SeaFrance: «On a appris à se méfier des annonces des politiques»
«Incroyable», «hallucinant»,«spectaculaire», «bizarre»... A Calais, on ne sait plus quel adjectif employer pour qualifier le dernier rebondissement du feuilleton «SeaFrance»: le revirement soudain, lundi 2 janvier, du président Nicolas Sarkozy. A la surprise générale, il est venu contredire la position officielle jusque-là affichée par ses ministres et redonner un peu d'espoir aux salariés qui avaient posté, de désespoir, la nuit du nouvel an sur Youtubeune parodie d'un vieux tube de Sardou: «Ne m'appelez plus jamais SeaFrance/La France, elle me laisse tomber/Ne m'appelez plus jamais SeaFrance/La France, elle m'a abandonnée» :
En un week-end, au lendemain de ses vœux télévisés aux Françaiset à quinze jours du sommet sur l'emploi, le chef de l'Etat a décidé de s'emparer du cas SeaFrance et de soutenir le projet de société de coopérative ouvrière (Scop) porté par les salariés, l'unique offre en lice pour sauver la dernière compagnie transmanche française, en liquidation judiciaire depuis le 16 novembre. Ce, à la veille, de l'audience fatidique du tribunal de commerce de Paris (NDLR: reportée ce matin au 9 janvier) qui doit statuer sur la viabilité du projet de reprise ou prononcer la liquidation de cette filiale de la SNCF qui emploie 880 emplois en CDI et génère au moins autant d'emplois indirects sur le bassin du Calaisis.
Objectif: éviter de donner l'image d'un président qui lâche les entreprises en difficultés à quatre mois de la présidentielle – même s'il ne croit pas une seconde au projet de Scop –, et promettre, quitte à être désavoué dans quelques mois, comme ce fut le cas pour l'aciérie Arcelor-Mittal à Gandrange, en Moselle. Ses troupes ont ainsi été obligées de ravaler leur chapeau. A commencer parThierry Mariani, le ministre des Transports. Vendredi 31 décembre, ce dernier avait brocardé à la sortie d'une énième réunion ministérielle à l'hôtel de Roquelaure, boulevard Saint-Germain, le projet de Scop et ses repreneurs: «On est dans le jusqu'au-boutisme, je dirais même du fanatisme qui nous mène au suicide collectif. Le syndicat de SeaFrance porte une très lourde responsabilité.»
Plus récemment, lundi, avant la réunion interministérielle voulue par Nicolas Sarkozy, Nathalie Kosciusko-Morizet, invitée du sept-neuf de France Inter (aller à la minute 103), avait surenchéri, non sans railler Benoît Hamon, le porte-parole du parti socialiste qui a souscrit la semaine dernière symboliquement deux parts dans la Scop (soit 100 euros): «C'est bien une Scop mais il faut trouver 50 millions d'euros.» Pour la ministre de l'écologie, «la seule solution, c'était la reprise par un privé». «Louis-Dreyfus Armateur avait fait une proposition mais les représentants locaux n'ont pas voulu discuter. Ils ont refusé trois rendez-vous», avait-elle dénoncé.
Dans une lettre adressée aux salariés repreneurs (voir ci-dessous), Nicolas Sarkozy a donc détaillé son plan de sauvetage pour trouver rapidement les cinquante millions d'euros nécessaires au démarrage de la Scop qui n'a pour l'instant que 100.000 euros et une promesse de la région Nord-Pas-de-Calais et des collectivités locales d'injecter quinze millions d'euros. Il n'a pas offert une avance sur trésorerie comme l'espèrent depuis des mois les marins de la CFDT, la commission européenne interdisant toute aide directe de l'Etat ou de son établissement public, la SNCF, pour renflouer une entreprise en faillite. Il n'a pas non plus fait appel au Fonds stratégique d'investissement (FSI) mais a promis des indemnisations de licenciement non négligeables pour contourner les règles européennes. «L'étape de la cessation de paiements apparaît inéluctable», écrit le président qui explique «avoir demandé à la SNCF de mettre en place une indemnisation supra-légale exceptionnelle en faveur des salariés licenciés afin de leur permettre d'apporter ces fonds à la Scop».
Coup de com' calculé d'un président en campagne qui connaît une fin de mandat catastrophique, avec 2,8 millions de chômeurs, un chiffre jamais atteint depuis douze ans, ou engagement réel et réfléchi pour éviter 2.000 suppressions d'emplois dans une région économiquement sinistrée? Les salariés et la CFDT Maritime Nord, le puissant syndicat de SeaFrance à l'origine du projet de Scop, lâché par son bureau national pour son jusqu'au-boutisme, se posent la question. Ils ont accueilli la nouvelle sans tambour ni trompette, avec beaucoup de scepticisme, échaudés par des semaines de batailles sur tous les fronts et de douches froides. «On a appris à se méfier des annonces des politiques. On attend du concret. Nous allons étudier leur proposition et demander du temps au tribunal, ce mardi matin», confiaient, lundi soir, à la sortie du ministère des transports, Bruno Landy et Didier Cappelle, deux des hommes forts du syndicat.
Descendu de Calais pour être reçu en urgence, en fin d'après-midi, par le ministre des Transports, Thierry Mariani, et la ministre de l'écologie, Nathalie Kosciusko-Morizet, le duo n'affichait plus, à l'issue de la réunion interministérielle convoquée par Nicolas Sarkozy, l'optimisme de la fin de matinée lorsqu'ils avaient appris le virage à 180 degrés du gouvernement. «On est dubitatifs», avouaient-ils dans le métro qui les ramenait vers le train du retour en gare du Nord, guère convaincus par la présentation du montage juridique. «Leur proposition reste floue, déplorait Bruno Landy.On voit qu'elle a été bricolée en toute hâte. On n'a pas de données chiffrées. Ils font grossièrement des maths: 880 salariés multipliés par 50.000 euros d'indemnités égalent 44 millions d'euros... Mais tous les salariés ne vont pas nous suivre. Certains, à deux ans de la retraite, vont vouloir partir avec leurs primes, d'autres vont se lancer dans un autre boulot.»
Pour Didier Cappelle, «la solution la plus simple», c'était la leur: le rachat de SeaFrance par la Scop sans passer par la case “liquidation”. «L'Etat s'abrite derrière Bruxelles. Sa solution va être longue, compliquée voire impossible. Si demain la boîte est liquidée, cela implique la liquidation de l'autre filiale en Grande-Bretagne, SeaFrance limited, la vente aux enchères des navires. Cela va prendre des mois. On n'aura plus notre outil de travail. Pendant ce temps-là, les concurrents s'organisent», pestait le sécrétaire général du syndicat. En quarante ans de syndicalisme et de navigation, ce sexagénaire, taillé comme un pilier de rugby, n'a jamais aussi souvent porté son costume-cravate et rencontré autant de ministres que ces derniers jours: «Depuis six ans qu'on se bat, je n'en ai pas vu un seul alors que 750 salariés ont été licenciés!»
Il a «l'impression que Sarko découvre le dossier pour la première fois», que «ses ministres le survolent alors que le conflit ne date pas d'hier»: «On n'est pas dupes. On n'est plus dans l'économie mais dans le politique. Il a sorti l'idée au petit-déjeuner. A quatre mois de la présidentielle, il ne veut pas de 2.000 chômeurs en plus. Mais on ne le laissera pas nous vendre du rêve. Le temps est compté. On va vite voir s'il y a un fossé entre ses paroles et ses actes. Peut-être qu'il veut nous savonner la planche pour décourager les salariés de nous suivre ? Si c'est le cas, ce serait une stratégie très vicieuse de sa part. On ne se laissera pas faire.»