Présidentielle: qui peut dépenser des millions?
La politique est un jeu d'argent, qui implique une mise, des aléas, et de possibles pertes. Actuellement, tous les candidats à l'élection présidentielle s'interrogent donc sur les sommes qu'ils aimeraient dépenser et sur les risques que leurs partis peuvent prendre. Ils ouvrent un compte de campagne à leur nom et négocient des emprunts. Face à eux, les banquiers évaluent leurs chances de bien figurer, les risques de crash, les garanties apportées. Car les sommes que remboursera l'Etat aux candidats (eux-mêmes remboursant ensuite les banques) dépendront de leurs résultats.
Sauf que pour obtenir un bon résultat, se disent les candidats, il faut un minimum de moyens. C'est l'argent qui détermine la stratégie, le calendrier. Pour chaque parti, la question se pose donc différemment. Face aux questions de Mediapart, les audaces des uns, la prudence financière des autres, disent beaucoup de leur confiance ou de leurs doutes.
Deux critères, fixés par la loi, entrent en ligne de compte: d'une part, le montant des dépenses électorales que chaque candidat ne doit pas dépasser. D'autre part, les sommes que l'Etat prendra en charge, par des remboursements, en fonction des scores obtenus aux élections.
Dans son plan d'austérité, François Fillon a annoncé le 7 novembre la réduction de 5% du plafond des dépenses autorisées. Presque comme en 2007, un candidat ne devrait pas pouvoir débourser plus de 16 millions d'euros s'il est présent au premier tour; quelque 21 millions s'il est présent au second.
Mais mis à part le PS et l'UMP, qui disposent de l'argent nécessaire, aucun autre parti ne tutoiera ces sommets. En effet, la règle est la suivante: un candidat qui réunit plus de 5% des suffrages exprimés pourra se faire rembourser au maximum 8 millions d'euros. Autrement dit, un candidat éliminé au premier tour qui dépense 12 millions d'euros de frais électoraux devra sortir 4 millions d'euros de sa poche (en réalité, de celle de son parti).
Mais la situation se complexifie pour les candidats qui réunissent moins de 5% des suffrages: eux ne se verront rembourser qu'environ 800.000 euros. Pour les candidats du Modem, d'Europe Ecologie-Les Verts ou encore du Front de gauche, la tentation est grande de dépenser 8 millions d'euros : officiellement tous pensent faire plus de 5% des voix. Mais face à la réalité des comptes de campagne, les trésoriers et les mandataires financiers se montrent autrement plus prudents. Tour d'horizon.
PS et UMP
Pour ces deux géants, l'équation est assez simple. Le trésorier de l'UMP, Domique Dord, s'en tient quasiment au silence tant que Nicolas Sarkozy n'est pas officiellement candidat. Mais à l'évidence, même si le trésorier promet qu'il « plaidera le moment venu pour la campagne la plus sobre possible », l'UMP approchera les plafonds du premier et, le cas échéant, du second tour.
Le PS aura des montants de dépenses à peu près similaires: en 2007, Ségolène Royal avait dépensé un peu moins de 21 millions d'euros. Mais comme l'explique son trésorier, Régis Juanico, ni le PS ni son candidat n'emprunteront d'argent auprès d'une banque. C'est le privilège des grands.
Grâce à la primaire, le PS a un million d'euros de trésorerie devant lui. Il a négocié avec sa banque, le Crédit coopératif, la possibilité d'être largement à découvert pour financer son candidat. Fin février-début mars tombera la dotation que l'Etat verse chaque année aux formations politiques, dont le montant varie en fonction du nombre de parlementaires et de voix obtenues aux dernières législatives. Les quelque 24 millions d'euros que touchera le PS à ce moment-là permettront d'éponger le découvert. «Ce système des agios revient moins cher que les intérêts sur un emprunt», analyse Régis Juanico, qui explique que ce système avait déjà été choisi en 2007. Dans un second temps, c'est le parti lui-même qui prêtera une dizaine de millions d'euros au candidat. Ce qui permet d'éviter d'avoir des intérêts à payer sur cette somme.
Le PS aimerait en revanche faire différemment que lors du scrutin précédent en ce qui concerne les dons. Ségolène Royal n'avait reçu à ce titre que 100.000 euros (contre plus de 7 millions d'euros de dons pour Nicolas Sarkozy). François Hollande a d'ores et déjà récolté 300.000 euros pendant sa campagne des primaires. Il espère bien poursuivre sur cette lancée.
La primaire ne présente toutefois pas que des avantages. Cette campagne interne a eu un coût pour François Hollande, coût qui sera en partie inscrit dans ses comptes de campagne et qui a été revu à la hausse: quelques centaines de milliers d'euros, estime à présent Régis Juanico, qui ne parlait que de quelques dizaines de milliers d'euros il y a encore quelques jours. Le calcul doit être peaufiné pour savoir ce que le candidat a encore le droit de dépenser, même si le gros des frais est encore loin. «Avant avril, on n'aura pas dépensé plus de 50% des dépenses engagées pendant la campagne.»
Front national
Marine Le Pen est dans une situation très particulière. Certes, le FN n'avait réuni que 4,3% des suffrages aux législatives de 2007, plaçant les comptes du parti dans le rouge. Mais au vu des précédents scrutins présidentiels, au vu aussi des sondages, il serait très étonnant que la candidate ne dépasse pas 5% des voix. Comme les deux grands partis, elle est donc quasiment certaine de pouvoir se faire rembourser environ 8 millions d'euros. Mais le Front national, qui, grâce à la vente du Paquebot (son ancien siège), a récupéré environ 10 millions d'euros, n'en est pas moins dans une situation financière compliquée. Contrairement à 2007 (le parti avait dépensé plus de 9 millions), il ne devrait pas dépasser de beaucoup le seuil de 8 millions. «Peut-être de 200.000 euros, pas plus», explique Wallerand de Saint-Just, le trésorier du FN.
Toujours fort des sondages jusqu'à présent publiés, le FN n'aurait pour l'instant pas rencontré de difficultés à se faire prêter de l'argent: environ 4 millions d'euros selon Wallerand de Saint-Just. Un chiffre que se refuse à confirmer Jean-Michel Dubois, président de l'association de financement de la campagne, qui précise simplement que de l'argent a été emprunté à une banque (la Société générale), à Cotelec (le micro-parti de Jean-Marie Le Pen) et au Front national. Jean-Michel Dubois reste tout aussi discret sur la façon dont le parti compte réunir la somme complémentaire.
Pour l'instant, la campagne aurait déjà coûté deux millions d'euros selon Wallerand de Saint-Just (loyers du QG de campagne, acomptes versés pour les réservations de salles, etc.). Jean-Michel Dubois précise seulement que Marine Le Pen a dépensé entre 50.000 et 60.000 euros pour son déplacement aux Etats-Unis. Et s'offusque du décalage entre ce coût et la façon dont Nicolas Sarkoy va solliciter, selon lui, le vote des Français vivant dans d'autres pays. La création en juin 2011 d'un secrétaire d'Etat chargé des Français de l'étranger (David Douillet a depuis été remplacé à ce poste par Edouard Courtial) lui reste particulièrement en travers de la gorge. «Créer ce ministère, c'est se ficher du monde, parce que, évidemment, les dépenses engagées le sont dans une perspective électorale. Le ministre ira voir tous les Français de l'étranger aux frais de l'Etat. La totalité des dépenses de ce ministère devrait être incluse dans le compte de campagne, comme devrait l'être une bonne partie des déplacements de Sarkozy en métropole, outre-mer, et à l'étranger.»
Le Modem
Le Modem prend des risques. Parmi les candidats que les sondages placent actuellement entre 5 et 10% des intentions de vote, il est celui qui prévoit de dépenser le plus: environ 8 millions, qui seront intégralement empruntés, explique Jean-Jacques Jégou, trésorier du parti. «Quand on va voir les banques, la première question, c'est: est-ce que votre candidat va faire plus de 5%?» A défaut d'être devin, Jean-Jacques Jégou fournit des études d'opinion, qui le placent à 6,7 ou 8%. «On a aussi donné un sondage de décembre 2006 qui mettait François Bayrou à 4%, alors qu'il a fini à 18,66%.»
Le candidat va emprunter auprès d'un pool bancaire orchestré par la SBE (Groupe Banque populaire). «L'UDF est propriétaire du siège du parti: nous donnons en garantie la valeur du bâtiment, autour de 10 millions d'euros. Sans ce siège, on ne pourrait pas emprunter : même à 15% dans les sondages, les banquiers demandent une garantie.» Autre type de garantie exigée: la santé. «Les banquiers demandent si François Bayrou fume. Certains veulent le voir.»
Au bout du compte, le taux d'emprunt, actuellement en négociation, devrait se situer entre 4 et 4,5%, explique le trésorier, qui espère «gratter» 0,25 point supplémentaire. Chaque économie est bonne à prendre: le Modem a déjà emprunté 2 millions après sa déconfiture des régionales, et le dernier remboursement d'emprunt est prévu en mars 2012.«J'ai regardé ce qu'on a dépensé en 2007. Cette fois, il faut qu'on fasse plus attention au poids des locations de salles (Zénith, Bercy, etc.).»
Front de gauche
Quand Jean-Luc Mélenchon se répand dans les médias sur sa «stratégie de conquête du pouvoir», la trésorière de son parti évoque d'emblée un scénario inverse: «Et si jamais c'est la catastrophe? (comprendre: moins de 5% des suffrages)Qu'est-ce qu'on fait?» Marie-Pierre Oprandi programme donc un «budget a minima» d'environ 3 millions d'euros «et des emprunts a minima».
Qu'est-ce à dire? Le Parti de gauche discute actuellement avec sa banque, le Crédit coopératif, d'un premier prêt de 800.000 euros à un taux compris entre 4 et 5% (la somme qui sera de toute façon remboursée au candidat, quel que soit son score). Le Parti de gauche devrait ensuite emprunter 500.000 euros de plus, le Parti communiste 500.000, la Gauche unitaire 100.000. Tous prêteront ensuite au candidat. A ces quelque deux millions d'euros, devrait s'ajouter, selon la trésorière, un budget d'initiatives locales d'environ un million d'euros (réunion publiques, assemblées citoyennes, etc.) financées par les relais locaux des différentes composantes du Front de gauche, essentiellement les Fédérations communistes. Selon la trésorière, Jean-Luc Mélenchon, pour sa part, devrait apporter «une contribution personnelle grâce à la vente de sa permanence électorale à Massy».
En fonction des dons (le Front de gauche table sur 300.000 euros contre 180.000 euros à Marie-George Buffet en 2007), des meetings supplémentaires pourraient être organisés. Si la campagne prend, d'autres emprunts pourraient être envisagés.«Mais seulement si on est sûrs et certains de dépasser les 5%.»
Pour l'instant, comme garanties apportées aux banques, le Parti de gauche fournit «les budgets des dernières années, les sondages, les budgets prévisionnels». Et explique que les cotisations d'adhérents versées par prélèvement automatique (50.000 euros par mois) assurent «des rentrées régulières non sujettes à fluctuation».
Au PC, tout le monde a gardé en mémoire le score catastrophique de Marie-George Buffet: «Le parti est traumatisé. Elle a fait 1,9% alors que les sondages la plaçaient au-dessus de 5%.» De mauvais augure pour Jean-Luc Mélenchon? Marie-Pierre Oprandi tient le raisonnement inverse: «Au vu de cette expérience, les sondeurs ont tendance à minimiser aujourd'hui le score réel de Jean-Luc Mélenchon», veut croire la trésorière.
Europe Ecologie-Les Verts
Entre deux psychodrames du parti, il faut financer la campagne d'Eva Joly. Trois hypothèses ont été envisagées pour le budget: 1,7 million d'euros (presque comme le montant de la campagne de Dominique Voynet en 2007), 4 millions d'euros (proche du montant dépensé pour la campagne de Noël Mamère en 2002), ou un entre-deux à 2,5 millions. Avec de toute façon une seule règle de départ: «Ne rien dépenser qui ne soit utile», explique Yves Contassot, mandataire financier de la campagne d'Eva Joly.
Pour l'instant, un budget autour de 2 millions d'euros tient la corde avec notamment: 500.000 euros de salaires, 500.000 euros en meetings, 700.000 en communication, 100.000 en déplacements.
Le souvenir des 1,6% de voix obtenues par Dominique Voynet au premier tour en 2007 est dans toutes les têtes. Les frais seront donc limités: «Un tract national, il faut déjà compter 100.000 euros, rapporte Yves Contassot. Je peux vous dire qu'Eva Joly ne va pas multiplier les voyages à l'étranger», à l'image de celui à Fukushima en octobre.
EELV a déjà emprunté 840.000 euros, à un taux approchant 4%. Pour la première fois, le parti va faire officiellement un appel aux dons: il espère en tirer 200.000 euros (50.000 euros de dons ont déjà été versés via le site).
Pour le million d'euros supplémentaire, l'emprunt devrait être fait en janvier: le parti se portera caution. «Avoir obtenu six sénateurs supplémentaires en septembre nous assure de toucher près de deux millions d'euros supplémentaires de dotation de l'Etat sur six ans.» Yves Contassot raconte par ailleurs avoir apporté aux banquiers 106 sondages. Environ 90% d'entre eux placeraient Eva Joly à plus de 5%.
Mais peut-être au vu des difficultés financières actuelles d'EELV (voir l'article de Marianne à ce sujet, en partie démenties par le parti qui reconnaît seulement des «tensions de trésorerie»), Yves Contassot ose à peine voir un peu plus loin: «Si, en mars, la courbe est ascendante, on mettra des moyens supplémentaires.»