Cantonales: les inquiétants petits jeux de l'entre deux tours
L'entre deux tours des élections cantonales n'offre pas le plus clair des paysages politiques. Et tout apparaît à l'électeur comme étant à géométrie variable: l'attitude de la droite par rapport au Front national, la réalité des accords à gauche, la force réelle du FN. Revue de détails d'une échéance électorale qui, s'il ne restait pas quatorze mois avant la présidentielle, pourrait définitivement déprimer l'observateur quant à la vitalité de la démocratie française.
- A gauche, «vote républicain» et union de façade
Si, depuis 2007, les leaders des différents partis de gauche n'ont jamais réussi à se retrouver côte à côte pour discuter programme, ils ont au moins fait conférence de presse commune dimanche dernier (à l'exception de Jean-Luc Mélenchon) pour faire connaître leur volonté de faire bloc, dimanche 27 mars, contre la montée de Marine Le Pen et des siens. Avec un mot d'ordre clair, en apparence: «Pas un canton au FN». Exit donc les désirs de soutien au cas par cas exprimés par les écologistes (EELV) vis-à-vis du PS selon les réalités locales. Au lieu de ça, un appel à voter pour le candidat UMP à chaque fois qu'il est opposé à un candidat frontiste.
Il sera d'ailleurs intéressant de voir si la consigne fonctionne encore dans l'électorat de gauche, neuf ans après le 5 mai 2002 et un vote massif pour Jacques Chirac. Et ce, alors même que l'UMP tergiverse pour donner consigne similaire, et a considérablement durci son discours ces derniers temps, jusqu'à rejoindre par moment celui du FN, y compris dans ses outrances. D'autre part, le message du «aucun élu FN» contraste avec le discours en faveur de la représentation proportionnelle défendue par le Front de gauche (FG) et les écologistes, selon lequel il faudrait avoir un nombre d'élus à hauteur de ce que l'on représente dans les urnes.
Par ailleurs, cette unité de combat anti-frontiste révèle localement une réalité plus complexe, selon les rivalités locales entre les uns et les autres. L'on trouve ainsi au second tour cantonal trente duels PS/EELV et sept duels FG/EELV (où les écolos sont soutenus par le PS, en Seine-Saint-Denis ou dans le Val-de-Marne). Une entorse à la règle jusqu'ici traditionnelle du «désistement républicain» (voulant que le candidat le moins bien placé à gauche s'efface en cas de duel), que les Verts ont toujours défendu, et qui ulcère les communistes, habitués à fonctionner comme cela avec le PS depuis des années, notamment en banlieue parisienne.
Si Martine Aubry et Cécile Duflot font «soutien commun» dans la Sarthece mercredi, la patronne d'EELV consacre sa journée du lendemain à soutenir des candidats isérois en concurrence avec le PS, tandis que la première secrétaire socialiste va soutenir un candidat dans le Jura, en même temps queJean-Luc Mélenchon et Arnaud Montebourg, en soutien d'un candidat du Front de gauche. Quant à Marseille, où les socialistes se présentent à chaque fois face au FN, quand ils ne sont pas éliminés, les écologistes se voient contraints d'apporter un soutien aux «proches» de Jean-Noël Guérini, auquel ils s'étaient toujours refusés jusqu'ici.
Dernier écueil d'une stratégie souffrant d'anticipation, mais compréhensible eu égard au spectre frontiste pourtant prévisible: dans aucun endroit les négociations de soutien et/ou désistement n'ont été accompagnées de discussions sur le fond, quant à la gestion des exécutifs départementaux, contrairement aux régionales de l'an dernier. Mais au moins cet empressement unitaire aura-t-il peut-être convaincu chacun de la nécessité de reprendre langue pour discuter de l'éventualité et de la nécessité d'un programme commun en vue de 2012, afin de ne plus donner dans de telles improvisations.
Et au moins, bien qu'à géographie variable, la position commune de la gauche a le mérite de ne pas sombrer dans le ridicule qu'offre celle de la droite.
Aucune dénonciation frontale avec les idées frontistes
- A droite, autant d'avis stratégiques que de leaders
On peine à trouver encore un semblant de sens commun à la diversité stratégique énoncée par les ténors de l'UMP, les mêmes n'hésitant pourtant pas à se juger tout à fait cohérents, étant sans doute bien les seuls à pouvoir se comprendre. Comme un signe supplémentaire de l'implosion à venir d'une droite assommée et désorientée par des résultats qu'elle-même n'imaginait pas si mauvais.
Chacun semble ainsi vouloir développer sa position propre, quant à l'attitude à adopter au second tour, dans les cantons où la gauche est opposée au FN: le «ni-ni» de Copé et Sarkozy, le «vote contre le FN» de Fillon, le «vote blanc» de Bertrand, «l'abstention» de Baroin, le «cas par cas» pour d'autres parlementaires, le «vote PS» pour Kosciusko-Morizet et Bachelot, le «Nous n'avons pas les mêmes idées que le PS, mais pas les mêmes valeurs que le FN» de Pécresse…
Qu'il est loin le souvenir des régionales 1998 et des six régions en passe d'être gérées par la droite alliée au FN, avant que Chirac ne tape du poing sur la table, que Gilles de Robien ne déchire sa carte de l'UDF, et qu'une trentaine de parlementaires félons et favorables à un tel pacte faustien ne crée Démocratie libérale autour d'Alain Madelin (accueillant les présidents régionaux jusqu'au-boutistes Charles Millon, Jacques Blanc, Charles Baur et Jean-Pierre Soisson, autant de personnalités ayant depuis disparu de l'échiquier politique).
- Le FN, parti comme les autres?
Aujourd'hui, face au FN, à droite comme à gauche, une chose retient l'attention: aucune contradiction de fond ne s'exprime face à Marine Le Pen, comme avait pu le faire tant bien que mal Mélenchon sur RMC chez Bourdin (le 14 février dernier). Aucune dénonciation frontale avec les idées frontistes, comme le rétablissement de la peine de mort, la vision ultra-catholique de la laïcité, la sortie de l'euro et ses conséquences pas franchement appréhendées, l'immigration rejetée en bloc sans estimer ses conséquences, au mépris de toute considération ne serait-ce qu'économique.
L'ascension du FN commence au moins à faire réagir la cellule internet du PS sur les bilans de l'expérience catastrophique du FN aux responsabilités municipales, entre tragique endettement et détournements de fonds, agrémentés de préférence nationale, de fermeture de salles culturelles, d'ouvrages révisionnistes dans les bibliothèques et de porc imposé aux menus des cantines scolaires.
Seule à avoir pointé une incohérence forte de l'implantation spectaculaire frontiste, Nadine Morano a au moins tenté de souligner l'étonnant personnel politique composant une grande part des candidatures frontistes, alors que leparti arborant encore la flamme bleu-blanc-rouge vise «entre 10 et 50 élus» dimanche (lire un article du Post sur les candidatures fantômes du FN).
Si cela peut être un premier pas vers une consolidation durable de sa présence locale, jusqu'ici négligeable aux yeux de Le Pen père, l'élection de plusieurs élus FN pourrait aussi faire la preuve de l'inefficacité d'un personnel politique de circonstance, essentiellement là pour faire prête-nom et marche-pied à «Marine», en vue de la présidentielle. Et encourager à montrer la réalité d'un parti qui ne va pas plus loin que le culte voué à sa chef.