Brice Hortefeux convoqué chez le juge. Gaubert: « Il faut dire qu’on a une petite, petite maison»
« Ça m'embête de te le dire par téléphone (...) Je te raconterai mais ils ont énormément de choses. » Le 14 septembre, dans la soirée, l'ancien ministre de l'intérieur, Brice Hortefeux, avertit son ami Thierry Gaubert du contenu accablant du dossier d'instruction de l'affaire Takieddine. L'ancien conseiller de Nicolas Sarkozy a subi des perquisitions début juillet et se trouve alors placé sur écoutes.
Mais malgré ses précautions, Brice Hortefeux en dit trop au téléphone. Il avertit Thierry Gaubert que sa femme a « beaucoup »parlé. Il est aussi soupçonné de l'avoir prévenu de la remise d'une clé USB aux enquêteurs contenant l'enregistrement, par Hélène Gaubert, d'une conversation explosive avec son mari, dont nous dévoilons l'intégralité (en page 2).
Brice Hortefeux doit être convoqué chez le juge Roger Le Loire comme témoin assisté dans l'enquête pour«subornation de témoin» dans laquelle Thierry Gaubert a été mis en examen le 22 novembre.
Le 14 septembre au matin, c'est un article de Mediapart qui suscite l'inquiétude des deux hommes. A demi-mots, ils évoquent « l'histoire du témoin qui aurait dit des trucs».
En effet, Mediapart dévoile, ce matin-là, la récente déposition d'un témoin au sujet de remises de fonds effectuées par Thierry Gaubert et le marchand d'armes Ziad Takieddine au profit d'hommes politiques français. Mais l'article n'évoque ni l'identité du témoin (Hélène Gaubert), ni la remise d'une clé USB aux policiers. Depuis, l'enquête a permis d'établir que MM. Gaubert et Hortefeux se sont vus le 15 septembre. Et le lendemain de ce rendez-vous, Thierry Gaubert annonce à sa femme qu'elle est le témoin anonyme et qu'il sait qu'elle a remis une clé USB.
« Le 15 septembre, alors qu'il m'a questionnée pour savoir si j'étais le témoin, il n'en savait rien, et c'est pour cette raison qu'il s'est contenté de mes réponses vagues, a expliqué Hélène Gaubert au juge Le Loire, le 25 octobre. Le lendemain, il savait, de façon certaine, que j'étais le témoin. J'en ai eu la certitude du fait qu'il avait mentionné un enregistrement, mais cette discussion me laisse penser qu'il a rencontré quelqu'un, probablement Brice, qui l'a informé plus précisément avec des éléments qui n'étaient pas disponibles dans la presse.»
La princesse enfonce le clou. « Concernant la cassette, je voudrais vous préciser que s'il y avait eu des fuites que Mediapart a rendues publiques, il n'était pas fait mention d'enregistrement dans cet article. Mon mari avait donc été informé autrement que par voie de presse. »
Le 16 septembre, l'existence d'un enregistrement rend Thierry Gaubert particulièrement menaçant lors de sa rencontre avec sa femme.
« Le lendemain, il me dit "je dois te parler descends, je suis dans le coin" et là il me dit : "je sais que c'est toi, t'as balancé, qu'est-ce que t'as raconté, t'es complètement folle", il est sûr de lui, a expliqué au magistrat Hélène Gaubert. Et je lui dis "comment tu sais?". Il me répond juste: "je sais". Mais notre échange est assez violent. Il me dit "qu'est-ce que tu as dit dans la cassette" ? Je lui réponds "t'as qu'à demander ce qu'il y a dans la cassette", et là, trois ou quatre fois il me répète "qu'est-ce qu'il y a dans la cassette" ? Il était hystérique de rage. Je suis sortie de la voiture et je suis partie car c'était trop tendu. »
Hélène Gaubert a décidé d'enregistrer son mari à son insu après les perquisitions subies par l'ancien conseiller du chef de l'Etat. « J'avais décidé d'enregistrer la conversation, parce que je me suis dit on ne sait jamais, s'il me fait encore des menaces, a indiqué Hélène Gaubert. Je m'y suis rendue avec un enregistreur que j'avais dissimulé dans la poche de ma veste. »
L'objectif de Thierry Gaubert est d'obtenir le silence de sa femme. Il lui intime l'ordre d'en dire le moins possible aux policiers et de cacher à tout prix l'origine et l'étendue de leur fortune. En particulier leur villa en Colombie, comme en témoigne la retranscription de l'enregistrement. M. Gaubert dit à sa femme, en parlant de lui-même: « Ce qu'il faut dire, il a acheté une maison, enfin un terrain avec une petite, petite maison dessus, ça c'est ce qu'il faut dire, et non pas une grande maison... (inaudible) grande maison qu'un ami nous prêtait, un ami nous prêtait à côté... Ou qu'on louait, combien je ne sais pas. En tout cas, on n'a pas de grande maison.»
Mediapart a montré ici, ici et là la réalité de cet investissement immobilier secret. Mais Thierry Gaubert est allé encore plus loin puisqu'il a par la suite demandé à sa femme de « se rétracter ».Malgré son témoignage, la pression n'est pas retombée. Le 25 octobre, Hélène Gaubert s'est en effet plainte d'avoir reçu, à partir des téléphones portables de ses filles, de nombreux textos d'insultes et de menaces qu'elle soupçonne en réalité de provenir de son mari.
Ci-dessous, le décryptage de la conversation entre Thierry et Hélène Gaubert, remise le 8 septembre aux enquêteurs.
Thierry : « Vraiment c'est con de le dire que tu mentes à la police par téléphone, vraiment c'est con. »
Hélène : « De quoi?»
Thierry : « Tu m'as dit "tu me demandes de mentir à la police" et tout ça par téléphone. »
Hélène : « Ah, ben oui mais bon »
Thierry : « Alors euh, attends je vais te dire que dans la vie c'est vrai tu n'es pas très intelligente, t'es toute seule et là tu comprends rien, c'est comme ça, t'as pas fait d'études, bon je te demande d'essayer de faire un effort parce que ce que je te dis c'est la réalité, si tu ne comprends pas ça, c'est dramatique. On est mariés. »
Hélène : « Oui. »
Thierry : « C'est-à-dire que dans le statut français, dans le droit français, ce qui m'arrive à moi t'arrive à toi et ce qui t'arrive à toi m'arrive à moi, ça veut dire qu'on a le même foyer fiscal, ça c'est un truc que les avocats de divorce savent et que les femmes ne se rendent pas compte, donc si, si tu veux m'emmerder, si tu m'emmerdes moi mais tu t'emmerdes toi aussi, parce que, c'est pas que tu es censée ne rien savoir »
Hélène : « Ben, si euh c'est marqué vendre...»
Thierry : « Bah vendre, ça ils s'en foutent, nul n'est censé ignorer la loi, c'est marqué, nul n'est censé ignorer la loi. Tu peux pas t'en tirer (inaudible) (et signer sur les plans) ça ne marche pas, surtout qu'il y aura un juge très chiant donc euh ne crois pas, c'est contre ton intérêt à toi.
On a intérêt dans cette affaire à être très soudés, parce que comme, comme on est mariés, il n'y a pas de vol entre époux, c'est la même chose, donc si j'ai des problèmes t'as des problèmes, si t'as le vol, j'ai le vol, il faut vraiment que tu comprennes et n'écoutes pas tes connasses de copines, (t'as ta vie.., elles s'en mêlent), si t'écoutes des gens comme ça tu vas pas loin, (inaudible) Bon, dans cette période là je ne sais pas ce qui va arriver, on n'a pas intérêt à se tirer dans les pattes parce que si, si moi je coule tu coules avec. »
Hélène : « Oui ben oui »
Thierry : « D'accord »
Thierry : « Bon ça euh, bon alors euh je voulais te dire pour l'histoire de la police, bon, je ne sais pas mais, je ne sais pas exactement si, je vais voir si je peux régulariser les choses, bon euh, on en parlera début septembre avant que tu sois convoquée mais ce ne sera pas tout de suite, ce qu'il faut, tu dois absolument dire ça car si tu dis le contraire je t'assure ça sera mauvais pour moi et ce qui est mauvais pour moi est mauvais pour toi et n'écoutes pas les gens qui disent ça parce que ce sont des cons, ils s'en foutent. Tu sais il y a une phrase qui dit les concierges sont pas les payeurs. »
Hélène : « Hum, hum. »
Thierry : « C'est facile de dire, "faut faire ça, c'est un salaud...", tu zappes, écoutes-les et tu verras où tu en seras après, vraiment je te garantis que ça va pas, bon alors, tu dis simplement c'est un compte que euh, effectivement qui est à mon nom, que j'ai ouvert il y a très longtemps, il y a prescription, c'est à dire il y a plus de dix ans, il a été ouvert en 2001, tu sais ce que c'est la prescription ? »
Hélène : « Oui, oui, ça oui, oui. »
Thierry : « Donc il y a prescription à cause des délais et je l'ai ouvert parce que j'avais des héritages de ma famille qui vivait à l'étranger, voilà ils donnaient de l'argent, je ne sais pas combien il y a dedans, très bien, et voilà c'est mon mari, non, je ne sais pas moi, il y a longtemps, c'est ma famille, quelle famille ? Ma famille qui vivait à l'étranger.»
Hélène : « Oui mais il vont savoir d'où ça vient?'
Thierry : « Non, non. Ca c'est important, l'argent, non je t'explique, l'argent est arrivé euh, l'argent qui est en Suisse là, en fait je l'ai sorti (ou il est sorti) de Suisse et je l'ai mis là-bas or cet argent, les coupures, maintenant il n'y a plus la trace, ils ne savent pas d'où vient l'argent, bon cet argent même (s'ils analysent ou ils vont enquêter à la police) mais ils ne pourront jamais savoir, on ne garde pas d'archives au cabinet, donc on est tranquille là dessus.
Ce que vous voulez évidemment c'est les dons d'argent de ma famille, euh bon, bon pourquoi vous ne l'avez pas déclaré? Parce que ce n'est pas moi qui m'en suis occupée, c'était les gens de ma famille, l'argent de ma grand mère, c'était l'argent de ma grand-mère, (inaudible) d'accord de l'argent qui vient de ma grand mère mais on ne sait pas qui. Bien, après pourquoi vous avez mis vos enfants dessus ? Ben oui c'est normal s'il m'arrive quelque chose comme ça je euh. Alors autre chose, la maison je te cède la maison, ben la maison ça peut être un coupe gorge alors ça peut durer, euh ».
Hélène : « Je ne sais pas combien de mois avant que...»
Thierry: « A l'époque, je sais très bien ce qu'elle valait. »
Hélène : « Ben oui, j'ai demandé c'est normal c'est moi qui veut divorcer, j'ai besoin de connaître. »
Thierry : (inaudible).
Hélène : « Ben si, parce que tu, euh tu mets un peu de pression.»
Thierry : « Non (inaudible).»
Hélène : « Ben à chaque fois t'arrêtes pas de m'en faire, alors euh, de la pression...»
Thierry : « Non, j't'en fais, j't'en fais parce que bon, enfin j't'en fais, donc la maison, tu dis ça, tu dis que moi j'en sais rien, tu dis que je ne suis pas propriétaire de la maison, qu'on a une maison qu'on nous prête, (inaudible) pour m'emmerder mais en réalité je sais qu'il a un terrain avec une petite maison, une petite maison, tu ne dis pas une grande, parce qu'une grande (inaudible) effectivement il a acheté, combien le budget je n'en sais rien, (inaudible)
Ce qu'il faut dire : il a acheté une maison, enfin un terrain avec une petite, petite maison dessus (ça c'est ce qu'il faut dire) et non pas une grande maison... (inaudible) grande maison qu'un ami nous prêtait, un ami nous prêtait à côté... Ou qu'on louait, combien je ne sais pas. En tout cas, on n'a pas de grande maison. »
Hélène : « Ouais d'accord, tout ça c'est en dessous, euh.»
Thierry: « Ouais mais attends (inaudible) la vérité. »
Hélène : « Hum »
Thierry : « Pour moi, t'as intérêt de mentir, parce que je t'ai dit, si les problèmes que j'aurais de moi, ils reviendront sur toi, après, je ne pourrai plus, après je ne pourrai plus, ça je ne pourrai plus payer, quand je pourrai plus ça payer tu fais quoi ? »
Hélène : « Ben je vais chez mes parents. »
Thierry : « Chez tes parents.»
Hélène : « Non mais euh.»
Thierry : « C'est ça que tu veux ? »
Hélène : « Non mais je veux me protéger, point »
Thierry : « Te protéger ? Qu'est-ce que tu racontes ? »
Hélène : « (inaudible).»