Schneider se délocalise partiellement à Hong Kong
La décision risque d'alimenter un vif débat : selon nos informations, Schneider Electric, qui figure parmi les plus grands groupes industriels français et qui est coté à l'indice phare de la Bourse de Paris, le CAC 40, va se délocaliser partiellement à Hong Kong. Trois des sept directeurs généraux du groupe, ceux des ressources humaines, de la stratégie et des opérations industrielles, ont en effet quitté le siège, implanté à Rueil-Malmaison, dans les Hauts-de-Seine, pour aller s'y installer. Le patron du groupe, Jean-Pascal Tricoire, va faire de même. De la part d'un groupe qui figure parmi les champions français, et qui, à ce titre, a bénéficié de l'appui du gouvernement – dans des conditions parfois si appuyées que cela a même suscité la controverse –, la décision risque donc de faire des vagues. Interrogée par Mediapart, la direction du groupe a confirmé l'essentiel de nos informations, tout en s'appliquant à en minorer la portée.
Au sein de l'équipe dirigeante du groupe Schneider, spécialisé dans les équipements électriques et la gestion de l'énergie, le fait n'est certes pas nouveau. Des dirigeants occupant des postes clés sont souvent envoyés exercer leurs talents à l'étranger, notamment aux Etats-Unis. Mais cette fois-ci, ce n'est pas de cela qu'il s'agit : ce sont deux des sept directeurs généraux, ceux qui ont en charge les directions générales les plus importantes, qui sont délocalisés à Hong Kong, avec une partie de leurs équipes. Autrement dit, cela signifie que c'est une grande partie du centre névralgique du groupe qui est délocalisée.
L'équipe dirigeante de Schneider Electric (elle est ici) comprend sept directeurs généraux, en charge des fonctions centrales du groupe. Parmi eux, Philippe Delorme, directeur général en charge de la stratégie, Annette Clayton, directrice générale en charge des opérations industrielles, etKaren Ferguson, directrice générale en charge des ressources humaines, ont donc quitté le siège social français pour s'installer à Hong Kong.
Preuve qu'il s'agit bel et bien d'une délocalisation du centre névalgique du groupe français, le président du groupe, Jean-Pascal Tricoire, va lui aussi, selon nos informations, faire ses valises. Officiellement, le groupe assure qu'il ne faut en tirer aucune conclusion car, par fonction, le patron d'un grand groupe internationalisé est toujours aux quatre coins du monde. Il n'empêche! Il est un signe qui ne trompe pas: la famille de Jean-Pascal Tricoire s'est elle-même s'installée à Hong Kong.
Cette délocalisation partielle de l'équipe dirigeante du groupe pose une cascade de questions. D'abord, elle prend valeur de symbole, compte tenu de la place qu'occupe Schneider dans l'histoire économique française (voici ce que le groupe dit lui-même de cette histoire). Des frères Schneider qui ont repris en 1836 les fonderies du Creusot jusqu'à l'expansion chinoise, émaillée de lourdes difficultés, le groupe est passé de la sidérurgie jusqu'à la gestion de l'électricité et des automatismes, en passant par la mécanique lourde et les chantiers navals, et a souvent été, depuis 170 ans, au cœur de l'histoire industrielle ou sociale française, de la monarchie de Juillet jusqu'à aujourd'hui. Au même titre par exemple que le groupe Wendel...
Alors, voir ce groupe depuis si longtemps enraciné en France choisir de déplacer son centre de gravité prend valeur de symbole. Dans les premiers balbutiements de la campagne présidentielle de 2012, cela viendra immanquablement alimenter de nouveaux débats sur les effets destructeurs de la mondialisation.
D'autant que le groupe Schneider est lui-même la preuve que la mondialisation a des effets pervers. Au plan social : à cause des suppressions d'emploi. Mais aussi pour de multiples autres raisons. Schneider a ainsi été pris en Chine ces dernières années dans une interminable confrontation judiciaire avec un groupe local et a connu d'innombrables déboires pour cause de pillage technologique ou de contrefaçons.
Un camouflet pour François Fillon
La décision prend d'autant plus de relief que le groupe a longtemps eu pour tête de proue Henri Lachmann – c'est aujourd'hui le président du conseil de surveillance. Or, ce patron volubile, qui était l'un des proches amis de Jacques Chirac, a souvent pointé certains des excès de la mondialisation ou de la financiarisation et défendu l'ancrage français des grands groupes.
Pour le gouvernement, c'est donc une mauvaise nouvelle. C'est même un camouflet, puisque, il y a peu, François Fillon a lui-même publiquement apporté son appui au groupe Schneider, au risque de susciter la polémique, au motif qu'il s'agissait d'un « champion français ».
A la fin de l'automne 2009, l'Elysée et Matignon ont en effet lourdement pesé pour que la partie distribution de la branche Transmission et Distribution (T&D), contrôlée à l'époque par le groupe public Areva, soit cédée au tandem franco-français Alstom-Schneider, alors que l'américain General Electric et le japonais Toshiba avaient aussi répondu à l'appel d'offres. A l'époque, les pouvoirs publics avaient été accusés de favoritisme. Le groupe japonais avait menacé de déposer un recours au Conseil d'Etat et les syndicats d'Areva avaient également vivement attaqué ce choix, annonçant qu'ils le contesteraient devant les autorités de la concurrence européenne.
Or, François Fillon était alors en personne monté au créneau, pour défendre ce choix en jouant d'un argument principal : l'enracinement français du groupe Schneider. Le 3 décembre 2009, lors d'un déplacement au centre d'Alstom-Reichshoffen (Bas-Rhin), il avait prononcé un long discours (il est ici en PDF, et on peut l'écouter ci-dessus en vidéo à partir de 15'30''). « J'ai vu qu'on nous accusait dans la presse de "patriotisme économique" », s'était-il indigné, avant de suggérer qu'il acceptait partiellement ce mauvais procès : « Le projet d'Alstom et de Schneider permettra de constituer autour de Schneider le numéro un mondial de la moyenne tension, ça sera un nouveau champion français, et franchement je le dis, moi je n'ai pas honte, lorsque cela est possible de participer à la création de nouveaux champions français. »
La décision de délocalisation partielle porte sans doute sur le long terme bien des menaces, qui ne sont pas encore toutes perceptibles. N'est-ce qu'un premier pas avant une délocalisation qui sera plus clairement assumée ? Le groupe ne compte-il pas être de moins en moins un groupe de produits, pour devenir un groupe de solutions et de services ?
Schneider balaie ces interrogations. En réponse aux questions de Mediapart, il nous a fait savoir dans une déclaration écrite que l'affaire était presque banale: « Depuis des années, Schneider Electric est organisé autour d'une Direction générale multipolaire. Les membres de son comité exécutif étant déployés sur trois continents, Europe, Amérique, Asie. Les Directions fonctionnelles et opérationnelles du groupe sont réparties sur les trois continents et depuis plusieurs années la Direction industrielle du groupe est installée en Asie. En raison du fort développement de l'Asie et de la part importante du chiffre d'affaires qui y est réalisée (environ 25% du chiffre d'affaires), Schneider Electric a mis en place un projet spécial de soutien à cette croissance en Asie dans les années qui viennent. Dans le cadre de ce projet, la directrice des ressources humaines et le directeur de la stratégie se sont installés à Hong Kong pour un temps, afin d'accompagner la constitution du pôle managérial en Asie. Néanmoins, leurs équipes demeurent multipolaires, réparties sur les différents continents. »
Et, détaillant la situation du président du directoire, la déclaration ajoute: « Jean-Pascal Tricoire répartit son activité entre les différents continents. Il exerce sa responsabilité de président du Directoire du groupe, basé à Paris, sous la supervision du Conseil de surveillance présidé par Henri Lachmann, également basé à Paris. Pour appuyer ce projet, Jean-Pascal passera plus de temps en Asie. Sa famille a décidé de s'installer en Asie pour passer plus de temps avec lui et ce choix relève de la sphère de sa vie privée. »
En réponse à nos questions, la direction de Schneider nous a aussi communiqué une note en date du 29 juillet que Jean-Pascal Tricoire a adressée aux managers du groupe. Cette note en anglais (que l'on peut télécharger ici) confirme aussi nos informations.Quoi qu'il en soit, pour le court terme, il faut interpréter la décision pour ce qu'elle est : un pied de nez à François Fillon. Ainsi va souvent la vie, dans le monde du CAC 40 : les grands groupes empochent les aides que l'Etat leur apporte sans jamais exiger la moindre contrepartie ; et, du même coup, les grands patrons concernés n'ont même âs à dire merci.