Les musulmans conservateurs en route pour le pouvoir au Maroc?

Publié le par DA Estérel 83

01-Mediapart

 

 

Mohamed VI

 

Il en est persuadé. Ce sera lui le prochain chef du gouvernement. Abdellilah Benkirane, le tonitruant patron du Parti de la justice et du développement y croit.« Je m’y attends bien évidemment, dit-il en gloussant au téléphone. C’est notre tour maintenant. C’est ce que veulent les peuples arabo-musulmans. Et ne vous en faites pas, nous ne trinquerons pas avec vous et ne prendrons pas vos femmes. »

Du Benkirane tout craché, coutumier de saillies verbales toujours de très bon goût, rare polémiste dans un champ politique marocain atone et morose après l’échec de la transition démocratique au tournant des années 2000, et l’arrivée au pouvoir des socialistes. Après dix ans dans l’opposition, le mouvement musulman conservateur – « à référentiel islamique », dixit son numéro un – pense incarner désormais cette « deuxième transition ».

Une phase décisive en cours de construction depuis des années déjà. En 2007 lors des précédentes législatives, le Parti de la justice et du développement (PJD) était arrivé en tête en nombre de voix. Le découpage électoral favorisant les notables dans leurs fiefs ruraux et le mode de scrutin à la proportionnelle au plus fort avaient cependant eu raison des islamo-conservateurs. En cinq ans, le Maroc a-t-il changé ? Raz-de-marée ou simple poussée du Parti de la Lanterne ?

« Le PJD, comme première force du pays, c’est quasi impossible, répond le chercheur Mohamed El Ayadi. Nous ne sommes pas dans une situation à la tunisienne ou à l’égyptienne. Dans ces deux pays, il n’y a personne pour faire face à Ennahda en Tunisie et aux Frères musulmans en Egypte. Mais au Maroc, le jeu est plus complexe. Il y a des contrepoids au PJD comme les notables du RNI du ministre des finances ou l’Istiqlal du premier ministre, Abbas El Fassi. Et le mode de scrutin favorise l’émiettement. » En clair : le PJD n’aura pas de majorité et devra composer avec d’autre partis, et donc faire des alliances pour gouverner.

Un constat partagé par un autre universitaire, Mehdi Lahlou.« Aucun parti ne sera en mesure de décrocher une majorité, dit-il. Comme toujours au Maroc, c’est le consensus mou qui l’emportera. Et les politiques se feront par le bas. » La « nouveauté » vient de la réforme de la constitution approuvée avec un score à faire pâlir un Ben Ali (98,5% de oui). Le roi nommera désormais « le chef du gouvernement arrivé en tête des élections des membres de la Chambre des représentants » (article 47). L’histoire ne dit toujours pas si c’est la formation la mieux représentée ou ayant obtenu le plus de voix qui décrochera le poste.

 

Le PJD en opération séduction

 

Mais le PJD est sans aucun doute le plus actif sur le terrain.

En campagne dans un bidonville, l’une des rares femmes députées du PJD, Bassima Haqqaoui, est en opération séduction dans ce no-man’s land en bordure de Casablanca. À Mediouna, elle vient soutenir le candidat local, un riche homme d’affaires parachuté tête de liste par Benkirane. « On vient ici sans faire de promesses, explique cette débutante en politique. Ici on part de tellement loin. Extrême pauvreté, pas d’eau courante, pas de tout à l’égout, on ne pourra pas faire de miracles. Mais avec du travail, de l’éducation, et du temps, on y arrivera. C’est ce que l’on répète aux gens et ça change des promesses en l’air. »

Un discours qui séduit. Le PJD fait profil bas, et aux yeux des couches les plus déclassées de la société, il représente la droiture, et la fidélité aux valeurs islamiques.

« On a déjà voté pour tous les autres, on va maintenant essayer le PJD », hurle une femme montrant le tas de boue sur le pas de sa porte. « Les autres n’ont rien fait pour nous. »

Jouant de cette image de formation irréprochable, le parti tente de rassurer les journalistes étrangers. « Nous n’avons rien d’extrémiste, insiste Bassima Hakkaoui. Nous sommes un parti comme les autres. »

Et elle ne croit pas si bien dire. Car au-delà du discours du «tous pourris», les musulmans conservateurs du PJD traînent aussi leurs casseroles. Plusieurs affaires de pots-de-vin dont celle de Midelt (voir la vidéo) ont éclaboussé des responsables locaux du parti provoquant leur mise au ban. Mais en pleine campagne électorale, le PJD ne s’en vante pas, tout comme il arrondit les angles sur la liberté de conscience dont il a obtenu la suppression lors de la rédaction de la future constitution.

« La lutte contre la corruption est notre priorité, affirme Abdelillah Benkirane à Mediapart. Il nous faut combattre les rentes, les pistons et l’hégémonie des grandes familles, mais on ne luttera pas pour le pouvoir suprême. » Va pour descendre en flèche les proches de «M6», chose la plus commune du monde depuis les révélations de Wikileaks et les manifestations du 20 février, mais pas touche au roi.

 

Le roi, toujours au centre du système

Mohammed VI n’a pas de souci à se faire – si jamais il s’en est fait – concernant le PJD. Car sous ses dehors de vilipendeur de « satanistes », en parlant de festivaliers marocains amateurs de musiques actuelles et de haschich, Benkirane s’est toujours bien gardé de s’attaquer à «M6».

Ces membres du PJD sont surtout modérés dans leurs critiques vis-à-vis du monarque. En dépit de la réforme constitutionnelle – « de la poudre aux yeux » pour Mehdi Lahlou –, le roi du Maroc conserve un grand nombre de prérogatives. « C’est pire que cela, fulmine cet économiste de gauche. Cette nouvelle constitution clarifie des pouvoirs qui jusqu’à présent restaient flous. »

Toujours commandeur des croyants, chef suprême des armées, gardant la haute main sur la sécurité intérieure, présidant même le conseil de la magistrature, la séparation des pouvoirs n’est que théorique, et les législatives ne seraient que des « gesticulations » pour rassurer les partenaires américains et européens du royaume. Les députés servent volontiers de fusibles entre un roi au-dessus de la mêlée – « sa personne est sacrée, et le respect lui est dû » – et des Marocains déchargeant dans la rue leur colère contre l’immobilisme de leurs parlementaires.

Comme les socialistes avant eux, le PJD va certainement apprendre ce que veut dire « être aux affaires ». Le Palais royal continuera de manœuvrer tout en donnant l’illusion du contraire, faisant du PJD des pantins manipulables, sauf sur la sphère du religieux.

 

La campagne pour le boycott, nouveauté de ces élections

 

Musulmans modérés ou pas, l’enjeu de ces législatives est certainement la participation. En 2007, seuls 37% des inscrits avaient glissé leurs bulletins dans l’urne. Cinq ans plus tard, le contexte est radicalement différent.

Depuis neuf mois, le Mouvement du 20 février mobilise presque chaque semaine. Dimanche dernier encore, ils étaient plusieurs milliers dans des dizaines de villes, réclamant des changements radicaux, et pas une « réformette » de la constitution.

Ces jeunes – nés d’une alliance inédite entre plusieurs formations d’extrême gauche et les islamistes tolérés de Justice et bienfaisance – continuent de mettre la pression au prix d’un harcèlement du pouvoir.

Ces militants font campagne pour le boycott, décrété illégal par les autorités. D’où des arrestations par dizaines. « On en compte plus de 125, raconte Achraf, en route pour tracter dans un quartier populaire près de Rabat. On refuse ces élections car c’est une mascarade de démocratie. Si nous n’étions pas à quelques jours du scrutin, ils nous auraient certainement déjà interpellés. »

Un boycott qui devrait donc se voir dans les résultats de la mobilisation électorale. Une très faible participation signerait un terrible désaveu pour les réformes engagées par Mohammed VI.

Un chiffre en dit déjà long, et ne pourra pas être manipulé par le ministère de l’intérieur : les non-inscrits. Près de 8 millions de Marocains en âge de voter ne se sont pas inscrits sur un peu plus de 13 millions d'inscrits. C’est quasiment deux millions de plus qu’en 2007 alors que la population a augmenté.

Une importante minorité silencieuse, oubliée du pouvoir, dégoûtée des politiques, ce parti des sans voix est d’ores et déjà déclaré triste vainqueur de ces élections.

 

Vers la fin de « l’exception marocaine » ?

Le scrutin de ce vendredi risque également de réserver des lendemains de gueule de bois.

« La confiance est rompue, relève Mehdi Lahlou. Le discours du roi du 9 mars [ndlr : annonçant une réforme de la constitution] était la promesse d’un changement historique. Et on est passés à côté d’une occasion sans précédent. Les dérapages incontrôlés du pouvoir peuvent maintenant se produire à tout moment. »

En effet, nombreux sont ceux qui redoutent une répression après le 25 novembre.

Depuis le début de la contestation, l’appareil sécuritaire oscille déjà entre laisser-faire, harcèlement et répression, provoquant la mort de deux militants à Safi. Et la crainte d'un basculement vers le tout répressif est d’autant plus grande que la réforme de la constitution et les élections anticipées représentent pour le pouvoir royal l’étendard d’un changement amorcé « sans effusion de sang ».

Les autorités se cachent derrière ce faux-semblant pour vanter un système (le Makhzen, appareil économique, mafieux et sécuritaire autour du roi) incapable jusqu’à présent de prouver en actes la volonté de se réformer. Pour preuve : Rabat rabâche à longueur de communiqués une « exception marocaine », message ô combien survendeur.

Un jeu dangereux aux effets pervers puisque les cercles prônant la méthode forte risquent de l’emporter sur les courants les plus réformateurs du Palais, affaiblis par des changements à la marge. Sauf que, dans la rue, le mouvement du 20 février va continuer de manifester.

« Et là aussi, il faut s’attendre à une radicalisation. »


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Publié dans Etranger

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