Universités : « La concurrence pousse à l’excellence »

Publié le par DA Estérel 83

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Valérie Pécresse lui avait commandé un rapport sur l’excellence universitaire en 2010 ; Philippe Aghion conseille désormais – sans statut officiel – la nouvelle ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, Geneviève Fioraso. Ce membre du conseil économique et social, qui a appelé avec un collectif d’économistes à voter François Hollande, était aussi membre du jury pour les Idex (les initiatives d’excellences visant à faire émerger des pôles d’excellence en leur allouant des moyens très importants grâce au grand emprunt), professeur d’économie à l’université américaine Harvard, a beaucoup travaillé sur les liens entre systèmes éducatifs et croissance économique.

Philippe AghionPhilippe Aghion

Alors que le ministère organise les Assises de l’enseignement supérieur et de la recherche, prélude à une loi pour 2013, il donne ici sa vision des grands chantiers qui s’annoncent et tire le bilan des politiques menées depuis cinq ans. Loin d’une parole ministérielle aujourd’hui tellement prudente qu’elle reste indéchiffrable sur bien des sujets (quelle autonomie pour les universités ? Comment faut-il évaluer la recherche ?), Philippe Aghion expose ses positions souvent iconoclastes.

Quel bilan faites-vous de la LRU, la loi sur l’autonomie des universités et plus généralement des réformes qui, depuis cinq ans, ont profondément modifié le paysage du supérieur (plan Campus, Initiatives d’excellences…) ?

Je n’ai pas du tout participé à la discussion qui a débouché sur la LRU. Cependant s’il y avait un aspect positif de cette loi à mentionner, c’est –  je crois – d’avoir lancé un mouvement vers davantage d’autonomie des universités. Des études économétriques auxquelles j’ai contribué montrent l’importance du facteur autonomie pour expliquer les performances en matière de publications et de brevets. Le côté négatif de cette loi, c’est d’abord qu’elle n’a pas remédié au cruel manque de moyens dont souffrent les universités françaises. Or, ces mêmes études montrent que l’autonomie sans moyens ne fonctionne pas. Pour vous donner une idée du chemin qui nous reste à parcourir en termes de moyens : un étudiant ne coûte que 10 000 euros par an en France, contre 33 000 aux Etats-Unis ou 25 000 en Suisse ou en Suède par exemple.

J’ai, en revanche, participé au processus des Idex, qui lui-même avait été lancé par la Commission Rocard-Juppé dite “du grand emprunt”. Ce processus a engagé une dynamique de transformation profonde des universités. On a vu tout à coup des grandes écoles essayer de se rapprocher entre elles et également avec l’université. On a vu des enseignants-chercheurs qui ne se parlaient pas faire équipe. Il fallait vraiment secouer le prunier. Le système d’enseignement supérieur français était bien trop rigide avec ces séparations entre CNRS et université, entre grandes écoles et université, entre recherche et développement industriel. Certains normaliens de la rue d'Ulm, y compris de gauche !, regardaient ceux de Cachan avec mépris. Des anciens de l’école des Mines avaient la même attitude à l’égard de l’école des Ponts. Toutes ces séparations, toutes ces attitudes de snobisme, étaient affreusement néfastes.

Cependant un des gros problèmes avec les transformations engagées au cours de ces dernières années, c’est qu’elles ont conduit à une accumulation excessive de dispositifs : on a eu les Pôles de recherche et d'enseignement supérieur (PRES), puis les plans Campus, puis les Idex et les Labex (les laboratoires d'excellence)… Aujourd’hui, le système est beaucoup trop compliqué et bureaucratique, et justifie pleinement la volonté de Geneviève Fioraso de simplifier ce millefeuille institutionnel.

« Chaque université doit se trouver une niche d’excellence »

Vous êtes aussi très critique sur la gouvernance des universités autonomes. Que faut-il revoir selon vous ?

Un des mauvais côté de l’autonomie, telle qu’elle a été mise en place avec la LRU, c’est d’avoir créé des présidents d’université tout puissants. Or, il faut que le président puisse être contrôlé. L’expérience internationale montre l’efficacité de gouvernements universitaires bicéphales. D’un côté, un sénat académique comprenant les enseignants-chercheurs et des représentants des étudiants, qui doivent avoir leur mot à dire ; de l’autre, un conseil d’administration comprenant des personnalités extérieures à l’université (des scientifiques appartenant à d’autres universités françaises ou étrangères, des anciens étudiants de l’université qui ont également à cœur de défendre sa réputation, des élus de la région...) qui nomme et révoque le président et est informé des grandes lignes de la gestion de l’université. C’est important pour éviter l’endogamie et en particulier la situation où un président médiocre ou corrompu recruterait des professeurs médiocres lesquels rééliraient le président médiocre.

Certains vous ont reproché de vouloir que les universités soient gérées comme des entreprises, par des gestionnaires notamment. 

Mais pas du tout puisque dans une entreprise, il n’y a pas de sénat académique. En outre, les conseils des entreprises sont composés d’actionnaires. Une université n’a pas vocation à faire des profits, et les membres externes qui participeraient aux conseils d’administration des universités n’auraient donc aucun objectif lucratif.

Cela dit, la présence de gestionnaires peut être importante, par exemple pour gérer le passage de la recherche à l’innovation. Le Massachusetts Institute of Technology (MIT) fait cela très bien ; l'université Standford aussi. Ils aident les scientifiques à déposer des brevets, à démarrer des start-ups etc. Il faut aussi permettre aux universitaires d’obtenir du capital-risque pour financer leurs innovations.

Les universités qui marchent bien sont celles qui sont bien gérées. Et je vois dans certaines de ces critiques un peu de mauvaise foi et du conservatisme de la part de gens qui, surtout, ne veulent rien changer.

L’autonomie a favorisé la concurrence entre universités. Pour quel bénéfice ?

Je ne suis absolument pas favorable à la concurrence dans le primaire ni le secondaire : l’exemple finlandais montre l’importance d’avoir des professeurs bien formés et respectés et d’avoir un accompagnement individuel pour tout élève éprouvant des difficultés. En revanche, je crois dans les vertus d’une émulation saine entre universités : cette concurrence pousse à l’excellence. Il ne s’agit pas d’une concurrence par les prix mais d’une concurrence au sens où les résultats des établissements en matière de recherche ou de débouchés professionnels pour les étudiants sur le marché du travail doivent être rendues publics pour que les étudiants puissent comparer et choisir en connaissance de cause. Cela se fait en Allemagne ou dans les pays scandinaves avec grand succès.

Mais reste-t-il un avenir dans un système de plus en plus concurrentiel pour les petites facultés ?

C’est très bien qu’il y ait beaucoup d’universités. Après, chacune doit se trouver une niche d’excellence et passer des contrats d’objectifs sur ce thème avec l’Etat ou avec la région. Ces domaines d’excellence peuvent être très divers : recherche, pédagogie, interface avec l’entreprise… et il ne doit pas y avoir un endroit en France qui ne puisse prétendre à l’excellence. L’insertion professionnelle est en particuliers un domaine où l’université a vocation à s’investir comme le font les grandes écoles. Aujourd’hui, l’université n’en a pas les moyens et il faudra augmenter les ressources dans ce but.

« Une sélection par l’orientation et non pas par l’échec »

Vous étiez membre du jury des initiatives d’excellences qui ont distingué quelques pôles d’enseignement et de recherche pour leur apporter des moyens très importants. N’y a-t-il pas un risque d’hyperconcentration des moyens sur quelques territoires ?

Je pense qu’il faudrait une troisième vague. En effet, au lieu d’avoir huit universités d’excellence comme c’est le cas aujourd’hui, il faudrait qu’il y en ait plutôt quatorze ou quinze, ce qui permettrait de couvrir le territoire national et d’éviter les déserts. Un moyen pour y parvenir, c’est précisément de prendre comme critère pas uniquement la recherche mais aussi l’excellence pédagogique ou la culture de placement des étudiants ainsi que la formation professionnelle.

Nous avons vu des dossiers qui étaient très bons et méritent d’être poussés : EHESS-Paris-I et Lyon, qui sont Idex de facto mais pasde jure ; et également Nancy, Dijon-Besancon, Rennes-Nantes, Lille...  Mais d’un autre côté les fonds du commissariat géneral à l’investissement ne peuvent pas être distribués à quarante universités, cela n’aurait pas de sens. Il seraient dilués et donc ne permettrait pas de transformation. En tout cas, je suis convaincu que les 10  milliards d'euros du grand emprunt qui demeurent disponibles devraient aller en priorité à l’enseignement supérieur.(Le gouvernement envisage plutôt aujourd’hui de les allouer à l’hôpital.)

Comment financer le supérieur ? On sait qu’un quart des universités sont en déficit. Les fondations censées drainer des financements n’ont pas fonctionné. Faut-il augmenter les droits d’inscription ?

J’ai choisi de ne pas aborder cette question maintenant sinon cela va absorber tout le débat sur la réforme universitaire. Je pense en effet qu’on peut réaliser de grandes améliorations sans toucher au système de financement des universités. Il faut surtout changer la gouvernance des universités. Je dois également vous avouer mes doutes sur l’opportunité d’une augmentation sensible des frais universitaires alors qu’il est si difficile pour un étudiant d’aller emprunter à une banque pour payer ses études. Un des problèmes avec des frais d’inscription élevés, c’est que les étudiants de condition modestes ne puissent plus redoubler. Or le système français doit au contraire offrir davantage de deuxième ou de troisième chance.

Le supérieur français se caractérise aujourd’hui par un système à plusieurs vitesses avec des écarts énormes entre les grandes écoles et l’université par exemple et où l’on constate aussi un très fort taux d’échec des étudiants en licence. Comment y remédier ?

Il faut réformer le premier et le deuxième cycle avec, pour principe numéro un, la spécialisation progressive des étudiants, ce qui permettra d’instaurer une sélection par l’orientation et non pas par l’échec. Principe numéro deux : des passerelles entre formation générale, formation professionnelle, et préparation aux grandes écoles doivent aussi être établies au sein des universités. Enfin, principe numéro trois : les étudiants doivent être informés des débouchés qu’offrent les différentes universités, et ils doivent être informés sur la qualité des différents cours et programmes.

Vous souhaitez que les universités soient évaluées et classées ?

Il ne s’agit pas de classement mais simplement d’avoir les informations objectives par exemple sur la proportion d’étudiants dans telle ou telle université qui ont trouvé un emploi tant de mois après avoir terminé leurs études. Il faut regarder ce que font les Allemands à ce sujet. Ils ont un site institutionnel qui publie toutes ces informations ce qui permet aux étudiants de comparer puis décider à quelle université postuler.

C’est par ailleurs une bonne chose que les enseignants soient évalués par leurs étudiants. Cela se pratique couramment dans la plupart des pays développés. A l’école primaire, secondaire, les inspecteurs généraux évaluent. Ça fait peur à certains qui craignent que pour être bien évalués, les enseignants distribuent les bonnes notes mais on peut faire en sorte que l’évaluation par les étudiants se fasse avant les examens.

Vous prônez un rapprochement entre grandes écoles et université. Comment cela se ferait-il ?

Je suis pour un rapprochement des grandes écoles et des universités mais aussi des classes préparatoires et de l’université. En ce sensl’initiative lancée par PSL (Paris Sciences et Lettres qui regroupe 16 établissements dont l’Ecole normale supérieure de la rue d'Ulm et l'universtié Paris-Dauphine…) d’un partenariat avec le lycée Henri-IV en proposant un premier cycle commun est visionnaire.  Cela va vraiment dans la bonne direction.

Certains le raillent car il ne concerne que 60 étudiants sur un territoire déjà ultraprivilégié.

Je crois aux vertus de l’expérimentation. On commence à petite échelle, puis on développe ce qui marche bien.

Les défenseurs des grandes écoles et des classes préparatoires s’inquiètent aussi de réformes qui pourraient casser ce qui marche.

Il ne faut pas casser ce qui marche, il faut transformer pas le haut. Par exemple, on ne casse pas les grandes écoles, on les intègre à des universités d’excellence. Même chose pour les classes préparatoires comme l’initiative PSL-Henri-IV.

Là encore, il y a du conservatisme. Mais si on ne fait pas évoluer l’université, qui gagne ? Les grands corps établis. Or, il est impératif de démocratiser l’enseignement supérieur dans son ensemble.

« On ne va pas démanteler tout ce qui a été fait »

Vous êtes également favorable au « -3/+3 », soit un cursus plus cohérent entre le secondaire et la licence, défendu aujourd’hui par Vincent Peillon et Geneviève Fioraso. Pourquoi ?

L’expérience allemande plaide en ce sens. En Allemagne, dès le lycée, des contacts sont pris avec l’entreprise qui se poursuivent ensuite au début des études supérieures. Les stages en entreprises comptent dans les notes.

Cette imbrication entre l’école, l’université et l’entreprise a permis au système allemand de former des jeunes qui maîtrisent à la fois les savoirs généraux et les savoirs professionnels, et c’est ce qui a permis à l’Allemagne d’avoir une main d’œuvre très qualifiée. C’est en partie grâce à cela que les Allemands ne se sont pas désindustrialisés. 

Concernant la recherche vous souhaitez un système qui favorise l’émulation et souteniez l’idée d’une agence de moyens qui finance les projets après sélection. Mais ne regrettez-vous pas une nouvelle bureaucratie autour de l’Agence nationale pour la recherche? Le court-termisme dénoncé aujourd’hui par beaucoup de chercheurs?

Nous étions avec Elie Cohen (co-auteur avec Philippe Aghion du rapport « Education et croissance » pour le Conseil d’analyse économique, 2003, téléchargeable ici) favorable à la création d’une agence semblable à la National Science Foundation (NSF) américaine pour financer des projets de recherche : c'est-à-dire d’une agence où les projets émergent des chercheurs eux-mêmes et sont sélectionnés par leurs pairs constitués en jurys.

C’est le modèle qu’a également adopté l’Union européenne avec la création du European Research Council ainsi que l’Agence nationale pour la recherche (ANR). L’ANR est une institution jeune et donc qui doit encore certainement murir. Mais déjà elle a joué un rôle positif pour stimuler la recherche dans différents domaines ainsi que dans le processus d’organisation du jury Idex. Sur l’aspect bureaucratique, il faut sans doute simplifier les procédures. Si les projets de recherche doivent bien sûr être évalués par les pairs pour obtenir des financements, il faut faire en sorte que ces différentes démarches absorbent moins de leur temps.

Faut-il des financements récurrents, sur du plus long terme ?

Cela dépend des domaines. D’une manière générale, il faut aller regarder ce qui marche bien dans d’autres pays ou en Europe avec le European Research Council. D’ailleurs, je crois que la ministre souhaite articuler davantage les systèmes de financements de projets de recherche entre le niveau national et le niveau international notamment européen.

Vous avez rendu un rapport à Valérie Pécresse en 2010, vous êtes aujourd’hui consulté par Geneviève Fioraso... est-ce le signe qu’il y aura davantage de continuité que de rupture dans la politique concernant l’enseignement supérieur et la recherche ?

Mon rapport de 2010 a été produit par un groupe d’experts internationaux et j’ai eu toute liberté à la fois pour composer le groupe et sur le contenu du rapport. Sans doute y aura-t-il une certaine continuité : on ne va pas démanteler tout ce qui a été fait au cours des dernières années, il s’agit plutôt d’infléchir sur des axes importants dont on a parlé. En particulier, j’imagine que l’on ne va pas abandonner l’autonomie, ou l’idée d’une meilleure gouvernance des universités ou celle du rapprochement entre universités et grandes écoles. Mais il est crucial que la communauté scientifique adhère pleinement au processus de transformation. On ne peut pas mener ces chantiers contre la communauté scientifique.

Vous connaissez bien la ministre. Que savez-vous de ses convictions qu’on peine encore à bien cerner ?

Geneviève Fioraso m’apparait très consciente de la nécessité d’un premier et deuxième cycle davantage tourne vers l’orientation des étudiants et vers le succès professionnel. Elle est très consciente de la nécessité de rapprocher le monde de l’université de celui de l’entreprise. Enfin elle est consciente de la nécessité d’aller voir ce qui marche bien ailleurs.

 

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