Ce désordre qui menace nos libertés
31 Août 2010 Par
Cela ressemble beaucoup à un coup de force. La semaine dernière, le premier ministre François Fillon convoquait à Matignon Brice Hortefeux, Eric Besson et Christian Estrosi, les pyromanes de l'ultra-sécuritaire qui venaient d'occuper l'été par quelques déclarations fracassantes. Rappel à l'ordre : dans un communiqué, Matignon se dit contre «toute instrumentalisation de la question de l'immigration irrégulière de part et d'autre».
Le pas de côté du premier ministre fut considéré comme un avertissement venant siffler la fin d'un été où le premier cercle de Nicolas Sarkozy s'était employé à remettre au centre du débat public, et sous couvert de lutte contre l'insécurité, quelques thèmes préférés de l'extrême droite. Or c'est l'inverse qui se produit : la prise de distance prudente du premier ministre semble l'avoir mis hors jeu. Et la journée de lundi en fait une cruelle démonstration.
Le matin, François Fillon est sur France Inter. Il exprime plus nettement encore ses réserves et déplore «la surenchère de ceux qui se sont «servis» du thème de la sécurité «pour des motifs politiques». «Il y a eu dans mon camp un certain nombre de propos que je n'ai pas acceptés durant l'été, parce que je pense qu'il n'y a pas de surenchère nécessaire dans ce domaine», ajoute-t-il.
Au même moment, Bernard Kouchner est sur RTL pour expliquer qu'il a songé«à démissionner» – ce qu'il s'est gardé de faire car ce serait «déserter» –, «choqué» par le virage sécuritaire de l'exécutif (voir la vidéo ici). Au même moment, Jean-Pierre Raffarin redit son désaccord, mais qui écoute encore, à droite, l'ancien premier ministre?
Peu importe le premier ministre. Dans les heures qui suivent, Eric Besson et Brice Hortefeux choisissent de relancer la machine. Le premier en annonçant de nouvelles dispositions législatives visant à faciliter les mesures d'expulsion: pour «troubles à l'ordre public, actes répétés de vols ou de mendicité agressive», comme pour «des personnes qui représentent une charge déraisonnable pour notre système d'assistance sociale».
Le second effectue une jonglerie statistique, révélant soudain une augmentation de «la délinquance de nationalité roumaine (!) dans la capitale de 259% sur 18 mois». Extraordinaires chiffres soudain brandis – même s'ils disent en creux l'incurie du ministre de l'intérieur – dans ce débat qui déchire désormais la droite (lire sur ces chiffres la chronique de Maître Eolas).
Cette accélération soudaine des deux ministres – qui ne doivent leur existence politique qu'à leur relation personnelle avec Nicolas Sarkozy – n'est pas qu'une provocation faite au premier ministre. Elle en dit long sur les luttes qui sont engagées au sommet de l'Etat, avec en ligne de mire deux enjeux: l'un, trivial, est celui du remaniement et de la future place des «hommes de Sarkozy» dans la prochaine équipe gouvernementale; l'autre, stratégique, est l'entrée dans la campagne présidentielle de 2012 et la définition des axes du combat politique à engager dans les mois à venir.
Peu importe, dès lors, les critiques très inhabituelles de l'Eglise de France et son engagement bruyant dans cette affaire (lire une nouvelle prise de position ici); peu importe les mises en garde des autorités européennes, l'étonnement ou les désaccords de nos partenaires européens, la dégradation accélérée de l'image de la France dans la presse étrangère et les opinions européennes. C'est bien un combat pour le pouvoir qui est engagé au sein même de la droite et un combat qui, à travers les manipulations de chiffres, les stigmatisations de populations, l'instrumentalisation de l'immigration, la politique de la peur, met en jeu l'essentiel: nos libertés publiques.
Il n'est pas indifférent qu'une partie des parlementaires de l'UMP – au-delà des traditionnels empêcheurs de tourner en rond, Villepin, Raffarin, Juppé – fasse via quelques responsables gouvernementaux connaître son malaise. Il est important qu'une partie de l'électorat de droite, sensible aux valeurs revendiquées par l'Eglise catholique, s'inquiète d'une radicalisation d'un pouvoir aux abois cherchant à échapper aux scandales – cette affaire Bettencourt qui menace directement l'Elysée – et à la colère sociale – grèves annoncées dans l'éducation nationale et mobilisation contre la réforme des retraites le 7 septembre.
Ce débat à droite, alimenté également par un Jean-François Copé opportuniste (lire ici) et un Xavier Bertrand dépassé (lire ici), montre la fragilité comme la dangerosité de ce pouvoir. Prêt au pire, prêt à attiser les peurs et les haines, prêt à sacrifier une partie des libertés publiques pour se maintenir. Ce fut la stratégie suivie en Italie par Silvio Berlusconi s'appuyant délibérément sur son allié xénophobe et extrémiste de la Ligue du Nord. Brice Hortefeux, Eric Besson, Christian Estrosi veulent l'imposer à l'ensemble de l'UMP.
C'est la mise en garde que faisaient le mois dernier la Ligue des droits de l'homme et un large collectif d'associations (où l'on retrouve, par exemple, ATD-Quart Monde, d'ordinaire peu enclin à s'associer à ce type d'initiative) en appelant à une journée de manifestation ce samedi 4 septembre (lire ici leur appel). Sur une thématique simple: «Face à la xénophobie et à la politique du pilori: liberté, égalité, fraternité!» Une manifestation pour simplement défendre nos libertés: c'est la première inititiave de ce type prise depuis l'élection, en 2007, de Nicolas Sarkozy. Elle dit, en creux, la dérive de ce pouvoir et l'urgence de se mobiliser.