En Grande-Bretagne, Cameron passe entre les gouttes. Jusqu'à quand ?
David Cameron, le Premier ministre britannique, est un homme politique particulièrement habile. Il est ce qu'on appelle communément un « politicien Teflon ». Il vient encore d'en administrer la preuve avec sa réaction aux émeutes qui ont traversé le pays pendant cinq jours, entre le 6 et le 10 août. Il lui a tout d'abord fallu plus de 48 heures pour interrompre ses vacances en Toscane afin de rentrer à Londres, et prendre la barre alors que la capitale brûlait. Il s'est ensuite lancé dans une descente en règle de la police de Sa Majesté, laquelle police lui a répondu plutôt vertement en dénonçant ses coupes budgétaires et son opportunisme. Enfin, il a tenté un grand écart, effectivement assez opportuniste, entre grande fermeté face aux émeutiers arrêtés et relance de son programme social de « société brisée », qu'il avait enterré depuis son élection. Le tout dans un contexte où le scandale des écoutes téléphoniques diligentées par son ex-conseiller en communication et ex-rédacteur en chef de News of the Worldcontinue de l'éclabousser.
David Cameron le 10 août dernier© Suzanne Plunkett/Reuters
Et pourtant, malgré ces bévues et ces virages à 180 degrés, David Cameron ne semble pas aux abois. La presse britannique, qui avait pris l'habitude de tailler des croupières à son prédécesseur Gordon Brown à chaque phrase de travers, semble étonnamment tolérante, et les sondages ne lui sont pas défavorables.
À peine rentré dare-dare de ses vacances italiennes, le Premier ministre a accusé la police d'avoir été inefficace dans sa gestion des émeutes, une attaque particulièrement rude venant d'un responsable politique vis-à-vis d'une administration sous ses ordres. « Cameron s'est immédiatement placé du côté des citoyens britanniques qui ont pris peur lors des émeutes et ont eu le sentiment d'être abandonnés en voyant trop peu de policiers dans les rues », explique un syndicaliste policier proche du Parti travailliste. « Il n'a pas vu, ou pas voulu voir, que la réaction graduelle et mesurée des forces de sécurité a permis d'éviter que la confrontation ne dégénère. » Histoire d'attiser la rancœur, Cameron a fait savoir qu'il souhaitait confier à l'ex-patron des polices de New York et Los Angeles le poste vacant de Metropolitan Police Commissioner, c'est-à-dire de premier flic de Grande-Bretagne. Une idée pas vraiment appréciée par les hommes en bleu de Sa Majesté, qui ont tendance à regarder leurs homologues américains comme des cow-boys violents.
Dans la plupart des pays, lors de ce genre de confrontation, les policiers s'écrasent. Pas au Royaume-Uni, où les responsables et les syndicats sont montés au créneau pour expliquer sans détour que Cameron n'avait pas compris grand-chose. « La police a fait savoir qu'elle entendait poursuivre avec ses propres méthodes de proximité et de policy by consent », analyse Clifford Stott, professeur de psychologie à l'Université de Liverpool et spécialiste des dynamiques de foules. « La police britannique souhaite développer tout ce que Cameron veut supprimer : les clubs de jeunes, la présence dans les rues et l'interaction avec les habitants, les dynamiques de quartiers, etc. »
Au bout de quelques jours d'échanges de petites phrases entre Scotland Yard et Downing Street, les sondages ont montré que les Britanniques soutenaient leur police. Du coup, Cameron a battu en retraite et cessé de blâmer les policiers. Il a opéré le même genre de retournement sur la réponse à apporter aux émeutes. Après avoir expliqué qu'il s'agissait de « criminalité pure et simple » et que les seules raisons des violences étaient la « renonciation des parents », il s'est tout de même résolu, du bout des lèvres, à évoquer des problèmes sociaux qu'il fallait régler, et la « corruption des valeurs morales », à laquelle ont participé les élites britanniques.
Un mouvement politique pourrait émerger autour des sanctions injustes contres les émeutiers
Mais la question est bien évidemment celle de sa sincérité. « Ce gouvernement se caractérise depuis le début par son inflexibilité », décrypte le sociologue de l'Université de Leeds, Paul Bagguley. « Il possède un objectif politique qui est la réduction des déficits, qu'il entend résoudre par des coupes budgétaires drastiques, et aucune discussion ne semble le faire dévier de sa stratégie. » Pourtant, Clifford Stott pense que, derrière cet affichage inflexible, le Premier ministre pourrait se montrer plus souple : « Il n'a pas le choix. La Grande-Bretagne fait face à sa pire crise sociale depuis les années 1980 et si le gouvernement ne veut pas tomber il va être obligé de mettre en place des programmes sociaux ou de prolonger ceux qu'il voulait supprimer. »
Le discours de fermeté déployé par le Parti conservateur depuis les émeutes pourrait aussi se retourner contre le Premier ministre. Le gouvernement a fait passer aux juges chargés de sanctionner les émeutiers appréhendés des consignes de grande fermeté, et certains des premiers jugements rendus s'avèrent particulièrement cruels (un homme a été condamné à six mois de prison pour avoir volé des bouteilles d'eau dans un supermarché ; deux jeunes gens condamnés à quatre ans de prison pour avoir appelé à semer le désordre via Facebook). « Comment justifier des peines ultra-sévères pour des gens qui ont pillé un magasin, se sont emparés d'un téléviseur ou d'une paire de chaussures de sports quand des banquiers qui ont dilapidé des centaines de millions de livres touchent aujourd'hui des bonus, ou quand des parlementaires ont détourné de l'argent public et tout ce qu'on leur a demandé c'est de rembourser ? », interroge Helen Prentiss, une éducatrice dans le quartier de Tottenham, où ont démarré les émeutes.
« Si le gouvernement poursuit dans cette voie, en recommandant des sentences disproportionnées pour les émeutiers, je ne serais pas surpris qu'un mouvement politique émerge autour de cette question des punitions injustes », avance Arnold Smith, un avocat qui fait également du conseil judiciaire pro bono aux associations. D'autant que Cameron et l'un de ses ministres, Ian Duncan Smith, ont évoqué l'idée de supprimer les prestations sociales de quiconque serait condamné pour ces émeutes (y compris à des peines probatoires), voire d'expulser des logements sociaux des famille entières si l'un de ses membres était jugé coupable. Ce retour de l'idéologie thatchérienne du « nasty party » a suscité le malaise du partenaire des conservateurs dans leur coalition gouvernementale, le parti Liberal Democrat.
Depuis le début des émeutes, les lib-dems ont discrètement fait part de leur désaccord avec les mesures répressives et le « réflexe sécuritaire » des tories, mais ils n'ont pas bougé pour autant. « Le problème de ce gouvernement est qu'il n'est celui de personne », estime le sociologue Paul Bagguley. « Les conservateurs voulaient gouverner seuls, ils ne peuvent pas. Les lib-dems voulaient une coalition avec les travaillistes et ils se retrouvent avec les tories. Et les travaillistes sont dans l'opposition. Jusqu'à maintenant, cela a tenu bon gé mal gré, mais si la tension sociale se poursuit, cela va provoquer de graves dissensions politiques. »
Comme si David Cameron n'avait pas assez de pain sur la planche avec la gestion de la réponse aux émeutes, l'affaire des écoutes téléphoniques sauvages orchestrées par son ancien conseiller en communication et plusieurs barons de la presse Murdoch vient de rebondir. La commission parlementaire a mis la main sur une lettre qui implique directement plusieurs protagonistes qui avaient nié toute connaissance des faits jusqu'ici. Même si Cameron n'est pas impliqué directement dans cette affaire, elle met sérieusement en cause son jugement et la manière dont il s'entoure. Le « politicien Teflon » pourrait bien ne plus le rester longtemps.