n’étaient pas là. Planqués et, pour certains, à l’étranger. Voilà maintenant qu’ils bombent le torse et se prennent pour des révolutionnaires. Se baladent avec des drapeaux noirs et croient qu’avec quelques bâtons et des cailloux, ils vont changer la face du monde. Non, notre prophète ne veut pas ça et d’ailleurs, les Tunisiens non plus.

Le film, juste un prétexte

Un ami était près de l’ambassade. Il m’a raconté. Il n’y avait pas que des salafistes. Le problème est que la majorité de ces personnes ne sait même pas pourquoi elle est venue manifester. La Palestine, Israël, les Etats-Unis, le gouvernement actuel : ils mélangent tout. Le film ? C’est juste un prétexte.

Et quand mon ami me dit qu’ils ont porté un sacré coup à l’Amérique, je ne peux m’empêcher de rigoler. Si ça peut le rassurer, celle-ci continuera à piller le monde musulman et à y balancer des bombes.

De plus, cela encouragera tout plein d’imbéciles avec une caméra et une connexion Internet à mettre en ligne des vidéos du même genre. Ils prendront ensuite un immense plaisir à voir une poignée d’imbéciles leur faire de la publicité quand ils ne méritent que l’anonymat.

Le producteur de cette merde a réussi son coup

Je me dis aussi qu’une ambassade qui brûle, ça arrange le gouvernement. Avoir quelques milliers de crétins à disposition, ça sert toujours. Surtout quand ils savent faire dans le spectaculaire. Ça permet, par exemple, de détourner l’attention sur les vraies questions, celles sur lesquelles je ne suis pas sûr qu’ils aient des réponses : l’emploi, le pouvoir d’achat, la pauvreté.

Le producteur de cette merde doit rigoler. Il a réussi son coup. Ça lui donnerait presque raison.

Ce matin, j’étais assis avec mon ami Montassar dans un café. Forcément, on a parlé des évènements d’hier [vendredi 14 septembre 2012, ndlr].

Et de la loi pour condamner l’atteinte au sacré qu’Ennahdha veut faire passer. Je suis contre, « Monta » est pour, mais nous sommes tombés d’accord sur un point : ce qui s’est passé hier est une atteinte au sacré, car le prophète n’aurait pas voulu que son message de paix soit sali par cette violence qui n’honore pas l’islam. Et pourtant, « Monta » est salafiste.

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