Florange: l'aciérie Arcelor-Mittal menacée «Notre cher président nous prend pour des cons»

Publié le par DA Estérel 83

01-Mediapart

 

 

«S'ils nous coupent le haut-fourneau, on leur coupera l'eau!» Philippe David, le maire PS d'Hayange, est rouge de colère. Si les fours d'ArcelorMittal s'arrêtent définitivement, sa ville sombrera. Il y a quelques décennies, mines et aciéries tournaient à plein. Hayange, le berceau des Wendel, les barons de l'acier, était une cité florissante. Elle porte aujourd'hui les stigmates du déclin: commerces fermés, panneaux “à vendre”, âmes en peine errant dans les rues à dix heures du matin. La ville a perdu le tiers de ses habitants en quarante ans. Romain Costallunga, papy en jean et laine polaire, montre la grande esplanade de la mairie, déserte. «Avant ici, ça grouillait.» La mine qui l'employait a fermé en 1986. Il n'avait même pas 50 ans, et n'a jamais retravaillé.

 

Hayange, fronton de l'hôtel de villeHayange, fronton de l'hôtel de ville
«Si on ne mobilise pas la Lorraine, on est mort», dit le maire. ArcelorMittal, le numéro un mondial de l'acier qui possède une bonne partie des usines de la vallée, a annoncé le 8 septembre l'arrêt du dernier haut-fourneau de Florange, la ville voisine. L'autre avait été stoppé cet été. «Arrêt temporaire», dit la direction, qui invoque la baisse des commandes. Romain Costallunga n'y croit pas. «Ça a toujours commencé ainsi, puis ils ont tout arrêté.»

 

 

Une première manifestation a été organisée. Des candidats socialistes à la primaire (Hollande, Aubry) ont affiché leur soutien. Les commerçants devraient organiser bientôt une journée “Vallée de la Fensch morte”. Les élus sont passés en mode commando. Baroud d'honneur avant liquidation.«Florange, c'était le berceau de l'acier, ça va être le berceau de la résistance!», s'exclame Edouard Martin, le délégué CFDT.

De fait, cette aciérie est bien partie pour être un point chaud de la campagne. Avec près de 3000 emplois directs, l'usine est le deuxième employeur de Moselle. A la fin du mois, 400 intérimaires seront débarqués. «Chez nous, tous les contrats ont été arrêtés», explique Laurent Waneukem, intérimaire CGT de 39 ans qui travaille pour Gepor, un sous-traitant. Avec l'arrêt des fours, 1000 salariés vont chômer, sans compter les fins de contrats chez les sous-traitants qui passeront inaperçues. Comme si cela ne suffisait pas, les syndicats craignent l'arrêt prochain de l'usine d'emballage (500 salariés) qui produit canettes et boîtes de conserve.

Pour beaucoup, le patron Lakshmi Mittal a condamné les fours de Lorraine. «Il n'investit plus. L'outil tombe en lambeaux!», dénonce la CFDT. Les remettre en marche coûtera des millions d'euros, des investissements que Mittal ne semble guère disposé à faire.

«Le groupe a pris l'engagement de maintenir les investissements nécessaires au redémarrage du haut-fourneau de Florange dès lors que la demande repartira à la hausse»affirment les ministres Bertrand et Besson (travail et industrie). La demande existe! rétorquent les syndicats unanimes. Pendant que Florange chôme, que deux hauts-fourneaux en Allemagne et en Belgique sont stoppés, les usines côtières de Dunkerque et Fos-sur-Mer tournent à bloc.«Ils font des heures supplémentaires comme jamais, là-bas», explique Bernard Deutsch, délégué CFDT d'Harsco Métals, un sous-traitant qui assure le transport des barres d'acier. Le groupe ArcelorMittal, géant incontesté de l'acier avec 300.000 salariés dans plus de 60 pays, a affiché unprofit de 2,6 milliards de dollars sur les six premiers mois de l'année. «Florange est frappé de plein fouet par un spéculateur», tonne Yves Fabbri (CGT).

«A la moindre incivilité, le FN prend 50 voix»

 

L'usine de FlorangeL'usine de Florange

 

L'Indien Lakshmi Mittal, sixième homme le plus riche de la planète selon le magazine américain Forbes, rationalise son outil de production pour augmenter ses marges. Il en a le droit: ArcelorMittal, fruit de la fusion de son groupe avec l'européen Arcelor, lui appartient. En même temps qu'il ferme des hauts-fourneaux en Europe, Mittal vient de racheter pour 5 milliards de dollars une mine de charbon en Australie. Seule la concrétisation d'Ulcos, projet européen moins polluant de production d'acier et de captage de CO2, largement financé par l'UE, pourrait désormais sauver l'usine. L'Union européenne doit confirmer son engagement l'an prochain, mais d'autres sites en Europe sont eux aussi candidats. Les collectivités locales étaient prêtes à investir plusieurs dizaines de milliers d'euros dans le projet pour«stabiliser» la sidérurgie lorraine. Elles ne sont plus tout à fait sûres que Mittal soit très intéressé.

Le collaborateur d'un élu de la vallée en est convaincu. «Ils vont tous venir.» «Ils», ce sont les ténors socialistes ou les candidats des autres partis de gauche, campagne électorale oblige. A plusieurs titres, Florange est un symbole: de l'agonie de la sidérurgie, qui a fait vivre cette vallée de la Fensch pendant des décennies; d'une industrie qui fout le camp. Un concentré de la mondialisation, avec ce supergroupe dont on ne voit jamais les patrons indiens, les usines du même groupe mises en concurrence, les profits pour seul baromètre des choix stratégiques.

A Hayange, on entend donc des choses comme ça – c'est Romain, le gentil mineur, fils de militant communiste déporté, qui parle: «Nous, ici, on était les meilleurs pour produire de l'acier. Y avait tout ici. Eux, là-bas, en Inde, ils poussent la ferraille dans la boue avec des éléphants. Il faut d'abord donner du travail aux Français. S'il n'y a plus de travail pour nos jeunes, on fait comment?» Aux dernières cantonales, le FN a fait une percée, d'autant que l'abstention a été massive. Le parti d'extrême droite s'est qualifié au second tour dans 18 des 25 cantons renouvelables. La CGT a découvert un frontiste dans ses rangs, Fabien Engelmann, employé d'une commune de la vallée. La France entière en a parlé. «A la moindre incivilité, le FN prend 50 voix», explique un responsable politique qui ne veut pas être cité.

 

Gandrange. L'aciérie, cathédrale morte à l'horizonGandrange. L'aciérie, cathédrale morte à l'horizon

 

Si Florange risque de devenir un enjeu de la campagne, c'est aussi parce que le «fantôme de Sarkozy rôde sur cette affaire», comme dit un syndicaliste. Ici, personne n'a oublié. Début 2008, alors que Mittal avait annoncé la fermeture d'une autre usine, à Gandrange, Nicolas Sarkozy avait débarqué par surprise, un lundi matin à 9h45. Venu de nulle part, reparti aussi vite. «Gandrange comme voyage de noces, y a pas mieux», avait dit le chef de l'Etat qui venait d'épouser Carla Bruni.

En verve, devant une mer de casques, il avait promis de forcer Mittal à investir, ou bien l'Etat trouverait un repreneur.Promesses sans effet. L'aciérie a fermé un an après. Les centrales électriques annoncées n'ont jamais vu le jour. Le centre de formation annoncé a été transféré sur une autre commune. Et voilà maintenant que Florange, où une centaine de salariés de Gandrange ont été mutés, est menacé de fermeture. «Nicolas Sarkozy est venu juste après son mariage. S'il veut revenir pour nous apporter les dragées du baptême, non merci», lance Philippe Tarrillon, maire (PS) de Florange.

«Un jour, Lionel Jospin a dit l'Etat ne peut pas tout, lance cet énarque aux faux airs de Coluche sérieux, proche de François Hollande, qui affiche dans son bureau un portrait de Jaurès, un autre de Mitterrand, une photo de Ségolène Royal.Mais il peut quand même un certain nombre de choses. Par exemple exiger des contreparties aux entreprises qui demandent du chômage partiel, ce qui n'a pas été le cas dans cette affaire. Des engagements sur le redémarrage, la formation des personnels, les investissements. L'Etat doit avoir une politique industrielle et éviter les cadeaux unilatéraux. Il faut conditionner les aides. La gauche l'a fait, mais pas suffisamment. Elle a un peu cédé à l'idéologie libérale, qui consiste à dire qu'il faut laisser faire le privé.»

«Le PS va devoir désormais donner des réponses viables et concrètes, dit son collègue (PS) de Gandrange, Henri Octave.Il faut sanctionner ceux qui, comme Mittal, profitent et procèdent à des licenciements abusifs alors qu'ils ont reçu des aides. Et ça passe par la loi.» Le maire de Gandrange sait de quoi il parle. «Ici, on a été victime d'un mensonge d'Etat.» Aux régionales de 2010, l'UMP a pris ici une raclée mémorable: 12%, derrière le FN.

A Gandrange, impossible de faire une croix sur le passé. La carcasse noire de l'aciérie barre encore la vue, immense cathédrale morte qui couvre la moitié de la superficie de la commune. La déconstruction est prévue pour 2017.

Avec la fermeture, puis la crise, le chômage a grimpé en flèche, comme dans toutes les communes voisines. «On avait moins de 100 chômeurs d'inscrits en 2009, c'est 144 à ce jour», explique Astride Marée, la secrétaire d'accueil du Point emploi ouvert par la mairie quand l'aciérie a fermé. Beaucoup de jeunes peu qualifiés. «Moi je suis révoltée, dit-elle. Les entreprises en profitent. Elles demandent des gens très qualifiés pour des salaires de misère. 9 euros de l'heure pour un CAP avec plusieurs années d'ancienneté, c'est vraiment pas cher payé.» 

«Notre cher président nous prend pour des cons»

 

Le four d'Uckange a été arrêté en 1991Le four d'Uckange a été arrêté en 1991

 

Ici, beaucoup avaient voté Nicolas Sarkozy en 2007. Le désenchantement est total, les mots claquent comme des jugements. Avant une réunion à la mairie de Florange, un syndicaliste raconte sa rencontre avec le chef de l'Etat.«J'étais en train de lui parler de Gandrange, c'était sérieux... Et lui il me dit "Prenez donc des chocolats"! J'en suis pas revenu. Et à la fin, tu sais comment il est, il te tâte, il te touche l'épaule, il te dit "Moi j'aime bien les ouvriers".»

«Sarkozy, c'est une sorte de dictateur. Il aime diriger, il aime régner.» Laurent Waneukem, l'intérimaire CGT, se dit «socialiste, parce qu'un ouvrier de droite, c'est bizarre. Mais j'étais pas inspiré par Ségolène Royal, elle n'avait pas de programme, elle était ridicule.» Alors il avait voté Sarkozy. Il l'avoue en se tortillant, comme un enfant gêné.«C'est la honte, je m'en cache.»

«Sa visite avait créé beaucoup d'espoir. Mais il a perdu toute crédibilité car il a trahi la parole donnée», explique Thierry Michel, le président de l'association des commerçants d'Hayange. «Aujourd'hui, les gens n'en veulent plus, aussi bien les ouvriers que les autres. Il en prend plein la tronche!»

«Notre cher président nous prend pour des cons», renchérit Françoise Ragnatela. Son compagnon travaillait à Gandrange. Il a été muté au Luxembourg dans une usine ArcelorMittal, et vit depuis un calvaire au travail. «Il a perdu 10 kilos, est handicapé du bras, n'a plus envie d'aller travailler.»Françoise, blonde dynamique de 53 ans, avait un cabinet de gestion. Après une mauvaise passe, elle a dû s'exiler au Luxembourg, où elle encadre une équipe de femmes de ménages. «Sarkozy, c'est un Polichinelle. Un beau parleur. Il n'est plus crédible, le Polichinelle.» Elle n'a pas digéré la réforme des retraites. «Moi, la retraite à titre posthume, ça ne m'intéresse pas.»

 

 

Devant l'arrêt de bus, j'accoste Aurélie Duval (photo). Jeune maman divorcée, 25 ans, quatre employeurs, 700 euros par mois pour 22 heures de boulot. «Je suis cantinière à Thionville, je fais aussi des ménages.» Elle en a des choses à dire, parle à toute vitesse. «Sarkozy avait de très bonnes idées, il est très franc, mais il n'a pas pu aller au bout. C'est un président bling bling. Il a dit "travailler plus pour gagner plus" et il a augmenté son salaire. Il a perdu en crédibilité en étant tellement médiatisé. Il a voulu se montrer en tant qu'homme alors qu'on attend un président. Il n'est pas pudique. C'est comme si vous voyiez votre patron en short. Même Chirac, il n'était pas aussi sali.»

 

Aurélie ne versera pas une larme pour les hauts-fourneaux qui ferment. «J'habite juste à côté. Y a de la poussière noire partout, je dois faire mes carreaux tous les trois jours, quand mon fils va jouer à côté de la boulangerie il revient les pieds tout noirs. Me dites pas que c'est sain! Les intérimaires, j'en connais plein, ils les préviennent la veille, les foutent à la porte du jour au lendemain, ils sont payés une misère.»

Pour 2012, elle a choisi: «Moi, c'est le Pen. Il est temps de fermer un peu les vannes. Avec Le Pen ça va changer.»Aurélie prie qu'on la croie: «Je ne suis pas raciste, pas homophobe.» Elle expose longuement ses raisons, où se mêlent considérations générales et expériences personnelles: les politiques ne pensent qu'à s'enrichir, sa voisine du troisième ne paie pas de loyer, elle s'est fait refuser une aide sociale et la salle d'attente n'était «remplie que de musulmanes»«Faudrait donner méchamment un coup de pied au cul à la France.» A ses côtés, sa mère, Marie-José Buzeau, assistante pour handicapés et personnes âgées. Elle aussi s'est débrouillée seule pour élever Aurélie. «Je vois que tu comprends enfin ce que j'ai vécu», dit-elle à sa fille. Mais elle ne votera jamais pour le FN. «J'ai peur d'eux.»

Sa fille la rabroue gentiment: Jean-Marie Le Pen était «limite nazi» mais pas sa fille. Je lui demande quand elle a pris sa décision de voter pour Marine Le Pen. «Le déclic, ça a été l'affaire DSK. Tout le monde s'est précipité à la télé pour dire "j'aurais jamais cru ça de lui". Marine Le Pen, elle, a dit qu'on savait depuis des années. Là, franchement, j'ai adoré.» Je lui demande ce qu'elle pense de la gauche. «Ça existe même plus.» La veille, le président du Sénat, Jean-Pierre Bel, en visite dans la région pour les sénatoriales m'avait confié son optimisme, après la rencontre avec les syndicats de Florange. «Je crois que Nicolas Sarkozy n'a pas un grand avenir.» Peut-être. Mais même si la gauche gagne, ça n'enlèvera pas la colère.

 

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Publié dans Social

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