Quotas et discrimination dans le football Ce que Mediapart a dit à la commission d'enquête

Publié le par DA Estérel 83

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Mediapart a été auditionné, dimanche 8 mai à la mi-journée, par la commission d'enquête de la Fédération française de football (FFF), mise en place dès nos premières révélations dans l'affaire des quotas. Nos informations étant à l'origine de ses investigations, nous lui avons expliqué à la fois nos intentions éditoriales et nos méthodes professionnelles, tout en respectant scrupuleusement le secret des sources.

Il y a une semaine exactement (lire ici notre article : Le signal d'alarme du football français), expliquant le sens de nos révélations sur la mise en route de pratiques discriminatoires au cœur du football français, nous avions déclaré être à la disposition de la commission d'enquête de la FFF. « Dans cette affaire, écrivions-nous, Mediapart n'a qu'un but, outre la vérité de ses informations : que l'on siffle au plus vite la fin de ce jeu malsain. Et que l'on se saisisse de cette occasion pour relever notre nation, ici tombée bien bas, en faisant la pédagogie de ses valeurs républicaines et de ses principes constitutionnels. Notre enquête collective s'appuie sur des preuves et sur des témoins. Nous sommes à la disposition de la commission d'enquête désignée par la FFF et confiée au député Patrick Braouezec pour l'aider dans sa mission. Et, ainsi, sortir la France de ce mauvais cauchemar. »

 

P. Braouezec.
P. Braouezec.© Reuters
Député de Seine-Saint-Denis (lire ici son blog « A gauche ensemble ! » et voir là sa notice parlementaire), Patrick Braouezec a été élu en 2010, à l'unanimité du conseil fédéral de la FFF, président de la Fondation du Football. Il succédait à ce poste au gaulliste Philippe Séguin. Dans l'enquête dont il a été chargé par la FFF après nos premières révélations, il est notamment assisté du magistrat Laurent Davenas, avocat général à la Cour de cassation (lire ici sa notice sur Wikipédia). Arrivant à la fin de ses travaux et sur le point d'entendre, lundi 9 mai, le sélectionneur de l'équipe de France, Laurent Blanc, la commission a donc donné une suite favorable à notre demande.

 

Notre audition a duré une heure dans les locaux parisiens de la FFF. Outre MM. Braouezec et Davenas, étaient présents deux responsables administratifs de la Fédération – un homme et une femme – qui sont les greffiers des travaux de la commission d'enquête. Avec notre accord, notre audition a été enregistrée. Présent en tant que directeur de la publication, j'étais accompagné par l'équipe de Mediapart directement concernée : Fabrice Arfi, Michaël Hajdenberg et Mathilde Mathieu, les trois auteurs principaux de nos investigations. Dans un premier temps, Fabrice Arfi et moi avons été entendus, avant d'être rejoints par Michaël Hajdenberg et Mathilde Mathieu.

Dans un propos liminaire, nous avons expliqué nos intentions éditoriales. S'il compte, dans sa rédaction et parmi ses lecteurs, nombre d'amateurs sportifs, Mediapart n'a pas et n'envisage pas d'avoir de rubrique « Sports ». Nous nous en tenons aux questions générales d'intérêt public, qu'elles soient nationales ou internationales. Notre enquête sur les projets de discrimination selon l'origine étrangère ou la couleur de la peau discutés au sein de la Direction technique nationale du football français ressort de cette préoccupation. Ce n'est pas du football qu'il s'agit ici, mais de la République dont la Constitution, en son préambule, stipule que tous ses citoyens sont égaux devant la loi « sans distinction d'origine, de race ou de religion » (lire icile préambule de la Constitution).

Puis nous avons détaillé les résultats de notre enquête (retrouvez ici tous nos articles), en expliquant à la commission nos méthodes professionnelles. Fabrice Arfi a expliqué qu'avertis, il y a plusieurs mois, d'un mauvais climat au sein de la FFF, nous avons progressivement accumulé les preuves aujourd'hui produites, fondées sur des sources internes – que nous protégeons et la commission a eu le bon goût de ne nous poser aucune question à leur sujet –, sur plusieurs témoignages et sur des documents, notamment un tableau statistique ainsi que le verbatim d'une réunion officielle de la DTN, en novembre 2010.

Avant de publier quoi que ce soit (lire ici notre tout premier article), nous avons cherché à recueillir les réactions, explications et commentaires, des responsables concernés : le directeur technique national, François Blaquart, l'entraîneur des Espoirs, Erick Mombaerts, et le sélectionneur national, Laurent Blanc. Ce qui fut fait par Mathilde Mathieu et Michaël Hajdenberg pour les deux premiers, le troisième, Laurent Blanc, ne donnant pas suite malgré plusieurs relances.

Nous avons alors estimé que nous disposions d'éléments suffisamment probants pour devoir les rendre publics. Notre enquête établit en effet que des pratiques discriminatoires, visant les jeunes joueurs « Africains et Nord-Africains »« Blacks » ou « Beurs », Français d'origine supposée étrangère en raison de leur ascendance et de leur apparence, avaient été non seulement discutées au sein de la DTN, mais avaient connu un début de mise en route. Des témoignages que nous avons recueillis, comme celui d'André Mérelle, directeur jusqu'en septembre 2010 du principal centre de formation, l'INF de Clairefontaine, dont les propos accusatoires n'ont pas suscité de démentis ou de poursuites, laissent bien entrevoir que des consignes discriminatoires avaient commencé à être diffusées (lire ici son témoignage).

 

Ce que prouvent nos révélations

 

François Blaquart, directeur technique national.
François Blaquart, directeur technique national.© (dr)
L'équipe de Mediapart a détaillé à la commission les trois temps de cette dérive et de son approfondissement : d'abord, le séminaire de crise tenu à l'été 2010, à Ouistreham en Normandie, après la débâcle sud-africaine des Bleus, où plusieurs participants n'ont pas hésité à faire porter la responsabilité de cet échec aux « Noirs » et aux « Arabes » ; ensuite, la réunion officielle de la DTN, en présence de Laurent Blanc et conclue par le président de la FFF, tenue le 8 novembre 2010 où le principe d'un « quota »au maximum de « 30% », voire moins, de jeunes joueurs susceptibles d'avoir une origine étrangère a été longuement discuté et, de fait, approuvé ; enfin, une troisième réunion, tenue le 18 mars 2011, où la mise en œuvre de cette politique a été illustrée par des tableaux statistiques et des projections de photographies soulignant la trop forte proportion, selon la DTN, de joueurs supposés d'origine africaine et nord-africaine.

 

En réponse aux questions de la commission d'enquête, qui nous a demandé jusqu'où ces consignes avaient-elles connu une application systématique sur le terrain, nous avons expliqué que, pour le savoir, il aurait fallu suivre le processus de sélection des jeunes joueurs, notamment toutes ces prochaines semaines à l'Institut national du football (INF) de Clairefontaine. Si nous avons décidé de publier nos informations sans attendre, c'est, d'une part, parce que l'intention discriminatoire nous a semblé clairement établie et, d'autre part, parce qu'il aurait été civiquement irresponsable de ne pas empêcher au plus tôt la généralisation de ces pratiques discriminatoires quand il était encore temps.

Car ce qui, de ce point de vue, emporte la conviction, c'est le fait que les responsables de la DTN savaient pertinemment qu'ils mettaient en œuvre un processus illégal, qu'ils ne pourront assumer publiquement et qu'ils devront habiller d'arguments techniques. Le faire sans le dire, tel est en effet le refrain explicite de la réunion du 8 novembre 2010: « Il ne faut pas que ce soit dit », insiste le directeur technique national.

Comme le montre le tableau statistique à en-tête de la FFF que nous avons publié ainsi que les explications embarrassées du même directeur technique national, il s'agissait en effet de faire une sélection parmi les jeunes joueurs à partir de 12-13 ans non pas sur la base de la nationalité – ils sont tous français et rêvent de jouer sous le maillot tricolore – mais sur celle de l'origine étrangère, de la couleur de la peau ou de la religion musulmane.

Autrement dit, si ce processus était généralisé, sous l'argument fallacieux de détecter très tôt les joueurs susceptibles « d'opter pour une autre nation sportive », cela aurait signifié que le football français, avec l'aval de ses instances officielles, devenait le premier lieu institutionnel d'application d'une politique clairement discriminatoire, faisant le tri entre Français avec le présupposé ou le préjugé que les Français d'origine supposément étrangère, de couleur de peau noire ou de religion musulmane minoritaire sont moins français que d'autres.

Telle est la machine infernale pour notre pays, ses valeurs républicaines, sa cohésion nationale et son image internationale, que les révélations de Mediapart ont voulu arrêter. Telles sont aussi, avons-nous expliqué à la commission d'enquête, les motivations essentielles de nos sources. Dans le travail de vérification qui est le b.a.-ba de toute enquête journalistique, il y a toujours le souci de connaître ce qui anime les sources, d'évaluer le contexte et de comprendre les finalités. En l'occurrence, celles de Mediapart sont à mille lieues des intrigues qui minent le football français. Elles ne cherchent à déstabiliser personne ni à prendre la place de quiconque. Elles veulent simplement que ce projet de discrimination soit interrompu, condamné et sanctionné. Et qu'à cette occasion, par le détour d'un sport populaire, soient défendus et rappelés les principes qui fondent la République.

 

 

Erick Mombaerts.
Erick Mombaerts.© (dr)
Si Mediapart a obtenu ces informations, avons-nous encore expliqué, c'est parce que les alertes internes n'ont pas été entendues. Elles ont été ignorées et balayées, comme le prouvent les échanges de la fameuse réunion du 8 novembre 2010 où l'un des intervenants, Francis Smerecki, entraîneur des joueurs de moins de 20 ans, dit aux trois défenseurs de cette nouvelle politique sportive – Laurent Blanc, François Blaquart, Erick Mombaerts – qu'elle est discriminatoire. Aucun de ceux qu'il met ainsi en cause ne le reprend en s'indignant de cette accusation.

 

Quand on lit le verbatim de ces échanges, issu d'un enregistrement aujourd'hui en possession de la commission d'enquête après avoir été remis à la direction générale de la FFF par l'un des participants, Mohamed Belkacemi, qui en était lui-même outré, il ne fait pas de doute que l'on parle non pas de « binationaux », c'est-à-dire de joueurs ayant une autre nationalité étrangère, mais essentiellement des « Noirs » ou des « Blacks »ou des « Africains », c'est-à-dire de joueurs de nationalité française n'ayant pas la couleur de peau majoritaire. Autrement dit, de joueurs qui seraient discriminés au nom de leur apparence, et non plus sélectionnés sur leurs compétences.

 

Un enjeu vital pour la République

Mediapart a pu obtenir tous ces éléments, ces témoignages et ces preuves internes à la FFF, parce que le temps pressait et que, selon nos sources, ce processus discriminatoire était en cours d'application et de généralisation, accompagné d'un discours destiné à le masquer sous des euphémismes de langage – « l'attachement au maillot »« le respect de nos valeurs », etc. – ou des prétextes techniques – les potentiels binationaux ou le physique des joueurs. Laisser ce processus aller à son terme aurait signifié que le football devenait le premier lieu d'expérimentation et, surtout, de banalisation d'une politique discriminatoire envers les Français d'origine étrangère.

 

L. Blanc
L. Blanc© Reuters
Enfin, nous avons expliqué à la commission d'enquête pourquoi, dans le choix précis des mots employés, nous n'avons jamais parlé de« racisme », contrairement à ce qu'affirment tous ceux qui détournent ces informations d'intérêt public en un débat aussi délétère qu'inutile sur le racisme du football ou de ses responsables. Qualifier une personne ou un propos de raciste relève d'un jugement de valeur qui entraîne dès lors une surenchère dans la stigmatisation, celui qui est ainsi désigné se posant d'emblée en victime.

 

De plus, et c'est bien pourquoi nos révélations bousculent et dérangent le monde du football, ses amateurs et ses professionnels, on peut fort bien céder à la discrimination, l'accompagner ou la tolérer, être indifférent ou complice, sans être raciste, sans penser l'être, sans vouloir l'être. Nos compatriotes issus de notre longue histoire coloniale savent, d'expérience vécue, combien notre culture nationale, dans son égalitarisme affiché, n'a cessé de construire un plafond de verre auquel ils se heurtent, professionnellement, socialement, culturellement. A droite comme à gauche, une indifférence affichée aux différences accompagne les discriminations ordinaires.

Loin des polémiques subjectives, nous nous en tenons donc à des faits objectifs, précis, documentés et recoupés. Ils témoignent d'une dérive qui met en péril notre pays, ses valeurs et ses principes : la banalisation d'une discrimination entre Français selon l'origine, au point que des dirigeants professionnels du football, lieu par excellence du brassage et du mélange, puissent l'encourager, la systématiser et la souhaiter.

Il revient aux deux enquêtes diligentées de siffler la fin de ce jeu de massacre. L'une est celle de la FFF qui nous a auditionné et qui, par ses propres moyens, a obtenu toutes les preuves révélées par Mediapart. L'autre est celle de l'Inspection de la jeunesse et des sports, diligentée par la ministre, Chantal Jouanno. Nous avons fait savoir à son cabinet que nous étions également disposés à être entendus par ces inspecteurs.

Selon une vieille et discutable tradition française, ces deux enquêtes ne sont pas totalement indépendantes dans leur conception de départ. Elu par le conseil fédéral de la FFF, Patrick Braouezec, dont les convictions démocratiques et sociales sont indiscutables, n'en est pas moins tenu de lui réserver ses conclusions, qu'il présentera jeudi 12 mai. Placé sous l'autorité de la ministre des sports, le travail des inspecteurs est, au final, dépendant des arbitrages politiques.

Mme Jouanno n'a pas hésité à faire connaître, avant qu'il ne soit entendu, son soutien à Laurent Blanc alors même qu'il est un des protagonistes des investigations en cours, et tandis qu'il aurait été appelé par Nicolas Sarkozy. De plus, toutes ces auditions sont confidentielles – à l'exception de la nôtre dont nous rendons compte – et n'ont pas lieu sous le regard du public à travers la presse.

Il nous reste donc à souhaiter que les personnes en charge de ces investigations, pour la FFF comme pour le ministère, sauront n'écouter que leur conscience républicaine face à la vérité des faits dévoilés par Mediapart.

 

 

 

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Publié dans Nation

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