Ecole: comment Peillon a déminé le terrain depuis un an

Publié le par DA Estérel 83

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Dans le gouvernement précédent, on aurait parlé d’un « Grenelle de l’éducation ». La grande concertation sur l’école qui va s’ouvrir jeudi 5 juillet à la Sorbonne sous la houlette de Jean-Marc Ayrault va rassembler pendant près de trois mois environ deux cents personnalités : professionnels de l’éducation, parents, collectivités locales, associations et experts.

C’est à l’issue de cette concertation que seront fixés les grands objectifs de la « refondation de l’école ». Viendra ensuite la phase de négociation proprement dite, avant la loi d’orientation sur l’école prévue pour la fin de l’année.

Vincent Peillon.Vincent Peillon.© (Reuters)

Derrière les intitulés des quatre grands thèmes retenus : « Des élèves au cœur de la refon­da­tion », « Des per­son­nels recon­nus, for­més et sou­te­nus », « Une école de la réus­site pour tous », « Un sys­tème éduca­tif plus effi­cace, démo­cra­tique et ouvert », Vincent Peillon affiche clairement la couleur. Pas question que le débat sur l’école se résume à un simple face-à-face entre le ministre et les organisations syndicales. En mettant en scène une très large concertation où parents, élus, associations, auront tout autant voix au chapitre que les professionnels de l’éducation, il s’agit bien de faire en sorte que, pour une fois, le débat sur l’école échappe aux corporatismes.

Les personnalités choisies pour animer ce grand débat viennent ainsi d’horizons très divers : la sociologue Nathalie Mons, spécialiste des comparaisons entre systèmes éducatifs, François Bonneau, pré­sident du Conseil régio­nal du Centre, Christian Forestier, admi­nis­tra­teur géné­ral du CNAM, et la rédactrice en chef de Elle, Marie-Françoise Colombani.

Si cette grand-messe doit mettre en scène un débat national, la plupart des grandes orientations du projet Hollande sur l’éducation ont déjà été définies après des mois de concertation avec les associations et les organisations syndicales. En ce sens, comme le souligne Sébastien Sihr du Snuipp, le syndicat majoritaire du primaire, cette concertation est peut-être plus « une étape symbolique et médiatique » qu’autre chose. « Je m’interroge sur l’ampleur de cette concertation, vu les délais impartis. La commission Thélot, cela avait pris presque un an ! » remarque Frédérique Rolet, co-secrétaire générale du Snes, syndicat majoritaire du secondaire.

En 2003, le gouvernement Raffarin avait en effet lancé une grande consultation sur l’école. Des milliers de réunions, autant de synthèses locales, pour aboutir au rapport Thélot dont la loi d’orientation sur l’école de 2005 ne s’était que lointainement inspirée... Cette fois-ci, la concertation, a indiqué Vincent Peillon, sera courte, car, comme le souligne le secrétaire général de l’Unsa éducation, Laurent Escure : « On ne part pas d’une feuille blanche. »

Les points de friction déjà bien identifiés

Depuis plus d’un an, l’équipe éducation du PS, Bruno Julliard et Vincent Peillon ont en effet rencontré très régulièrement les syndicats enseignants dans des rendez-vous bilatéraux et souvent informels. La primaire du PS passée, le calendrier s’est accéléré avec des rencontres hebdomadaires pour évoquer les points les plus chauds. L’avantage d’avoir établi ce dialogue très en amont, c’est que les points de friction, comme ceux qui font consensus, sont déjà bien identifiés.

  • Les rythmes scolaires

Vincent Peillon veut profondément les revoir, à la fois en raccourcissant la journée de classe et en allongeant l’année scolaire. C'est un sujet ultra sensible pour le monde enseignant. S’il existe un consensus des experts sur ces grandes orientations et si la plupart des organisations syndicales reconnaissent qu’il faut évoluer, la base enseignante ne l’entend pas tout à fait de cette oreille. Dans le primaire, beaucoup de professeurs des écoles considèrent que la semaine des quatre jours est quasiment un acquis social. De même, réduire les grandes vacances, outre la pression des lobbies du tourisme, est particulièrement délicat à faire passer, surtout quand le ministre a plusieurs fois laissé entendre que la revalorisation des salaires n’était pas au programme.

  • La question de la formation des enseignants

Si tout le monde s’accorde à reconnaître qu’elle doit être totalement revue, le sujet ravive aussi de vieilles querelles jamais tranchées sur la place de la pédagogie. En ce sens, la concertation de cet été devrait apporter quelques réponses sur ce qui devra être enseigné dans les écoles supérieures du professorat et de l’éducation promises par le nouveau locataire de la rue de Grenelle. Quelle place pour les IUFM qui, contrairement à ce qu’affirmait Nicolas Sarkozy durant la campagne, existent toujours bien qu'intégrés aux universités ?

C'est l’idée qu’en fin de scolarité obligatoire, les élèves doivent avoir acquis des connaissances et des compétences indispensables. Ce sera sans doute l’un des points les plus sensibles de la discussion avec les organisations syndicales. Il pose pour ses promoteurs une vision de l’école, de la pédagogie, à l'opposé d'un certain élitisme républicain et remet en question la place du collège dans le système éducatif (doit-il être rapproché du primaire ?).

Mis en place par Fillon en 2005, ce socle commun s’est accompagné dans les établissements de l'instauration d’un livret personnel de compétences, « usine à cases » majoritairement rejetée par les enseignants. Vincent Peillon a annoncé qu’il le réformerait tout en gardant le principe du socle. Farouchement défendu par l’Unsa éducation et le Sgen CFDT, c’est en revanche un véritable casus belli pour le Snes qui y voit un « Smic éducatif » au moment où il faudrait au contraire allonger la scolarité obligatoire.

  • L’autonomie des établissements

Au programme du candidat Hollande, c'est un autre sujet de crispation. Dans un système scolaire déjà gangrené par les inégalités, parler d’autonomie, même pédagogique, suscite bien des craintes et réveille les clivages syndicaux.

Plus personne ne défend le statu quo

Avec certaines organisations, les discussions entamées depuis des mois ont parfois été orageuses. « C’est vrai que les portes ont claqué à certains moments », nous racontait récemment Frédérique Rolet, co-secrétaire générale du Snes-FSU dont les relations avec Bruno Julliard, aujourd’hui conseiller au cabinet de Vincent Peillon, sont notoirement médiocres. De son côté, celui qui avait en charge les questions d’éducation au PS n’hésitait pas, il y a peu, à qualifier le Snes de syndicat « conservateur ». Il dit aujourd'hui qu’« il vaut mieux discuter, même si c'est très tendu, avec un syndicat fort et représentatif ». Quand certains espéraient un rééquilibrage des forces, les dernières élections professionnelles d’octobre ont, il est vrai, confirmé la toute-puissance du Snes dans le secondaire…

Dans ce paysage syndical enseignant divisé, le ministre sait qu’il va devoir manœuvrer avec beaucoup d’habileté. L’un de ses atouts est qu’un large consensus existe aujourd’hui sur les défaillances du système scolaire et que plus personne ne défend le statu quo. Le modèle du « ministre qui amuse la galerie », selon l’expression de l’historien de l’éducation et blogueur à Mediapart, Claude Lelièvre, sans réformer grand-chose, comme Jack Lang ou François Bayrou, n’est pas envisageable.

La gauche a en matière de réformes éducatives quelques souvenirs cuisants : celui de 1989 où le ministre de l’éducation Lionel Jospin avait accordé aux enseignants des revalorisations salariales « sèches », sans contreparties, et celui d’un Claude Allègre ministre de l’éducation en 1997 engageant d’emblée un bras de fer avec le Snes – qu’il finira par perdre face à la très forte mobilisation des enseignants. « Nous avons prévenu le ministre qu’il fallait prendre en compte ce qui s’était passé sous Allègre, avec des tensions et des clivages entretenus, pour ne surtout pas tomber dans le piège,d’autant que tout cela a conduit à l’inertie », affirme Sébastien Sihr.

Pour lui, la responsabilité des organisations syndicales consistera aussi à « éviter de faire de certains sujets des points de clivage qui conduiraient à des guerres syndicales. Si l’on veut vraiment gagner la bataille de l’école, il faut poser les vraies questions. Sinon tout le monde sera perdant et une fois de plus rien ne changera ».

Eviter le face-à-face avec les seuls syndicats enseignants constitue indéniablement une porte de sortie pour le ministre. Le secrétaire général de l’Unsa éducation, Laurent Escure, estime d’ailleurs que son syndicat fait partie du « bloc majoritaire de la refondation de l’école » avec le Sgen CFDT, la FCPE ou la Ligue de l’enseignement… Pour Claude Lelièvre, qui a beaucoup inspiré le programme éducation du PS, la force de la méthode Peillon est« d’écouter beaucoup sans perdre la ligne générale. En héritier de Ferry, c’est un “opportuniste” au sens où il appliquera son programme en voyant de manière pragmatique sur quelles réalités s’appuyer ». Une méthode qui sera réellement mise à l'épreuve à l'automne lorsque les vraies négociations débuteront.

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