Libye : le printemps arabe vire à l’orage

Publié le par DA Estérel 83

Marianne2

 

 

Les manifestations et déchainements de violences se sont multipliés ces derniers jours devant les représentations américaines au Moyen-Orient suite à la diffusion du film Innocence of Muslims. La mort de l'ambassadeur américain en Libye survenue à Benghazi montre à quel point stabiliser la Libye sera un défi autrement plus complexe à relever que gagner la guerre.


Adel Hana/AP/SIPA
Adel Hana/AP/SIPA
L’après guerre s’annonçait plus complexe à gérer que le conflit lui-même. « Stabiliser la Libye sera une opération d’une autre ampleur que l’intervention elle-même compte tenu des stocks d’armes qui circuleront » prévoyait Pierre Conesa, ancien haut fonctionnaire au Ministère de la défense, dans une interview à marianne2 en juillet 2011, affichant son scepticisme quant à la capacité de l’outil militaire de résoudre des crises. Ceux que l’on qualifiait d’oiseaux de mauvaise augure -pendant que d’autres sortaient des films auto-célébrant leur gloire pacificatrice- auront eu raison. 

L’après guerre, nous y voilà. C’est le chaos. Faute d’avoir vu émerger des régimes à « l’occidentale » les américains ont apporté leur soutien aux islamistes modérés, dans une stratégie concertée avec...le Qatar et l’Arabie Saoudite, par ailleurs grands financiers des salafistes dans le monde arabe. 

L’objectif des Américains était d’amener les «modérés» à jouer le jeu démocratique pour neutraliser les plus extrémistes parmi eux et constituer un rempart contre le djihadisme. La version encore plus optimiste consistait à contraindre les islamistes à  se frotter à l’exercice du pouvoir en contexte de crise économique et sociale pour les discréditer aux yeux de populations en plein apprentissage politique. Des stratégies trop sophistiquées pour savoir qui manipule l’autre.

WE ARE ALL OSAMA !

En attendant de savoir, quatre personnes dont l’ambassadeur américain, qui avait soutenu les rebelles syriens avec enthousiasme, ont été tuées en Libye suite à la diffusion d’un film anti-islam jugé offensant.  Trois mille personnes ont manifesté en Egypte, certains scandant « We are all Osama », plusieurs centaines en Irak, des rassemblements à Casablanca, Tunis et Khartoum devant les représentations américaines. Dans l’histoire des USA, c’est le 5ème ambassadeur qui est tué dans de telles circonstances de violence. 

Encore ce jeudi, l’ambassade américaine au Yémen a été attaquée. Un Yéménite a été tué et cinq blessés par des tirs de la police qui repoussait, pour la deuxième fois des manifestants tentant de prendre d'assaut l'ambassade américaine à Sanaa. 
Les Etats-Unis ont renforcé la sécurité autour des représentations diplomatiques dans la plupart des pays d'Asie où réside une population musulmane significative, deux navires de guerre ont reçu ordre de faire route vers la Libye et 50 Marines sont arrivés en Libye. 

La marge de manœuvre de Barack Obama reste malgré tout relativement restreinte. Après avoir tenté de persuader ses concitoyens que la mort de Ben Laden avait porté un coup fatal au mouvement jihadiste, le diable refait surface de la pire des manières et au pire moment. Impossible pour le candidat-président d’afficher ce qui apparaîtrait comme la moindre marque de faiblesse à quelques mois des élections présidentielles face à un Mitt Romney prêt à toutes les outrances. Surtout si l’on se remémore le précédent des otages iraniens en 1979 : sept mois après l’arrivée de l’ayatollah Khomeini au pouvoir, 52 membres du personnels de l’ambassade des Etats-Unis en Iran sont pris en otage. Carter, alors président, envoie les forces spéciales. La mission échoue et huit otages sont tués. Affaibli politiquement, Carter est largement battu par son adversaire Ronald Reagan. Les otages seront libérés le 20 janvier 1981.

DES STRATÉGIES TROP SOPHISTIQUÉES ?

Washington, toujours étonné de l’anti-américanisme qu’il suscite,  privilégie la thèse du complot et de l’attaque concertée. Initialement mise sur le compte d'hommes armés en colère contre le film « Innoncence of Muslims » -dont on ne sait rien du réalisateur -,  l’attaque résulterait d'une opération coordonnée. « Il y a des détails encore assez flous, mais clairement on a la signature d'Al-Qaïda », a estimé Mike Rogers, président républicain de la commission du renseignement au Congrès américain, sur la chaîne CNN. Depuis l'intervention de l'Otan en 2011, la Libye est devenue le champ de manoeuvre de quantité de groupes non étatiques dont des salafistes et des réseaux islamistes se réclamant d'Al Qaïda, largement équipées par les armes livrées au moment du « printemps arabe ». 

Pour la Fondation Quilliam, un cercle de réflexion londonien présidé par Noman Benotman, ex-chef de file d'un mouvement islamiste armé qui combattait le régime de Kadhafi, l'opération était "bien planifiée" et pourrait avoir été organisée pour venger la mort du numéro deux d'Al Qaïda, Abou Yahya al Libi, tué par un drone américain au Pakistan. 

Selon certains témoins interrogés par le journal Libya Herald« tous les manifestants étaient des salafistes, certains munis de kalachnikovs et de lance-roquettes ». D’autres rapportent la présence de membres de la  milice Ansar Al Charia, un groupe salafiste radical. Surtout implanté dans l’est de la Libye, le groupe a nié toute implication dans l’attaque à la roquette qui a coûté la vie le 11 septembre à l’ambassadeur américain. 

Cette attaque montre l’étendue des défis à relever dans cette partie du monde au bord du chaos où la diffusion d’un film aussi débile que provocateur provoque un tel déchaînement de violences ; en Libye où le nouveau gouvernement n’a aucune autorité et  dans la Cyrénaïque en proie aux milices islamistes. 
En juillet 2012, l’universitaire Salah Oueslati, Maître de conférences à l’université de Poitiers, spécialiste de l’influence des lobbys dans la définition de la politique étrangère américaine s’interrogeait : « Et si les stratégies élaborées par des experts dans des bureaux feutrés des think tanks washingtoniens, aussi séduisantes qu’elles soient en théorie, tournaient au cauchemar, contre ceux-là mêmes qui les ont mises en place ». 

Le pire cauchemar des experts de Washington est devant nous : l’islamisme modéré est un oxymore et le printemps arabe n’était pas un cri d’amour pour le modèle occidental. Nous n’avons pas fini de le constater…

Publié dans Etranger

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