L'UMP fait sa rentrée loin de l'ambiance conquérante de 2006
«Montrez que vous êtes unis et rangés derrière moi !», avait demandé en substance Nicolas Sarkozy lors de son dîner avec Jean-François Copé et Brice Hortefeux, le 24 août, à l'Elysée. Le chef de l'Etat veut faire du Campus d'été de l'UMP, qui s'ouvre ce vendredi à Marseille, une démonstration d'unité et de mobilisation pour sa réélection en 2012. Pas question de réitérer le fiasco de Port-Marly (Yvelines), où l'université d'été 2010, réduite à deux jours avec un budget divisé par trois, avait tourné à la guerre des clans entre Jean-François Copé, Xavier Bertrand et François Fillon.
Cette fois, l'UMP entend montrer qu'elle demeure le premier parti de France. En témoignent les 6 000 participants inscrits, soit «le plus important effectif depuis la création de l’UMP» (dixit Copé). Nul doute que le président a aussi imposé au patron du parti majoritaire une trève dans sa guéguerre avec Christian Estrosi. La querelle a pris trop d'importance ces dernières semaines au goût de l'Elysée. Elle a même offert au PS l'occasion d'administrer une leçon d'unité à Jean-François Copé. «Cette image, elle est impossible à l'UMP, a ironisé Benoît Hamon, le porte-parole du PS, en se félicitant de la photo de famille du Parti socialiste à La Rochelle. Ils ne la réussiront ni à Nice, ni à Marseille, ni nulle part. Impossible de faire une image (réunissant) M. Fillon, M. Bertrand, M. Copé».
Le secrétaire général de l'UMP s'est donc exécuté. Le 31 août, lors d'une conférence de presse en amont du Campus d'été, il a annoncé le «coup d'envoi de la présidentielle» et décliné les«troix axes» de son université d'été: «unité et mobilisation»,«débat et fond», «jeunesse».«L'heure est au rassemblement général (...). Ce qui nous rassemble est infiniment supérieur à ce qui nous divise», a-t-il affirmé. Ministres et ténors de la majorité ont déjà relayé le message dans les médias.
La veille, Jean-François Copé avait mis en scène sa réconciliation avec le maire de Nice. Un déjeuner près de l'Assemblée nationale, et une dépêche AFP à la sortie. La rencontre a été «ferme, déterminée, chaleureuse et authentique», a assuré l'ancien ministre de l'industrie. «Ça s'est très bien passé, dans une atmosphère très sympathique. Ils ont prévu de se revoir», a confirmé l'entourage de Copé. Mieux: celui-ci se rendra au meeting du maire de Nice organisé le 11 septembre, dans sa ville. Ironie du sort, le meeting, officiellement "anti-FN", était en fait destiné à court-circuiter la rentrée du patron de l'UMP à Marseille.
L'épisode est en tout cas symptômatique de l'impasse stratégique dans laquelle se trouve la majorité pour 2012. Une UMP endormie et scindée en deux, un chef de l'Etat en difficulté et un projet qui, pour l'instant, se limite à une campagne d'opposition au PS. On est loin, en effet, de l'ambiance conquérante de la pré-campagne de 2006. A demi-mots, le secrétaire général adjoint de l'UMP, Marc-Philippe Daubresse, le reconnaît. «L'heure n'est plus à 'Yes we can' mais à 'Comment éviter que le ciel nous tombe sur la tête'».
Un coup d'oeil dans le rétroviseur confirme que l'UMP de 2012 n'a plus grand chose à voir avec celle de 2007. En novembre 2004, lorsque Nicolas Sarkozy s'empare du parti majoritaire, c'est pour en faire une véritable machine de guerre qui doit le porter à l'Elysée trois ans plus tard (lire notre article).
Sous la houlette de la conseillère Emmanuelle Mignon, une vingtaine de conventions thématiques sont organisées entre 2005 et 2006. Experts, militants et acteurs de la société civile y débattent pour bâtir le «projet pour la France d'après». L'occasion pour la directrice des études de l'UMP de faire rencontrer certains intervenants jugés intéressants à son patron. Les courants et clubs associés de l'UMP sont réquisitionnés: François Fillon et son club "France.9", Pierre Méhaignerie et les "Démocrates et populaires", Roselyne Bachelot et ses "Rameaux", Patrick Devedjian et son "Collectif de la rupture".
Tous les indicateurs dans le rouge
Au sommet de la pyramide, une quinzaine de proches de Sarkozy sont chargés d'analyser les propositions des différents groupes de travail afin d'établir les dix mesures phares du projet. Des conseillers politiques, des membres de son bureau, des porte-parole du mouvement, quelques personnalités (François Baroin, Dominique Paillé) et sa garde rapprochée (Claude Guéant, Franck Louvrier, Laurent Solly, Frédéric Lefebvre). Le tout orchestré par François Fillon, futur locataire de Matignon.
S'ajoute à cela l'influence des réseaux personnels du candidat Sarkozy: des grands patrons (Martin Bouygues, Arnaud Lagardère, Vincent Bolloré, etc.) des économistes de renom (Nicolas Baverez, Jean-Hervé Lorenzi, Christian Saint-Etienne, Francis Kramarz), des intellectuels qui l'ont rejoint durant la campagne (André Glucksmann, Pascal Bruckner, Max Gallo, etc.), des ministres recalés de Jean-Pierre Raffarin (Eric Woerth, Roselyne Bachelot, Michel Barnier) puis des personnalités débauchées à gauche (Eric Besson, Bernard Kouchner).
A l'époque, on vante la force du président de l'UMP, celle d'avoir réussi le grand écart en faisant travailler ensemble des personnalités différentes comme le social-démocrate Pierre Méhaignerie, le gaulliste libéral Patrick Devedjian ou encore l'ancien membre de Démocratie libérale, Gérard Longuet.
La consécration a lieu le 14 janvier 2007, porte de Versailles, à Paris. Nicolas Sarkozy endosse les habits de candidat UMP lors d'une cérémonie aux allures de sacre napoléonien (vidéo ci-contre). Tout est déjà là. Le parti unique de la droite aux mains d'un seul homme, la posture bonapartiste, le discours mêlant autorité, patrie, et social, ordre et égalité. Surtout, la stratégie est limpide: réaliser l'unité de toutes les droites pour faire le plein de voix au premier tour; récupérer le vote de l'extrême droite en reprenant à son compte ses thèmes de prédilection (insécurité, immigration, identité nationale).
Aujourd'hui, bien malin qui peut dire quelle sera la stratégie de l'UMP pour 2012. Quel sera l'agenda du parti présidentiel d'ici l'annonce de la candidature de Sarkozy (en février-mars selon des responsables de la majorité)? Avec quels thèmes de campagne? Nicolas Sarkozy pourrait payer en 2012 son verrouillage du parti de 2007. En voulant rester le patron du mouvement, en supprimant le poste de président de l'UMP dès son arrivée à l'Elysée, il a privé sa machine électorale de leadership et de dynamisme.
Certes, Bruno Le Maire, délégué général de l’UMP au projet, présentera samedi un rapport d’étape sur le programme du parti majoritaire pour 2012. La députée (copéiste) Valérie Rosso-Debord l'a promis, «le fond va primer sur la forme», Marseille sera «l'aboutissement de toutes les conventions que nous avons lancé depuis avril». Mais ces rendez-vous thématiques ont créé plus de polémiques et de divisions (lire notre article) qu'elles n'ont apporté de propositions au projet présidentiel (lirenotre reportage du 7 juillet sur la convention «immigration»). Et l'actuel secrétaire général de l'UMP semble davantage concerné par l'échéance de 2017 que par celle de 2012.
Le chef de l'Etat, lui, chute à nouveau dans les sondages. «C'est la première fois sous la Vème République que les trois critères sur lesquels on jauge les chances d'un candidat sont négatifs», concède même Le Point cette semaine, sous la plume de Sylvie Pierre-Brossolette. Il faut dire que tous les indicateurs sont dans le rouge.
A commencer par le front social. Un rapport de l'Insee publié le 30 août dresse un constat accablant de la politique suivie par le chef de l'Etat: des riches de plus en plus nombreux et de plus en plus riches, des pauvres de plus en plus nombreux et de plus en plus pauvres (lire notre décryptage). Selon l'étude, le nombre des pauvres a franchi en France en 2009 un nouveau record pour atteindre le chiffre de 8,2 millions de personnes (+337.000 par rapport à 2008) tandis le niveau de vie médian des Français est resté bas (1.590 euros par mois).
Le chômage, lui, a augmenté en juillet, pour le troisième mois consécutif. Et ce n'est pas fini, comme nous l'expliquions le 25 août. Pôle emploi dénombrait à la fin du mois dernier 4,4 millions de chômeurs en recherche d'emploi, ayant exercé ou non une activité réduite au cours du mois précédent (les catégories A, B et C). Pour la seule catégorie A, il s'agit du taux de chômage le plus élevé depuis onze ans. De «mauvais»chiffres a reconnu le ministre du travail Xavier Bertrand. «Le problème, c'est qu'en matière de chômage le gouvernement ne fait que regarder les trains passer», s'est désolé François Fillon en privé, selon le Canard Enchaîné.
Une campagne d'opposition au PS
Ce n'est pas le nouveau plan de rigueur décidé par le chef de l'Etat - et annoncé par François Fillon le 24 août - qui inversera la tendance. Les plans d'austérité mis au point par la plupart des grands pays européens pour essayer d'apaiser les marchés financiers ont brisé la timide reprise (lire notre analyse). Dès le deuxième trimestre de cette année 2011, la croissance de l'économie est ainsi retombée en totale léthargie, selon les statistiques officielles de l'Insee: croissance zéro.
Certaines mesures d'austérité secouent la majorité elle-même. Comme le relèvement à 19,6% de la TVA pour les parcs à thème. Examinée en commission le 31 août, la proposition a été rejetée à l’unanimité des députés. Le débat en séance, le 6 septembre, promet d'être animé. Pas sûr non plus que la taxe sur les plus hauts revenus fasse l'unanimité à droite. D'autant quecertains ténors de la majorité ont déjà proposé d'aller plus loin que François Fillon (qui propose une «contribution exceptionnelle» de 3% pour les contribuables disposant d’un revenu fiscal supérieur à 500 000 euros).
Nicolas Sarkozy pensait se relancer avec l'inscription dans la Constitution de la règle d'or, qui prévoit un retour progressif à l'équilibre budgétaire. Cela lui permettait de faire d'une pierre deux coups: 1) apparaître comme un président responsable, désireux de maîtriser les déficits et de respecter l'engagement pris par la France; 2) piéger le PS, opposé à cette mesure, en convoquant le Congrès pour la voter et en appelant «la responsabilité de chacun».
Mais le chef de l'Etat pourrait bien être l'arroseur arrosé. Sans les voix socialistes, la majorité des 3/5 nécessaire à son adoption définitive est inaccessible. A moins de six mois de la présidentielle, un rejet, historique sous la Ve République, serait préjudiciable pour le futur candidat. Le président de l'Assemblée nationale, Bernard Accoyer, lui a d'ailleurs déconseillé de convoquer le Congrès. Dans une interview auFigaro, le 30 août, il affirme que «toutes les conditions ne (lui) paraissent pas réunies» et insiste sur «les risques de cette démarche». Devant quelques députés, Bernard Accoyer a été plus direct. «Si la note de la France est dégradée à cause d'un vote négatif du Congrès, ce ne sont pas les socialistes qui en feront les frais, mais Sarkozy en 2012», a-t-il lâché.
Autre boulet à traîner pour le candidat Sarkozy: le front des affaires, qui s'ouvre à nouveau alors que le chef de l'Etat pensait l'incendie éteint. L'été et la rentrée ont apporté de nouvelles révélations dans les affaires Karachi et ses ramifications nouvelles en Libye ou en Syrie (lire notre série «Les Documents Takieddine») et Bettencourt (lire notre édito du 31 août), confirmant que le chef de l'Etat était bien au coeur de scandales d'Etat.
Au milieu de ce constat morose, on voit mal quel thème de campagne pourrait émerger. L'identité nationale? Un flop qui a conduit à la suppression du ministère du même nom et au mea culpa de Nicolas Sarkozy en novembre 2010 par rapport à un débat qui a «provoqué des malentendus» et «n'a pas été compris». L'insécurité? Un échec. La venue à Marseille de Claude Guéant pour présenter le nouveau préfet à la sécurité a symbolisé l'échec de la politique sécuritaire de Nicolas Sarkozy (lire notre article). Le ministre de l'intérieur s'est contenté de quelques haltes chez des commerçants en 20 minutes chrono, ets'est fait distancer par Martine Aubry, en visite surprise dans la cité phocéenne pour dénoncer «le fiasco de la politique de Nicolas Sarkozy».
La lutte contre la fraude sociale? Le thème, relancé par Laurent Wauquiez en avril (qui dénonçait«l'assistanat», «cancer de la société»), développé par la Droite Populaire, et mis en pratique par le ministre du travail en juillet (avec l'annonce de la création d'un fichier des allocataires sociaux), contente certes une partie de l'électorat de droite. Mais au vu du paysage social, il apparaît comme une priorité intenable.
Selon l'état-major de l'UMP, le projet devrait s’articuler autour d’un thème principal, «la justice», et d’une priorité,«l’éducation». Avec 16.000 postes supprimés dans l'Education nationale à cette rentrée et 60.000 depuis 2007, le parti présidentiel risque d'être en mal de crédibilité... D'autant qu'une enquête du principal syndicat des chefs d'établissement vient de lever le voile sur les conséquences concrètes de ces suppressions, en s'appuyant sur un panel de 1500 collèges et lycées. Malgré les discours ministériels rassurants, 12% des établissements disent ne plus pouvoir assurer les horaires nationaux! (lire notre article du 29 août).
Faute d'avoir trouvé un credo pour 2012, l'UMP se réfugie donc dans une campagne d'opposition. Depuis quelques mois, les communiqués du parti présidentiel, ceux des ministres et les déclarations médiatiques sont tournées vers un objectif: attaquer le PS sur tous les fronts (l'affaire Guérini; les conditions de l'organisation de la primaire; la règle d'or).
Cet été, Nicolas Sarkozy a d'ailleurs fait passer le message à Brice Hortefeux et Jean-François Copé. Il faut lancer une offensive «anti-PS sur le thème de la morale républicaine». Dès le lendemain, le patron de l'UMP a dénoncé «la loi du silence» des responsables socialistes sur l'affaire Guérini. Les membres du gouvernement sont priés de venir ce week-end à Marseille pour distiller le même message.
Une campagne d'opposition ne suffira pas à la droite, aux affaires depuis 2002, pour l'emporter. A moins que la gauche ne se saborde elle-même. «Sarkozy ne peut pas gagner, mais la gauche peut perdre», glisse un proche du chef de l'Etat dans Le Point.