Un deuxième soldat français s’est suicidé en Afghanistan
24 Août 2010 Par
Le 10 août 2010, un militaire français, soldat de 1re classe du 1er régiment médical, s'est donné la mort en Afghanistan. L'information, révélée ce jeudi par le blog Secret Défense, a été confirmée à Mediapart par le colonel Thierry Burkhard, porte-parole de l'état-major des armées. Pourquoi l'armée n'a-t-elle pas communiqué sur ce suicide, le second depuis le début de l'engagement de la France en Afghanistan? «Il y a d'abord eu une enquête pour déterminer les causes du décès, pour s'assurer qu'il s'agissait bien d'un suicide, affirme le colonel Thierry Burkhard. De manière générale, nous ne communiquons pas sur les suicides. Et puis, la famille ne souhaitait sans doute pas médiatiser ce drame, sans quoi il ne lui aurait pas été difficile de le faire savoir.»
Mardi en ouverture de la 18e conférence des ambassadeurs, le président de la République a affirmé que «la France restera en Afghanistan le temps qu'il faudra». La veille, deux militaires français, le lieutenant Lorenzo Mezzasalma et le caporal Jean-Nicolas Panezuck, avaient été tués dans des combats au sud de Tagab, dans la province de Kapisa, située au nord-est de Kaboul. Grièvement blessés par balles, l'officier et le soldat français, membres du 21e régiment d'infanterie de marine de Fréjus, sont décédés des suites de leurs blessures, a annoncé l'Elysée dans un communiqué. Trois autres membres du même régiment ont été blessés au cours de la nuit, au début de l'opération. Ils ont été rapatriés par un avion sanitaire qui a atterri dans la nuit de lundi à mardi sur la base aérienne de Villacoublay.
A ce jour, 48 soldats français ont trouvé la mort en Afghanistan. «Ces militaires ont payé de leur vie l'engagement de la France au service de la paix et de la sécurité du peuple afghan», a ajouté, lundi, la présidence française.
Le ministre de la défense, Hervé Morin, «s'incline» quant à lui «devant le sacrifice de ces deux militaires et adresse à leurs familles et à leurs camarades du 21e régiment d'infanterie de marine de Fréjus ses plus sincères condoléances ainsi que ses vœux de prompt rétablissement aux blessés». Le ministre salue «l'engagement et la détermination des soldats français pour le retour de la stabilité, le rétablissement de la paix et le développement en Afghanistan, et leur exprime toute sa confiance et son soutien».
Que nous révèle l'examen des circonstances de la mort des deux soldats français? «Lundi 23 août 2010, explique l'état-major de l'armée française, le GTIA (groupement tactique interarmes) Kapisa et les forces de sécurité afghanes ont conduit une opération de sécurisation en vallée de Bedraou au cours de laquelle deux militaires français ont été tués. Cette opération s'inscrivait dans le cadre d'une campagne d'opérations menée par la brigade française en Kapisa et Surobi, visant à désorganiser les réseaux insurgés, à réduire leurs capacités logistiques. Ainsi, depuis le début du mois d'août, les GTIA Kapisa et Surobi ont conduit une quinzaine d'opérations au nord et sud de la Kapisa, et au nord d'Uzbeen. Dans le cadre d'une de ces opérations, deux militaires français ont été tués ce matin en Kapisa.»
Le 9 juillet 2010, le sergent-chef Laurent Mosic a perdu la vie à proximité de cette même vallée, où les hommes du 21e régiment d'infanterie de marine participaient lundi à une opération de «contre-insurrection».
«Depuis le début du mois, expliquait lundi à la presse le colonel Thierry Burkhard, porte-parole de l'état-major des armées, nos deux bataillons présents en Kapisa et plus au sud dans le district de Surobi ont effectué dans le secteur quinze opérations, soit pratiquement plus d'une tous les deux ou trois jours.» Or, toujours selon le porte-parole, «la multiplication des actions entraîne la multiplication des victimes».
Une analyse qui permet à elle seule de poser la question suivante: que fait la France en Afghanistan? La présence des soldats français permet-elle vraiment, comme le prétend le gouvernement, de contribuer à «sécuriser» le pays? (Sur ce sujet, lire le billet de François Bonnet, «Il faut quitter l'Afghanistan».)
Pour le ministre de la défense, Hervé Morin, tout est limpide, ainsi qu'il le rappelait début août: «L'armée française doit rester en Afghanistan parce qu'il n'y a pas d'autre solution.» Mais ce lundi, la mort des deux soldats a relancé la polémique sur le choix de la France de s'impliquer dans un conflit qui dure depuis huit ans, et ressemble chaque jour un peu plus à un bourbier sans fin. Le parti socialiste a réagi vivement, après avoir salué «la mémoire» des deux hommes.
«Ce douloureux événement, ainsi que la mort de plus de 445 soldats de l'OTAN depuis le début de l'année 2010», témoignent de «la dégradation continue de la situation sécuritaire en Afghanistan», selon les secrétaires nationaux du PS Jean-Christophe Cambadélis et Clotilde Valter. Le PS«réitère sa demande, faite en février 2010, d'une Conférence internationale sous l'égide de l'ONU, avec la participation de toutes les composantes de la société afghane et des pays voisins de l'Afghanistan, pour travailler à une solution politique à ce conflit». Pour le député et président de Debout la République, Nicolas Dupont-Aignan (ex-UMP), il est nécessaire de réagir. Il souhaite que les ministres de la défense et des affaires étrangères soient entendus à l'Assemblée nationale sur la situation en Afghanistan.
Mardi, le PCF a de son côté affirmé que les troupes françaises ainsi que celles de l'OTAN «doivent être retirées dans les plus brefs délais de l'Afghanistan», alors que deux militaires français ont été tués et trois autres blessés lundi dans ce pays. «Ce nouveau drame soulève, une fois encore, la question de l'intervention militaire de l'OTAN dans ce pays et notamment de la participation de la France à cette guerre américaine sans issue, sans légitimité politique et sans espoir pour l'avenir du peuple afghan», affirme le parti communiste français dans un communiqué.
Et sur le terrain, où en est-on? La veille de la mort des deux soldats français, quatre soldats américains ont été tués dans le sud et l'est de l'Afghanistan lors de combats et par l'explosion d'une mine artisanale, l'arme de prédilection des insurgés. Ces décès portent à 451 le nombre de soldats étrangers (dont 292 Américains) morts dans des opérations militaires en Afghanistan depuis le début de l'année, contre 520 pour toute l'année 2009.
Pourtant, selon le général américain David Petraeus, chef des forces internationales en Afghanistan depuis le renvoi du général McChrystal, les troupes de l'OTAN ont «repris l'ascendant sur les talibans» dans certaines régions, bien qu'il faille s'attendre à de «rudes combats» pour progresser sur d'autres terrains. «La dynamique que les talibans ont établie ces dernières années a été inversée dans de nombreuses régions du pays et sera également inversée dans les autres régions», a-t-il déclaré lundi dans un entretien à la BBC. «Mais ce n'est pas suffisant. Il faut non seulement inverser la dynamique, mais aussi bien sûr faire disparaître les sanctuaires où les talibans ont pu s'établir pendant ces années où ils ont profité de cette dynamique, et cela signifie qu'il faut s'attendre à de rudes combats.» Le général s’est en outre une nouvelle fois déclaré opposé à tout «retrait précipité» du pays.
Le président Barack Obama s'est engagé à entamer le retrait américain en juillet 2011, à un rythme qui sera décidé en fonction de la situation sur le terrain.