Taxer les super-riches : Premier fumigène de la rentrée ? ?
Lancé aux Etats-Unis, le débat arrive en France par le PDG de Publicis
| "On peut être super riche et se montrer super citoyen !" Même le 20 heures de TF1 n'en revient pas : en raison de la crise de la dette, de grands patrons veulent payer davantage d'impôts pour renflouer les caisses de l'Etat. Ce mouvement de générosité est parti de l'autre côté de l'Atlantique : c'est le milliardaire américain Warren Buffet qui a lancé le débat aux Etats-Unis en réclamant une hausse des impôts pour les "méga-riches" dans une tribune publiée le 14 août dans le New York Times. | |
Cette riche idée a ensuite été reprise en France : le PDG de Publicis et président de l'Association française des entreprises privées (AFEP), Maurice Lévy, a lui aussi pris sa plume pour réclamer une plus grande taxation des plus riches dans une tribune publiée dans Le Monde. Interrogé par RTL le même jour, l'homme d'affaires Pierre Bergé (co-propriétaire du Monde) a abondé dans son sens.
Un milliardaire américain, deux tribunes et deux fortunés français, les ingrédients sont réunis pour lancer "legrandébat" sur la taxation des super riches. De TF1 à La Tribune, en passant par Le Parisienou encore RTL, les grands médias s'y sont précipités. Seul hic : la tribune de Maurice Lévy (proche de Sarkozy) est très différente de celle de Warren Buffet. S'agit-il du premier fumigène de la rentrée ?
Et si on taxait les super riches ? Le débat est parti des Etats-Unis en pleine crise de la dette. Dans une tribune publiée le 14 aoûtdans le New York Times, et reprise notammentpar Le Figaro, le milliardaire Warren Buffet réclame davantage d'impôts pour les plus riches.
| | Selon lui, les "méga-riches" ne sont pas suffisamment taxés :"Nos dirigeants ont appelé à un sacrifice partagé, écrit-il.Mais quand ils ont fait cette demande, ils m'ont épargné. J'ai vérifié auprès de mes amis méga-riches pour savoir à quels sacrifices ils s'attendaient. Eux non plus n'avaient pas été touchés". Principal problème pour Buffet : le taux d'imposition anormalement trop bas des contribuables les plus aisés. "Warren Buffett a mené sa petite enquête: l'an dernier, son taux d'imposition représentait 17,4% de ses revenus imposables, alors que celui des 20 personnes travaillant dans son bureau était compris entre 33% et 41%",explique Le Figaro. Il souhaite donc proposer la création de tranches d'imposition nouvelles pour les revenus supérieurs à un million de dollars, et en surtaxant ceux qui ont des revenus dépassant les 10 millions. |
Deux jours après la publication de cette tribune, le PDG de Publicis, Maurice Lévy, emboîte le pas de Buffet.Dans une tribunepubliée dansLe Mondemardi 16 août, il se dit favorable à"une contribution exceptionnelle des plus riches, des plus favorisés, des nantis". Selon lui, il est "indispensable que l'effort de solidarité passe d'abord par ceux que le sort a préservés", Interrogé à ce sujetsur RTL mardi midi, l'homme d'affaires Pierre Bergé (co-propriétaire duMonde) est allé dans le même sens. A un détail près : il a émis des doutes sur la mise en œuvre d'une telle politique par Nicolas Sarkozy. Mais peu importe le scepticisme de Bergé, la tribune de Lévy, après celle de Buffet, donne le coup d'envoi du "grandébat".
| Dans la presse, la proposition de Lévy fait plutôt recette :"Warren Buffet - Maurice Lévy... même combat pour taxer les riches"titre par exemple Le Midi Libre."Taxer les riches : une idée qui fait son chemin",relève La Tribune.Le Parisiens'est aussi intéressé à"ces ultrariches qui veulent payer plus d'impôts". "Legrandébat" est partout, et qui dit débat, dit forcément débat participatif.Le Parisiena par exemple posé la question qui tue à cinq lecteurs :"Si vous étiez riche, accepteriez-vous de payer plus d'impôts ?"Quatre d'entre ont répondu favorablement (seule Marie, la retraitée, a fait la fine bouche). | |
Mêmes résultats épatantsà la question d'Europe1.fr:"Réduction des déficits : les "méga-riches" doivent-ils davantage contribuer ?" Résultat garanti: 91% des internautes ont répondu oui ce jeudi à 14h.
| Du côté de TF1, le 20 heures évoquait hier soir ces"capitaines d'industrie", ces"super citoyens","très riches", "très généreux", constatant que l'appel de Maurice Lévy"fait des émules" ...même si un super-riche, lucide, précise que ça ne suffira pas à résorber le déficit Pourquoi ce débat a-t-il autant de succès ? Sans doute parce qu'il montre que l'idée de taxer les plus riches"n'est pas forcément l'apanage de gauchistes indécrottables"relève Le Mondedans un éditorial ( favorable à l'initiative, faut-il le préciser ?) intitulé"Taxer les riches, avec leur bénédiction". Justement : Maurice Lévy est la 238e fortune de France. Président de l’Afep (Association française des entreprises privées) et du Groupe Publicis, Lévy est surtout un proche de Nicolas Sarkozy. C'est lui qui a par exemple suggéré et organisél'eG8 de Sarkozy. Comment interpréter dans ces conditions sa proposition, qui va plutôt à contre-courant de toute la politique fiscale de son "ami" ? |
PROPOSITION FLOUE D'UN SARKOZYSTE POUR MIEUX FAIRE PASSER LA RIGUEUR ?
En signant une tribune deux jours après celle de Warren Buffet, Lévy a réussi son coup : c'est sa proposition de taxer les riches qu'une grande partie de la presse a retenue. Or, la lecture complète de son texte permet de comprendre que cet effort supplémentaire des super riches est considéré comme une contrepartie à d'autres efforts bien plus douloureux.
| Contrairement àla tribune de Warren Buffet, Lévy n’évoque pas seulement l’imposition des plus riches, sa tribune comportequatre propositions. D'abord, il se prononce pour"une réduction brutale, immédiate, du déficit public. Et sans attendre une seule seconde". Brutale comment ? "Il s'agit autant de couper dans la dépense que de raboter ou supprimer des niches fiscales"en agissant dès 2011"avec vigueur", précise-t-il. Et sur les coupes dans les dépenses, Lévy a sa petite idée. Sa proposition 3 suggère"une vraie, une sérieuse, une profonde réforme de nos structures administratives et de nos systèmes sociaux, pour pouvoir à l'avenir réduire drastiquement nos coûts afin de pouvoir servir la dette, la réduire (au besoin et en complément, par un programme de privatisation dédié exclusivement au désendettement), et investir dans l'avenir. Osons nous attaquer aux vaches sacrées". | |
Traduction : les vaches sacrées qui doivent partir en cure d'amaigrissement sont la fonction publique et la sécurité sociale. Enfin, quatrième proposition pour relancer l'économie :"Redonner à notre économie les moyens de sa compétitivité (...) Réduire sensiblement les coûts des charges qui pèsent sur les salaires afin de regagner le terrain perdu et se donner les moyens de créer de la richesse et des emplois dans notre pays".
De toutes ces mesures - réduction "brutale", "drastique" des dépenses et allègement des charges pour les entreprises - c'est la proposition de taxer les plus riches qui a davantage retenu l'attention des médias, alors même qu'elle reste relativement floue et probablement limitée. Quand l'Américain Buffet suggère une réforme du système fiscal américain avec une hausse des taux d'imposition pour les plus riches, Lévy ne parle que d'une"contribution exceptionnelle". S'agit-il d'une taxe pérenne ou prélevée une seule année ? A partir de quels revenus ? Pour un montant total estimé de combien ? Lévy ne le précise pas. Ce qui faire dire à Monique Pinçon-Charlot, la sociologue spécialiste des richesque nous avions reçue sur notre plateau, que cette contribution "ne serait pas très contraignante"puisqu'en parlant de taxe"exceptionnelle",il"sous-entend qu’elle sera provisoire".
| Interrogée par 20 minutes, la sociologue décrypte ce débat naissant : "A la suite de la sortie de notre livre Le Président des riches, nous avons passé 8 mois à sillonner la France, explique-t-elle. Nous avons pu mesurer à quel point il y a un sentiment de révolte dans le pays de Nicolas Sarkozy parmi les classes moyennes et populaires. Compte tenu des affaires Servier, Tapie, Bettencourt et Wildenstein qui touchent de près le président de la République, ses amis se devaient de faire un geste pour apaiser la tension. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la tribune de Maurice Lévy". Et "quand bien même, une contribution exceptionnelle serait appliquée, le montant resterait très symbolique au regard de leur richesse", estime-t-elle. |
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La proposition est également priseavec scepticismeà gauche :"Cette proposition relève de l’écran de fumée pour protéger les amis du CAC 40 de Nicolas Sarkozy, tacle le porte-parole du PS, Benoît Hamon,dans Libération. Réelle réflexion de fond ou vrai fumigène ? Il n'est pas certain que ce "grandébat" qui, faute d'autre chose, donne la mesure du désarroi programmatique des super-privilégiés, tienne la route jusqu'à la présidentielle.
(montage Marion Mousseau)
