Ségolène Royal relance sa «machine de guerre»
Elle est à la traîne dans les sondages, mais elle n'a pas changé: Ségolène Royal, candidate malheureuse en 2007 face à Nicolas Sarkozy, espère une nouvelle fois imposer sa «marque de fabrique» pour remporter la primaire socialiste, et damer le pion aux favoris tout désignés que sont actuellement François Hollande et Dominique Strauss-Kahn. Avec encore et toujours la même stratégie: avancer des propositions qui se veulent choc pour se démarquer et toucher les milieux populaires, avec, en toile de fond, de multiples initiatives locales autour de son association, Désirs d'avenir.
Pour son grand retour médiatique – après une disette de plusieurs semaines–, la présidente de la région Poitou-Charentes a ainsi essaimé sa différence au fil de ses interventions à la radio ou à la télé, sur ses thèmes fétiches comme le pouvoir d'achat, le contrôle de l'immigration ou les symboles nationaux. Le tout en répétant tout le bien qu'elle pense du projet socialiste, vu comme le «socle commun» de tous les candidats.
Dernier exemple en date: les virulentes attaques contre le RSA de Laurent Wauquiez. Mercredi sur France Info, si Royal s'est refusée à «dresser les pauvres contre les très pauvres», elle a repris son credo de 2007 de la«société du donnant-donnant». «Quand quelqu'un qui travaille dur voit son voisin qui est au RSA avec seulement 200 euros de moins que son salaire, il se dit qu'il y a quelque chose qui ne va pas. Et ce qui ne va pas, ce sont les revenus qui sont trop inéquitablement redistribués et l'assistanat des riches auxquels on ne demande rien», a expliqué la candidate à la primaire socialiste. Pour marquer son engagement auprès des classes populaires, Royal a aussi proposé de bloquer les prix de 50 produits de base et d'obliger les grandes surfaces à acheter «au moins 10% de leurs produits en circuit court».
Dimanche dernier, c'était sur le thème de la République que Royal a rejoué une partition qui lui est familière, elle qui avait suggéré en 2007 que chaque famille installe un drapeau français à sa fenêtre le 14 juillet. A l'occasion d'un débat organisé à Paris, trente ans après la victoire de François Mitterrand à l'élection présidentielle, la candidate s'est lancée dans un plaidoyer pour la réappropriation des symboles nationaux, après avoir demandé à ses camarades de Désirs d'avenir de venir avec un accessoire bleu, blanc ou rouge...
Elle s'est aussi illustrée récemment pour avoir envisagé – à l'instar de Manuel Valls, mais à rebours de la grande majorité de ses camarades – une suspension de la convention Schengen pour limiter l'arrivée de migrants, demandée par Nicolas Sarkozy. «Ne faisons pas de polémiques, là où il n'y en a pas. Il s'agit de résoudre sérieusement et correctement les problèmes. (...) Si, en effet, c'est nécessaire, appliquons l'article 2 de la convention, sans agitation politicienne», avait-elle expliqué sur France Inter.
Enfin, dernier exemple: la démocratie participative, qui compte là encore parmi les credo de la candidate. Lors d'un débat organisé à Paris sur la fiscalité, Royal avait consciencieusement repris sur le fond le texte du projet socialiste pour 2012, mais pour mieux y apporter sa petite touche sur la méthode. «Je propose que soient organisés des Etats généraux de la révolution fiscale», avait-elle lancé, recueillant aussitôt une ovation de ses partisans – très nombreux ce jour-là. Elle avait aussi envisagé d'inscrire dans la Constitution la répartition plus juste de l'impôt entre le capital et le travail et la pérennisation des ressources pour la Sécurité sociale (dans le cadre de la fusion entre la CSG et l'impôt sur le revenu).
«Après une phase de silence médiatique où elle a voulu prendre le temps du travail de fond et de rencontre avec les Français, Ségolène Royal a considéré que le moment était venu d'exprimer fortement les réponses qu'attendent les Français, notamment ceux qui sont les plus éloignés de la politique», explique son inamovible porte-parole, le député maire de Laval, Guillaume Garot.
Ses partisans en sont convaincus: Royal peut encore créer la surprise. «Elle est toujours un cran en avance. Elle sent mieux les choses, elle a une grande capacité d'intuition et elle s'exprime plus clairement que d'autres», selon le député Jean-Louis Bianco. S'il ne fera son choix définitif qu'au début de l'été, quand toutes les candidatures socialistes seront déposées, il reste persuadé que Royal «touche mieux les jeunes, beaucoup mieux les jeunes des cités et un peu mieux les ouvriers». «Elle a cette capacité d'être en résonance avec les vrais problèmes des Français, d'entendre les souffrances sociales», dit une autre de ses proches, la maire du IVe arrondissement de Paris, Dominique Bertinotti.
Les sondages sont mauvais? C'est parce que les médias ont fait leurs unes sur DSK, puis sur Hollande, puis sur Aubry, quand Royal faisait la grève des antennes, avance Guillaume Garot. Elle agace? «Mitterrand, c'était pareil. Il suscitait et de la passion et de la haine», rétorque Bertinotti. Elle n'impose plus son agenda? «Ses positions ne créent plus la polémique parce qu'elles sont désormais beaucoup plus largement partagées par le PS», explique Garot. La grande majorité des élus qui la soutenaient – comme Arnaud Montebourg, lui-même candidat, Gérard Collomb, Patrick Mennucci ou Vincent Peillon – ont déserté? «On ne s'en préoccupe pas pour le moment. Royal ne s'obsède pas à téléphoner pour arracher des signatures pour les primaires; ça, c'est la politique à l'ancienne!», affirme Bianco. Avant de souffler: «Et puis quand le vent tourne, les amis reviennent...»
En attendant, Royal fonctionne avec une équipe resserrée de fidèles parmi les fidèles, qui se réunissent chaque semaine en conseil politique avecGarot, Bianco, Bertinotti, mais aussi Jean-Jack Queyranne (député du Rhône), Najat Vallaud-Belkacem (adjointe au maire de Lyon), Delphine Batho (députée des Deux-Sèvres) et Bernard Lesterlin (député de l'Allier).
Et elle s'appuie sur une indéniable popularité: à chacun de ses déplacements -elle sera samedi à Nancy-, les salles sont combles, avec un public parfois plus jeune et plus métissé qu'à toute autre réunion du Parti socialiste. Royal peut surtout compter sur le soutien de l'association qu'elle avait créée pour préparer la primaire de 2006, Désirs d'avenir (DA).
Très active sur le net – un site national, de nombreux sites locaux et des groupes sur Facebook –, elle compte plusieurs dizaines de militants. Les estimations, invérifiables, varient selon les interlocuteurs, mais tournent autour de 10.000 «cartes», obtenues en échange d'une cotisation d'un montant minimum de 5 euros. «Depuis la déclaration de candidature de Ségolène, ils se sont mis en ordre de bataille... C'est une machine de guerre. On est en train de bâtir notre toile d'araignée», affirme Kamel Chibli, secrétaire général de DA. Après les cafouillages des premiers temps, les «animateurs ont été formés» et l'association «est beaucoup plus structurée qu'en 2007», dit-il.
La consigne militante est claire: organiser partout des débats, des réunions, et les fameuses universités populaires participatives sur des thèmes variés comme la fiscalité, l'euro, la fraternité ou le pouvoir d'achat. Les militants de DA font aussi des «micro-trottoirs» dans les grandes villes: avec un formulaire type – comme pour un sondage –, ils interpellent les passants en les interrogeant sur leurs préoccupations quotidiennes avant d'amener l'échéance des primaires, puis le soutien à Royal. «C'est très organisé. N'importe quel adhérent est un ambassadeur de Ségolène Royal», selon Chibli.
Les fans sont en tout cas conquis. Annick, 60 ans, est militante DA à Paris depuis 2006. Comme la grande majorité des membres de l'association, elle est aussi encartée au PS, mais c'est avec Ségolène Royal que, dit-elle, elle«retrouve le plaisir de militer». «On a une grande liberté, on peut prendre des initiatives à la base, organiser des universités populaires en allant voir nous-mêmes des universitaires pour leur proposer de participer. Au PS, la pensée vient d'en haut. Les militants sont simplement là pour distribuer des tracts ou faire le tour des boîtes aux lettres», raconte cette retraitée du nucléaire.
«Sur les mobilisations locales, on ne voit jamais les militants du PS. Dans les comités de chômeurs non plus. Alors qu'il y a une attente», dit aussi Elisabeth, une militante du MLF depuis les années 1970, rentrée au PS – et à DA – à l'occasion de la campagne de 2006-2007. Philippe, 50 ans, lui aussi «double appartenant» à Paris, s'ennuie dans les réunions du parti: «Elles n'ont aucun intérêt. Tout est structuré autour des motions (du congrès, ndlr), et on sait à l'avance ce que chacun va dire. A DA, il y a des vrais débats, il n'y a pas de sujets tabous. Moi, pour avoir parlé de sécurité dans les banlieues, on m'a traité de droitier au PS... Alors que tout le monde en parle!»
Kamel Chibli conclut: «On n'est pas un parti. Mais notre force, c'est d'être en lien avec l'extérieur du parti. Tout le monde peut venir aux réunions, on fidélise une population de gauche. On la rencontre toute l'année, pas seulement la veille des élections...» L'objectif: convaincre ces milliers de personnes qui sont venues à un débat ou une université participative de voter à la primaire cet automne. Avec l'espoir que cette «machine de guerre» fasse la différence avec les états-majors classiques du PS.