Un premier débat des primaires sans surprise mais sans ratés
Primaire, première. Malgré les longueurs, ce débat entre prétendants socialistes a tout de même rempli son rôle: les six candidats sont parvenus à marquer leur originalité. Même Jean-Michel Baylet a apporté son écot, en initiant le débat sur le cannabis et en étant le seul à porter un débat de société comme l'euthanasie. Pour le reste, alors qu'on s'attendait à ce qu'elle renverse la table et perturbe l'agencement bien ordonné de la soirée, Ségolène Royal est finalement restée en retrait, coincée entre son désir de crédibilité (elle est la seule à avoir l'expérience d'une candidature à la présidentielle), et sa volonté de bousculer les prévisions sondagières.
Dans le duel Aubry-Hollande, la plus récente des premiers secrétaires du PS a eu le dessus sur son prédécesseur, apparaissant plus précise et plus au fait de ses dossiers, sur le nucléaire comme en matière économique.
Parmi les héritiers de Delors et de Jospin, Martine Aubry a été la plus fidèle, dans le style comme dans le langage. Elle a également été bien plus compatible avec l'électorat écologiste, tant sur le nucléaire que sur l'isolation thermique des logements. Après s'être irrité face aux journalistes, François Hollande a repris la main, mais sans aucune audace. Plutôt avec la volonté de gérer son avance dans les sondages comme il dit vouloir gérer la France. Sans prendre de risque.
L'opposition a par deux fois été animée, à la fin du débat seulement il est vrai, d'abord par les deux piques d'Aubry vis-à-vis du contrat de génération proposé par Hollande («On embauche un jeune et un vieux, ça crée des effets d'aubaine mais ça n'est pas durable, je préfère les emplois-jeunes»), puis sur le nucléaire, où Hollande a voulu contraindre sa concurrente à se prononcer sur sa position de diminuer de 25% la production d'ici 2025.
En fait, cette mise en scène inédite de débat pré-présidentiel entre socialistes a surtout valorisé les deux candidats à la marge de cette primaire. Dans son style, Manuel Valls a soigné son positionnement: très à droite de l'échiquier socialiste, mais avec un certain talent oratoire, il a su valoriser son image de «socialiste moderne» à la sauce blairiste. Quant à Arnaud Montebourg, il a fait mouche à plusieurs reprises, quand il s'est agi de s'adresser à la gauche tout entière, notamment en rappelant qu'il fut le seul de la réunion de famille à avoir voté non au référendum européen de 2005: «Je n'ai aucune raison de le regretter aujourd'hui!»
Montebourg a été également le seul à affirmer une position jusqu'ici peu entendue à l'égard de Dominique Strauss-Kahn, alors qu'Aubry et Royal étaient exemptées de réponse pour cause de temps de parole dépassé, et tandis qu'Hollande a préféré rappeler que, lui, était candidat de toute façon. «C'est une affaire qui m'a beaucoup heurté, s'est exclamé le député et président de Saône-et-Loire. Son retour en politique n'est pas souhaitable. D'abord pour ses orientations politiques. Pour le reste, il doit des excuses à toute la gauche. Il s'est excusé devant le FMI. Et la gauche a au moins autant de valeurs que le FMI.» De son côté, Manuel Valls a revendiqué la ligne politique de DSK comme étant dans «son patrimoine génétique».
- Les mots-clés des candidats
Rien de bien nouveau dans les grands axes affichés par les six candidats: tous ont repris leurs éléments de langage favoris. Ainsi, dans l'ordre d'apparition, Martine Aubry a voulu se positionner à la fois sur le sérieux de ses propositions – au risque d'apparaître parfois trop technocrate mais pour concurrencer Hollande sur ce créneau – et sur la «justice sociale». Elle a aussi redit qu'il fallait et du «courage» et de la «clarté» pour présider la France en 2012, répétant qu'elle y était «prête» (pour contrer les piques parfois envoyées par le camp de Hollande sur son manque d'envie supposé de concourir à la présidentielle).
Manuel Valls a martelé ses deux formules favorites: «il faut dire la vérité aux Français» – c'est-à-dire affirmer que la priorité absolue est la réduction du déficit – et «être de gauche, c'est...» – pour rassurer ceux qui pourraient penser qu'il a quitté le PS. Il a aussi répété qu'il voulait à tout prix éviter qu'une victoire de la gauche «soit suivie d'une rupture de confiance».
A l'opposé du spectre socialiste, Arnaud Montebourg a, sans surprise, marqué son ancrage à la gauche du PS et sa détermination à «affronter la finance», avec des «solutions nouvelles» (articulées autour de son grand projet de«démondialisation»), pour bâtir «une nouvelle gauche pour faire une nouvelle France». Et pour tenter d'effacer l'image qui lui colle à la peau d'aristrocrate brillant, il a rappelé ses origines, à la fois un grand-père «algérien» et un autre «boucher-charcutier du Morvan».
Quant à Jean-Michel Baylet, le chef des radicaux de gauche, inconnu du grand public, a repris les points clés de l'identité de son mouvement – à la fois les valeurs traditionnelles de la République, comme la «laïcité», qu'il a citée à plusieurs reprises, et «l'humanisme», ainsi qu'une vision relativement libérale de l'économie. «Je suis un chef d'entreprise engagé à gauche, ce qui est assez rare», a-t-il souligné en introduction.
Ségolène Royal a voulu apparaître comme proche des préoccupations quotidiennes des Français – sa marque de fabrique. «Vous avez raison, je pense comme vous», a-t-elle lancé dès le début en s'adressant aux téléspectateurs. Elle s'est ensuite lancée dans une autobiographie censée le prouver, évoquant son destin de «quatrième enfant d'une famille nombreuse», de «milieu modeste», «dans un village des Vosges». Avant d'afficher sa volonté de «reconstruire l'escalier social», une expression qu'elle a déjà utilisée à plusieurs reprises depuis le début de la campagne.
Enfin, François Hollande – une nouvelle fois «président normal» autoproclamé – a joué la partition très classique de ses discours, affichant trois points centraux: la «crédibilité», soit la volonté de redresser les finances publiques; la«justice», notamment la réforme fiscale; et une «grande espérance pour la jeunesse», dont il fait sa priorité absolue depuis son lancement à la candidature. Et conformément à ses habitudes de favori désigné des sondages, il a tenté de se placer au-delà même du cadre de la primaire en évoquant dès l'introduction Nicolas Sarkozy, l'homme à battre, et le «6 mai 2012», soit le soir du second tour de la présidentielle.
- La dette et le déficit
Pas de grande surprise pour ce thème général imposé du premier débat de la primaire: à part Arnaud Montebourg qui sort du lot et tacle «le concours d'imitation de la droite» en matière d'austérité, tous les autres candidats ont redit leur attachement à la maîtrise des comptes publics, et donc à la lutte contre un déficit jugé excessif. Avec, tout de même, quelques nuances (lire également l'analyse de Laurent Mauduit sur le sujet).
Ainsi Manuel Valls, qui en fait son absolue priorité, a répété qu'il voulait affecter «100%» des nouvelles marges budgétaires permises par la réforme fiscale voulue par tous les socialistes (même s'ils divergent parfois dans la mise en œuvre concrète) à la réduction du déficit public. Le député et maire d'Evry, dans l'Essonne, est convaincu que la France, au risque de perdre sa note «AAA» auprès des agences de notation, ne peut se permettre de dépenser un seul euro supplémentaire.
Pour ses autres priorités – l'éducation, l'emploi ou la sécurité –, il veut le faire à moyens égaux ou bien en baissant les budgets d'autres postes. Il s'est aussi redit favorable à l'inscription d'une règle d'or dans la constitution s'il est élu en 2012 et à l'instauration d'une TVA dite sociale.
François Hollande, qui s'est déjà beaucoup positionné en gestionnaire – au risque d'être taxé d'imitation de Raymond Barre ou d'Edouard Balladur pour les plus cruels – a évité de trop appuyer sur la question. Même si, sur le fond, il a défendu une «maîtrise de l'endettement». «Je ne serai pas le président qui accroîtra la dette», a-t-il dit, promettant que chaque engagement sera financé par des «économies équivalentes». Comme ses concurrents – à l'exception d'Arnaud Montebourg –, il s'est engagé à revenir à un déficit à hauteur de 3% du déficit public en 2013. Mais lui va plus loin: il veut parvenir à l'équilibre des finances publiques en 2017 (soit un déficit zéro, sur le modèle de la règle d'or à l'allemande).
Une position que rejette Martine Aubry. Elle a dit jeudi soir, à plusieurs reprises, qu'elle refusait de prendre un tel engagement au regard de l'incertitude que fait peser la crise sur la conjoncture. Sur le fond, elle prône pourtant elle aussi une maîtrise des déficits, mais insiste à chaque fois sur sa volonté de tenir deux axes: à la fois la rigueur budgétaire et la «relance de la croissance». «On ne peut pas diminuer les déficits sans jouer sur la croissance», a-t-elle expliqué.
Elle a présenté dans le détail – et de façon chiffrée, contrairement à la plupart de ses concurrents – le financement de ses réformes. Contrairement à Manuel Valls, les gains permis par sa réforme fiscale seront affectés à 50% (et non 100%) à la réduction du déficit; le reste permettra, par exemple, la mise en œuvre de ses «emplois d'avenir», que l'ancienne ministre de Lionel Jospin appelle le plus souvent«emplois jeunes». Enfin, sur le pouvoir d'achat, sujet sur lequel Martine Aubry a voulu insister, l'ancienne première secrétaire veut notamment bloquer les loyers (Montebourg aussi) ou différencier les tarifs de l'eau ou de l'électricité («Ce n'est pas pareil de prendre sa douche ou de remplir sa piscine», a-t-elle expliqué).
Ségolène Royal veut, elle, incarner une position parfois plus originale mais aussi plus difficile à cerner. D'un côté, elle veut réduire le déficit – «il faut vraiment être rigoureux dans la dépense publique» –, et prône sa propre règle d'or qu'elle appelle «la règle de bonne gestion» et qui comprend, outre la maîtrise des comptes, la justice fiscale et la garantie des ressources de la sécurité sociale. De l'autre, Royal est souvent plus mordante qu'Aubry et Hollande sur la réforme bancaire, qu'elle défend de longue date, vilipendant les spéculateurs. «La réforme bancaire est le préalable à la résolution de la crise», a dit la présidente de Poitou-Charentes.
De ce point de vue, elle se rapproche davantage d'Arnaud Montebourg, le seul à être réellement en rupture sur les questions économiques. Rupture, un mot qu'il a pourtant rejeté jeudi soir, préférant parler de «transformation en profondeur».
Avec sa «démondialisation», il veut sortir des notions«obsolètes» des traités européens – lui qui avait voté non au traité constitutionnel européen de 2005 –, dont le symbole d'un déficit de 3% du produit intérieur brut. Montebourg veut d'abord «affronter la finance»– notamment via la réforme des banques – et des mesures protectionnistes à l'échelle européenne. Enfin, comme Martine Aubry, lui a choisi d'insister sur le pouvoir d'achat en proposant une allocation pour les familles monoparentales et de bloquer les loyers.
- L'éducation
Plutôt que de parler de la crise économique et de l'endettement, François Hollande a orienté le débat sur le sujet de l'éducation. «Les pays qui réussissent le mieux aujourd'hui sont ceux qui ont le plus haut niveau de connaissance», a avancé le député et président du conseil général de Corrèze. Il a aussi réitéré sa proposition de recréer 60.000 postes de fonctionnaires de l'Education nationale d'ici 2017. Et Martine Aubry d'estimer qu'un «tel contrat d'éducation ne marche pas, car il ne prend pas en compte une réforme en profondeur» du secteur.
De son côté, Manuel Valls a affirmé vouloir lutter «contre la reproduction des inégalités sociales et ethniques», notamment en «passant de 140 à 180 jours de cours» et en«diminuant le nombre d'élèves par classe, pour arriver à 16-17 par classe dans les milieux populaires». Mais à moyens constants: «On peut réformer l'école autrement qu'en mettant des moyens supplémentaires.»
- Le nucléaire
La place prise par le nucléaire dans ce premier débat a enchanté la twittosphère verte qui s'est aussi délectée des références récurrentes à la «transition énergétique» et à la«croissance durable». La surprise de la soirée, c'est que, derrière les formules propres à chacun, les positions sur l'atome des candidats sont en réalité très proches.
On connaissait déjà la proposition de François Hollande de réduire la part du nucléaire à 50% de la production électrique française en 2025 (contre 75% aujourd'hui). C'est à peu près la même ligne que Martine Aubry qui espère arriver «plus bas que 50% en 2025», sans pour autant proposer un autre horizon chiffré. Son ton est plus comminatoire que le député de Corrèze («le nucléaire est une énergie du passé, le cap est d'en sortir», «pourquoi s'arrêter au milieu du chemin?») mais la différence entre eux semble s'arrêter à cet affichage.
De son côté, Ségolène Royal annonce une sortie du nucléaire en 40 ans. Cela nous amène en 2052 pour la fin du nucléaire, soit sensiblement le même itinéraire que ses concurrents Hollande et Aubry. Au passage, elle commet une bourde que personne ne relève sur le plateau de France-2, en affirmant sa volonté de maintenir deux réacteurs «pour régler le problème des déchets». Sachant que c'est le fonctionnement des tranches nucléaires qui produit ces fameux déchets, on a du mal à la suivre.
Arnaud Montebourg est le plus flou sur le sujet: il faudra faire«le plus possible de ce qu'on pourra faire». Ses experts en démondialisation n'ont sans doute pas encore eu le temps de plancher sur la transition énergétique. Quant à l'EPR de Flamanville, ce réacteur nucléaire de troisième génération actuellement en construction, c'est le grand flou artistique: aucun d'entre eux n'a l'air de savoir quoi en faire.
Enfin, de manière sans doute révélatrice du nouvel intérêt du PS pour l'écologie, la question énergétique fut assez présente dans le discours des uns et des autres. C'est Martine Aubry qui s'est montrée la plus précise, avec notamment, la proposition de taxer les super-profits pétroliers pour financer l'amélioration de la réglementation thermique des bâtiments (indispensable étape dans la réduction des gaz à effet de serre) ou encore l'idée d'une tarification variable de la consommation de l'eau en fonction de son usage, pour que cela coûte plus cher au consommateur de remplir sa piscine que de se servir un verre d'eau.
- Le cannabis
C'est un peu comme la tauromachie aux débats de la primaire écologiste: le cannabis a, contre toute attente, occupé une part importante des échanges jeudi soir. D'abord parce que Jean-Michel Baylet en a fait une marque de distinction. Ensuite, parce que David Pujadas est revenu sur le sujet devant tous les candidats.
Résultat: une minorité favorable à un assouplissement de la législation actuelle. Baylet, pour les radicaux de gauche, plaide pour une légalisation du cannabis, à la fois parce que«les Français ont soif de liberté», mais aussi pour des raisons de santé publique et de sécurité. Martine Aubry a, quant à elle, redit qu'elle était favorable non pas à la légalisation mais à la dépénalisation du cannabis, et seulement de son usage.
Une position déjà bien trop libérale pour les autres candidats, partisans de l'interdiction pure et simple du cannabis. Manuel Valls pense qu'«être de gauche, c'est lutter contre toutes les dépendances possibles» et a évoqué les ravages de la drogue, tout comme Arnaud Montebourg et François Hollande – «la drogue est un fléau», a dit le président du conseil général de Corrèze.
Quant à Ségolène Royal, elle n'a pas été interrogée sur le sujet.