De l'art de se tirer une balle dans le pied
Dominique Garraud 06/11//2010
Le grand chamboulement annoncé pour «après l'épreuve de la réforme des retraites» en mars dernier, juste avant la déroute des régionales, risque de n'être qu'un remaniement cosmétique de plus avec François Fillon prolongeant son bail à Matignon. Pressé par Nicolas Sarkozy de se prononcer publiquement sur ses voeux, le Premier ministre n'a pas fait dans la demi-mesure en administrant une leçon politique à son patron.
Alors que tout le monde le voyait partant, Fillon a mis les points sur les i: Inutile de «changer de cap» en fin de législature alors qu'une bonne politique suppose de «la durée». Inutile de changer de Premier ministre en nommant un Jean-Louis Borloo décrit par Claude Guéant comme un «orfèvre en matière sociale» puisque moi, Fillon, j'excelle aussi dans ce domaine.
Après ce «circulez, il n'y a rien à voir» quelque peu iconoclaste envers les canons de la Ve République, l'on aurait pu s'attendre à ce que l'Elysée s'agace de se voir ainsi fixer sa feuille de route dans la perspective de la présidentielle de 2012. Il n'en a rien été.
Au contraire, l'incontournable Claude Guéant s'est même félicité de cet «élément de clarification». Et comme la majorité des parlementaires de la majorité et ses électeurs préfèrent de loin Fillon au «centriste» Borloo, le premier risque fort de sortir en tête du chapeau du prochain remaniement. Des mois de faux suspense, des échanges d'amabilités au ras des pâquerettes donnant une image détestable des ténors de la majorité n'auront servi à rien, sauf à prendre pratiquement les mêmes pour poursuivre la voie tracée depuis 2007.
Pour parvenir à l'Elysée, Nicolas Sarkozy s'était avéré un maître de la stratégie politique. Le feuilleton dérisoire de ce remaniement ministériel démontre que la fonction suprême a mué le même Sarkozy en orfèvre de l'art de se tirer une balle dans le pied.
Qu'il reconduise ou non Fillon à Matignon, le chef de l'Etat a déjà raté cette séquence en exposant aux yeux de tous une valse-hésitation dont il ne peut tirer aucun crédit. L'avantage du maître des horloges et de la décision qu'est le Président de République est de scander son mandat par des moments forts susceptibles de surprendre, de fixer un cap à même de reconquérir ses partisans et les hésitants.
En se faisant donner une leçon de politique par François Fillon, Nicolas Sarkozy concède qu'il est loin d'avoir trouvé la stratégie pour se faire réélire.