Les agents de sûreté des aéroports, au-delà des clichés
La tension est encore montée d'un cran au sixième jour de la grève des agents de sûreté des aéroports, qui assurent le contrôle des passagers et des bagages à Paris et en province. Très suivi à Roissy, le mouvement concerne dans des proportions variées les aéroports de Lyon, d'Orly, de Mulhouse ou de Nice. Il a entraîné quelques annulations de vol ces derniers jours, mais surtout des retards.
Ce mercredi, la CGT a quitté la table des négociations, alors que le ministère du travail a nommé mardi deux médiateurs pour tenter de résoudre un conflit qui s'enlise. Les discussions entre les syndicats, le représentant des patrons des entreprises de sécurité (le SESA) et le médiateur nommé par l'Etat ont débouché sur un échec: en général très peu ouvert au compromis, le patronat de la sécurité refuse pour l'instant toute ouverture sur les salaires, acceptant seulement de discuter des conditions de travail. Quant à ADP, le donneur d'ordre à Roissy, il refuse pour l'heure de participer aux négociations, ce que les syndicats souhaitent.
Depuis plusieurs jours, le gouvernement ne cesse de durcir le ton. Plusieurs ministres, comme Valérie Pécresse (économie) ou Nathalie Kosciuzko-Morizet (Ecologie) ont parlé de «prise d'otage»(ici et là), tentant de prendre l'opinion à témoin en cette veille de Fêtes. Mercredi, le chef de l'Etat a même tenu à entrer dans la mêlée: il a sommé le gouvernement de prendre «toutes les mesures nécessaires et opportunes» pour faire cesser le conflit. Cette intervention directe du président de la République risque bien d'envenimer encore la situation. «C'est du cinéma, le président fait son show politique. Mais pendant ce temps, les salariés sont très déterminés et entendent ne rien lâcher», explique Eric Biro, secrétaire de la fédération Unsa des métiers de prévention et de sécurité.
Le gouvernement a lui-même décidé de doter ce conflit social d'une dimension très politique, a quelques mois des présidentielles. Une loi sur le service minimum dans le transport aérien, qui obligerait les grévistes à se déclarer au moins 48 heures à l'avance de façon individuelle (c'est ce qui se passe à la SNCF depuis une loi de 2008) est même annoncée pour le 24 janvier.
Reste que de la part de la majorité, cette proposition d'une loi sur le service minimum est pour le moins curieuse. D'abord parce que les délais légaux ont, en l'occurrence, été respectés: selon la CGT, un préavis national de grève a été déposé sept jours avant le début du mouvement, le 16 décembre, alors que le délai légal est de cinq jours. «Le patronat, l'Etat, la DGAC... tout le monde était au courant, il y avait le temps de négocier mais le dialogue n'a pas été ouvert», affirme Thierry Ménard, secrétaire général de la CGT commerce.
Mais surtout parce que les agents de sûreté dans l'aérien sont loin d'être des privilégiés, au contraire de ce que le gouvernement laisse entendre en faisant mine de ne pas s'intéresser à leurs revendications. «Ce mouvement est parti de la base, raconte Eric Biro, de l'Unsa. Ça couvait depuis un moment : les salariés en ont ras-le-bol des conditions de travail, des salaires trop faibles et d'un manque de reconnaissance.»
Depuis le début de la semaine, le ministère de l'intérieur, invoquant un «trouble à l'ordre public» menace de remplacer les grévistes par des policiers de l'air et des frontières. Il semble toutefois hésiter à passer à l'acte, car il s'agirait alors d'une «remise en cause inédite»du droit de grève, s'inquiète Thierry Ménard, de la CGT.
Ironie de l'histoire, ce sont ces mêmes policiers qui assuraient la fouilles des passagers et le contrôle des bagages avant que cette activité ne soit privatisée en 1996, par souci d'économie *.
Depuis, ces missions sont effectuées dans les aéroports français par des sociétés privées: les sous-traitants des gestionnaires d'aéroport (Aéroports de Paris, les chambres de commerce en province). Pour l'essentiel, il s'agit des filiales de grands groupes de sécurité (Brinks, Sécuritas, ICTS) ou encore Alyzia Sûreté, une filiale d'ADP, le groupe qui gère les aéroports parisiens. Les marchés leur sont attribués par appel d'offre tous les trois ans.
Au quotidien, les agents de sécurité des aéroports ont d'immenses responsabilités. Au contrôle de sécurité des passagers, ils doivent détecter les susbtances chimiques ou toxiques, les objets suspects et peuvent même effectuer des "palpations" physiques (mais pas des fouilles). Ils peuvent aussi être affectés au contrôle des bagages en soute, effectués hors de la vue du public avec des appareils à rayons X. Pour travailler, il leur faut un casier judiciaire vierge, un agrément du préfet de département et du procureur de la République, mais aussi un certificat de qualification professionnelle. Des modules de perfectionnement sont prévus tois les trois mois. On exige parfois d'eux qu'ils soient bilingues.
Et pourtant, «les agents de sécurité appartiennent à ce prolétariat de services typique des activités de sous-traitance, explique Frédéric Péroumal, sociologue du travail. Ce sont des emplois mal payés, précaires, avec des conditions de travail éprouvantes.»Une description qui s'applique également aux agents des aéroports, dont les conditions de travail ne sont guère à la hauteur des missions.
Selon les syndicats, le salaire moyen est de 1300 euros net — 1600 euros affime le patronat, qui inclut dans ce calcul une prime annuelle versée sous conditions. Une rémunération légèrement supérieure au Smic, mais qui n'a guère augmenté ces dernières années. «Le dernier accord salarial date de 2008, explique Joseph Padiou, délégué central de l'Unsa chez ICTS, le leader du secteur.Nous avions eu une augmentation de 0,75%. Ensuite, rien. Et l'accord signé en 2011 (+ 2% par an sur trois ans) ne permet même pas de rattraper la hausse de l'inflation.»
Selon une étude de l'Obervatoire des métiers de la prévention et de la sécurité, l'âge moyen est relativement peu élevé (35 ans), le turn-over important, avec une ancienneté dans l'emploi peu élevée. Comme les autres branches de la sécurité, celle-ci recrute fréquemment des jeunes issus de l'immigration, qui ont pour certains fait plusieurs années d'étude après le bac. «Beaucoup de ces jeunes ont le sentiment d'un déclassement par rapport à leurs qualifications», rappelle le sociologue Frédéric Péroumal.
Le métier est très pénible. Il faut rester attentif en permanence, en alternant l'attente debout et les flexions lors des palpations, ce qui provoque de nombreux arrêts de travail. «Ils subissent des horaires de travail atypiques qui les empêchent d'avoir une vraie vie personnelle: tôt le matin, tard le soir, travail les week-ends et les jours fériés», affirme la CFDT.
Les agressions verbales de passagers énervés par les files d'attentes ou les consignes de sécurité (enlever sa ceinture etc.) ne sont pas rares. Selon plusieurs agents, les temps de pause prévus sont souvent amputés par la distance entre le lieu de travail et les salles de pause. Les vestiaires manquent ou sont délabrés. A Roissy, deuxième aéroport européen avec 60 millions de passagers par an, certains agents ne disposent même pas de casiers sécurisés pour ranger leurs affaires. «Les vols ne sont pas rares, s'indigne Joseph Padiou. Les agents sont des machines, ils subissent des cadences infernales», continue le syndicaliste, qui évoque une accélération du rythme de travail ces derniers mois, notamment dans les aéroports parisiens.
En théorie, les salariés d'une entreprise qui perd un marché doivent être repris à 100% par celle qui lui succède comme l'impose la loi, mais cette règle n'est pas toujours suivie.
En bout de chaîne de la sous-traitance, les agents subissent une pression en cascade: ils doivent à la fois répondre aux exigences de ponctualité des compagnies aériennes, aux plannings fixés par les gestionnaires d'aéroports, et aux objectifs leur propre direction, dont l'obsession est d'honorer ses engagements vis-à-vis du donneur d'ordre et de comprimer les coûts. Les donneurs d'ordre (ADP à Paris, les chambres de commerce en province) estiment que l'organisation du travail n'est pas de leur responsabilité, puisque les agents de sécurité sont employés par des prestataires.
Interrogé dans le cadre d'un récent rapport parlementaire, le criminologue Christophe Naudin s'inquiète pourtant de la viabilité de cette organisation: «le choix d'une délégation des prestations de sûreté aérienne à des sociétés privées a peut-être été opéré rapidement sans la considération nécessaire à cette mission,s'alarme-t-il. La formation des agents de sûreté est défaillante, minimaliste, dangereuse et la sélection s'avère inexistante.»
A la différence d'autres pays comme l'Espagne, la France a fait le«choix» de sous-traiter au privé la sûreté aérienne, rappelle le rapport des députés Daniel Goldberg et Didier Gonzales. Les Etats-Unis, qui avaient eux aussi externalisé cette fonction, l'ont confié à une agence fédérale après les attentats du 11 septembre.
L'Etat assumant sa tâche régalienne de sécurité publique depêcha sur les aéroports des forces de police, majoritairement des compagnies de CRS chargées de la fouille des passagers et de leurs bagages.
La Droite au pouvoir en 1996 (gouvernement Juppé) dans sa frénésie de privatisation délégua à des sociétés privées le soin d'assurer ce travail de sûreté, abandonnant au passage son devoir de sécurité publique.
Il est pour le moins savoureux que les mêmes, aujourd'hui, si prompts d'habitude à fustiger les fonctionnaires fassent appel à eux (Police et Gendarmerie) afin de casser la grève de salariés du privé.
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