Crise : Pour sauver l'Europe, il faut saisir les banques (4/4)

Publié le par DA Estérel 83

Marianne2-copie-1  Frédéric Lordon – Economiste | Mercredi 8 Décembre 2010 

 

 

Elle a déjà affaibli les économies européennes, entraînant une succession de plans d'austérité. Mais la crise n'a peut-être pas dit son dernier mot. Dans un article paru sur le blog du Monde Diplomatique, l'économiste Frédéric Lordon estime que le sauvetage de l'UE passe non pas par la destruction des banques, mais par leur saisie. Car les instituions européennes ne sont pas vraiment une force d'action très rapide.

 

 

LA BANQUE CENTRALE, ULTIME RECOURS
Mais une faillite ne laisse pas que des actionnaires sur le carreau : des créditeurs aussi. Le droit ordinaire des faillites et ses résolutions concordataires offrent cependant à ces derniers une chance de récupérer une partie de leur mise. Mais ce droit-là est privé et la logique du défaut souverain lui est hétérogène.

Mis à part les dettes souveraines, le gros du problème tient dans le réseau des dettes-créances interbancaires. On peut imaginer leur partielnetting(1) sur le territoire pertinent – dont on réserve de dire quelle doit être la circonscription (voir infra).
Cenetting « interne »peut s’accompagner d’un défaut sur les engagements« externes »(i. e. avec les institutions financières situées hors du« territoire pertinent »), à la façon dont les banques islandaises se sont remises bien plus vite que prévu du fait de n’avoir pas hésité à dénoncer les passifs non-résidents (2) – et mieux encore d’avoir fait valider ce geste de dénonciation par un référendum populaire !
 

Au rang des créditeurs internes, il faut compter également tous les épargnants individuels, détenteurs de titres publics par assurances-vie et Sicav interposées.

Disons tout de suite que le défaut souverain a spontanément de bonnes propriétés de justice sociale puisqu’il frappe proportionnellement les plus gros épargnants qui sont aussi les plus riches, même si l’on peut envisager de garantir ces créditeurs-là à hauteur d’un certain plafond qui ne ferait plonger que les plus fortunés.

En remontant l’ordre de séniorité, viennent enfin les déposants dont il est assez évident que les dépôts à vue et à terme doivent être garantis – hors de quoi le sauvetage des banques est simplement privé de sens.


Mais dans tous les cas de figure il y aura des pertes colossales à prendre et des recapitalisations tout aussi importantes à opérer du fait de la prévisible destruction des bases de fonds propres.

C’est bien pourquoi les plans de 2008 étaient à double détente : concours de la banque centrale pour assurer la liquidité vitale des banques et permettre au moins la continuité d’opérations du système des paiements,« plans de redressement »à la façon duTARPdes États-Unis, de laNAMAirlandaise, de laSFEFfrançaise, etc… Ces volets« redressement »étaient indispensables, au-delà de la simple survie, pour remettre le système bancaire en état de reprendre ses activités de crédit.
À ceci près qu’ils ont été assurés sur les finances publiques et que maintenant c’est fini. Le redressement peut être amorcé par cessions massives d’actifs (quoique dans la situation envisagée, on se demande bien qui pourrait en être preneur…), ou à tout le moins voir son ampleur diminuée par une réduction brutale des périmètres d’activité : les banques en saisie-redressement abandonneront tout ou partie de leurs activités de marché et seront priées de se reconcentrer sur ce qui est historiquement leur métier, à savoir le crédit à l’économie et l’offre de formules d’épargne simples – l’une des opportunités offertes par la faillite étant donc de permettre de médiocriser la finance (3).
 

À ce stade critique cependant, c’est-à-dire quand les possibilités financières d’intervention de l’État ont été épuisées, il ne reste de toute façon plus qu’un seul instrument significatif mobilisable : la banque centrale. Ça n’est pas la peine de commencer à hurler à l’inflation, car, en cette situation-là, il n’y a plus qu’à choisir entre le risque de l’inflation future et la certitude de la mort matérielle tout de suite – alternative qui normalement ne laisse pas le loisir d’hésiter très longtemps.
À court terme au moins, les fonds de reconstruction d’un système bancaire ne pourront donc plus venir que de la création monétaire.
 
Quant à ceux qui pousseront de grands cris à l’idée que la banque centrale pourrait abonder de cette manière le capital des banques à reconstruire, on leur fera observer qu’ils ont gardé un délicat silence lorsque la Réserve Fédérale s’est transformée en gigantesquehedge fund, en rachetant tous les actifs pourris des banques privées en pleine déconfiture – ceci dit au moment précis où la Fed révèle la liste des récipiendaires des 3 300 milliards de dollars de concours variés qu’elle a mis à leur disposition, comme quoi, dirait l’adage populaire, pas faux en l’occurrence, « quand on veut, on peut »…


SALUT, SOUVERAINETÉ, TERRITOIRE
Et voilà où se pose pour de bon la question du« territoire pertinent ». Est pertinent, le territoire sur lequel existe une banque centrale décidée à accomplir toutes ces actions. Il y a malheureusement toutes les raisons de redouter que ce ne soit pas la zone euro.
Jamais ni les représentants allemands à la BCE, ni le gouvernement de Bonn, ni la cour constitutionnelle de Karlsruhe ne consentiraient la chose qui leur apparaît comme le comble de l’horreur. Il est vrai que sauf les mythologies du« couple franco-allemand », faire une Europe monétaire avec l’Allemagne était d’emblée une entreprise impossible (4) – et en même temps, dans l’hypothèse retenue, les banques privées allemandes seraient au tapis comme les autres et il faudra bien que l’Allemagne invente quelque chose…
L’Allemagne mise à part, on peut craindre également que la BCE elle-même se refuserait à une intervention massive de cette sorte, en effet en violation flagrante de tous les textes qui encadrent son action.
On dira qu’on reconnaît précisément ces moment de souveraineté pure à l’envoi au bain des textes, encre sur du papier susceptible d’être rayée par une autre encre derrière laquelle de toute façon il n’y a jamais que de la force, la force politique du corps social souverain, en dernière analyse l’unique force motrice de tout l’univers politique.
Les Argentins, au cœur de la crise de 2001-2002, ne se sont-ils pas débarrassés en une nuit ducurrency boarddont ils avaient pourtant gravé les termes dans le marbre de la constitution ?

Mais ces reprises de souveraineté supposent des conditions d’unité politique qui n’existent pas dans le cas européen où les traités demandent deux ans pour être modifiés là où il s’agit d’agir en deux jours, quand ça n’est pas en deux heures – et les pétaudières de l’intergouvernemental à 27 ne sont pas exactement ce qu’on appelle une force de réaction rapide....
On peut être tout à fait sûr que si besoin était vraiment, le gouvernement des États-Unis n’hésiterait pas un instant à envoyer valser leReserve Federal Act pour reprendre en mains les contrôles et les latitudes qu’appelle impérieusement la situation d’exception.
Cette possibilité n’existe même pas dans la navrante construction européenne dont on sait bien qu’elle est un barbarisme au regard de la grammaire fondamentale de la souveraineté – et seule la mauvaise foi européiste, cette dégénérescence de l’idée européenne, comprendra ici que souveraineté ne rime qu’avec« nation », au sens des nations présentes, là où il s’agissait d’envisager les conditions de possibilité d’un véritable redéploiement de souveraineté à une nouvelle échelle : pour ainsi dire de refaire nation mais« à l’étage supérieur ».
 

Aussi, et comme le salut impose impérieusement ses réquisits, on peut imaginer que la zone euro se fracturerait selon une ligne de découpe séparant ceux qui s’accorderont à l’exercice d’une souveraineté commune dictée par la nécessité du geste monétaire massif et ceux qui ne le voudront pas.
Ou bien qu’elle céderait à de très fortes pressions à la« renationalisation »de l’action publique, c’est-à-dire à un retour à l’échelle territoriale où, pour l’heure, en existe en fait les réels moyens de souveraineté. Réapparition de banques centrales nationales ou bien de sous-blocs monétaires, à partir de l’euro et avec les problèmes transitoires de double circulation, inutile de dire qu’on sera là entré dans un monde non-standard…


NOTRE HEURE
Mais quels choix reste-t-il vraiment quand les marchés auxquels les États se sont livrés gaiement s’apprêtent à faire leur ruine ?
Quand la collusion des élites politiques et économiques a atteint le degré que nous lui connaissons, quand le gouvernement est devenu le fourrier du capital à un point de caricature qui ferait rougir Marx (jusqu’à faire nommer sans discontinuer des chefs d’entreprise, ministre des Finances depuis dix ans…), quand l’asservissement des politiques publiques aux intérêts de la finance est tel que même la plus grande crise à l’échelle d’une génération ne parvient pas à obtenir le moindre commencement de régulation, quand tous les mécanismes institutionnels du présido-parlementarisme organisent la parfaite coupure d’avec le peuple et la capture de fait du pouvoir par une oligarchie séparée qui ne répond plus de rien ni à personne – comme l’attestent à propos des retraites une désapprobation de masse balayée d’un revers de main –, quand n’existe plus nulle part aucun mécanisme institutionnel de réelle représentation, aucune force de rappel politique, alors il est avéré qu’il n’est plus de solution de transformation à froid de l’ordre social – à l’encontre même de la (fausse) promesse« démocratique »(5) d’ingénierie politique ordonnée du changement. Ce sera donc à chaud.
 

La question est alors celle de savoir en quels lieux précisément faire monter la température – en ne cachant pas que« température augmentée »signifie qu’il y a aura des bris de quelque chose quelque part. Marx en son temps avait parfaitement perçu que la convulsion est la modalité privilégiée par l’histoire de dépassement des contradictions.
Le nexus présente des contradictions de ce qu’il faut bien appeler avec Badiou, le capitalo-parlementarisme, contradictions mêlées d’un système économique conduit au désastre par la finance libéralisée et d’un système politique institutionnel qui, en tous les sens du terme, ne répond plus, et n’est donc plus l’instance possible de transformation du premier, cenexusa épuisé le spectre de ses solutions internes.
Si vraiment on en arrive en ce point où, les possibilités d’accommodation« régulière »du système évanouies, ne reste plus que le choix de son renversement, alors il y a cependant quelques raisons de préférer le soulèvement politique à l’insurrection bancaire.
Car la seconde nous abat nous-mêmes dans le même mouvement où elle abat ses ennemis, alors que le premier conserve la Banque comme principe mais nous rend les moyens de lui donner la forme que nous voulons – et dont nous avons besoin.

Cantona pense faire la révolution sans violence en effondrant les banques. Mais c’est qu’il n’a pas idée des violences du chaos matériel qui suivrait. Si le blocage institutionnel et le verrouillage par le bloc hégémonique rendent chaque jour un peu plus probable l’issue qu’un« bon »système politique a normalement pour vocation de tenir aussi éloignée que possible, à savoir le débordement insurrectionnel, toutes les insurrections ne se valent pas.
Et si vraiment violence il devait y avoir, plutôt celle qui permet de reprendre les institutions confisquées (ou d’inventer de nouvelles institutions) que celle qui nous jetterait les uns contre les autres dans des luttes pour la survie matérielle.
Qu’elle le dise de travers n’empêche pourtant pas la sortie de Cantona d’avoir son fond de justesse : les tyrannies ont rarement le bon goût de quitter d’elles-mêmes la scène de l’histoire et seuls des rassemblements de force adéquats peuvent les en expulser.
La finance a régné 25 ans, c’est plus qu’il n’en faut pour dresser un bilan, et le bilan dit : c’est assez.
La particularité de l’époque réside en ceci que la tyrannie impersonnelle de la finance collabore activement à son propre renversement puisque, par une sorte de nécessité interne qui confirme, en la poussant à son comble, sa vocation à la destruction sociale, elle est sur le point de tout engloutir et paradoxalement jusqu’à elle-même.
Les Romains disaient que« ceux que Jupiter veut perdre, il commence par les rendre fous »– nous y voilà. La perspective de chocs immenses n’est pas gaie, mais qu’à la face de l’histoire il revienne entièrement aux fous de l’avoir fait advenir. Et que les autres en tirent le meilleur parti, celui du moment décisif où leur joug se lève, éventuellement de s’être autodétruit, et où ils peuvent enfin se dire que« c’est notre heure ».


NOTES
(1) C’est-à-dire la compensation mutuelle des dettes croisées à des taux évidemment à définir en fonction de leurs taux d’intérêt facials, de leur maturité, etc…

(2) Et ceci même s’il est exact qu’à moyen terme, les banques islandaises, et l’État qui les a couvertes, se retrouveront engagés dans de nombreuses procédures judiciaires aux États-Unis, au Royaume-Uni, aux Pays Bas, etc…

(3) Voir« Si le G20 voulait... » , 18 septembre 2009.

(4) Voir« Ce n’est pas la Grèce qu’il faut exclure, c’est l’Allemagne ! » , 29 mars 2010.

(5) On veut dire : dans les formes présentes de la « démocratie ».

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Publié dans Economie

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V
<br /> il faut être idiot ou con ou les deux à la fois pour ne pas sentir le vent tourner lorsqu'on fait travailler l'argent dette, complètement improductifs en richesse en lieu et place des gens !!!! Ce<br /> système est voué à la chute, cela s'est déjà produit en 29 et pourtant les USA n'ont toujours pas compris<br /> <br /> <br />
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