Sarkozy, l’urgent problème de la droite française
23 Août 2010 Par François Bonnet
· Il faut donc passer par l'étranger pour prendre la mesure de la radicalisation ultra-droitière impulsée par Nicolas Sarkozy depuis un mois. Après les Nations unies, après la commission européenne, c'était au tour du pape, ce week-end, de critiquer à mots découverts les expulsions de Roms (lire ici), tandis qu'une partie de l'Eglise catholique de France faisait connaître sous des formes variées (un prêtre allant même jusqu'à souhaiter «une crise cardiaque»au président!, à lire ici ou encore ici) son inquiétude et son rejet de l'emballement extrémiste de l'Elysée.
Il ne reste dès lors pas grand-chose, sauf le ridicule, du vieil argument éculé assené par Brice Hortefeux samedi, s'en prenant «aux cercles germanopratins» et à la «gauche milliardaire» (lire ici). L'élément nouveau depuis quelques jours est que la communauté internationale, et plus seulement la presse étrangère qui se déchaîne régulièrement contre le président de la République, considère désormais la France... comme nous considérions il y a peu l'Italie de Silvio Berlusconi.
Le détour par Rome n'est pas inutile. Certes, nous avons souligné à Mediapart, et à de nombreuses reprises, que les ressorts du sarkozysme différaient pour partie de ceux du berlusconisme. Mais depuis deux mois, les situations des deux hommes convergent et créent dans les deux pays une situation nouvelle: crise du pouvoir, d'abord; crise des droites conservatrices ensuite.
On évoque même en Italie la possibilité d'élections anticipées depuis la rupture spectaculaire intervenue entre Gianfranco Fini, l'ex-néofaciste ayant créé Alliance nationale et président de la chambre des députés, et le président du Conseil. Fini a claqué la porte, exaspéré par les manipulations institutionnelles du Condottiere, ses attaques incessantes contre la justice et la presse. Il laisse un Berlusconi isolé, seul dans un tête-à-tête avec l'extrémiste Ligue du Nord et avec un gouvernement en miettes tandis qu'une partie de la droite italienne se pose désormais la question: Berlusconi, ou comment s'en débarrasser? Voilà même Umberto Bossi, chef de la Ligue du Nord, qui se prononce pour des élections anticipées (lire ici)...
Sarkozy ou comment s'en débarrasser ? La droite française aura-t-elle le ressort et le courage de se poser elle aussi la question? C'est l'ordre du jour non-dit de cette rentrée politique qui va véritablement s'amorcer mercredi avec le conseil des ministres d'un gouvernement promis à disparition dans à peine plus d'un mois. Le limogeage annoncé de la moitié de l'équipe ministérielle, celui envisagé du premier ministre tandis que les parlementaires UMP vont être soumis à un feu roulant de projets de loi au Parlement vont mettre sous tension le camp majoritaire l'obligeant à se poser les vraies questions.
· Car si l'élément nouveau de l'été politique est, sous couvert de sécuritaire, le basculement vers l'extrême droite du clan élyséen (Sarkozy relayé par Hortefeux, Estrosi, Morano), l'autre nouvelle est une confirmation explosive: Nicolas Sarkozy n'est plus le candidat gagnant de la droite pour 2012; il apparaît au contraire comme celui d'une triple défaite, électorale, morale, économique, ce qui ne peut manquer de réveiller ardeurs et contestations à droite.
Malgré la violente offensive dite sécuritaire engagée depuis le discours de Grenoble, le président demeure dans les tréfonds de l'impopularité (64% de mécontents, 36% de satisfaits, selon unsondage Ifop-JDD du 22 août). Qu'a-t-il gagné, au prix de tant d'outrances? Une meilleure écoute des électeurs du Front national (7 points de mieux chez les sympathisants du FN, 2 chez ceux du FN), mais une fracture toujours plus grande du pays et un rejet sans précédent chez les cadres supérieurs et les professions libérales (79% de mécontents, «niveau le plus élevé avec celui des salariés du secteur public», note le JDD).
Cette stratégie élyséenne ne fait pas que laisser de côté une partie de l'électorat de la droite classique. Elle écarte nombre de ses dirigeants et parlementaires, comme en témoigne la confiscation de la parole gouvernementale par le cercle rapproché du président, Brice Hortefeux, Christian Estrosi, Eric Besson, sans oublier Eric Ciotti, petit avatar lepéniste de la région niçoise qui se prend ainsi à rêver d'un destin national.
Alain Juppé a dit ses désaccords : il n'est qu'Alain Juppé. Dominique de Villepin rêve du grand soulèvement de la droite républicaine et sociale (il a publié ce 23 août une tribune dans Le Monde): il n'est que Dominique de Villepin. Jean-Pierre Raffarin veut désespérément qu'on l'écoute: il n'a pas grand-chose à dire. François Fillon et la quasi-totalité de ses ministres se taisent: les vacances d'été peuvent l'expliquer... mais elles s'achèvent. Et les voici eux comme l'armée de parlementaires UMP promis à une débâcle électorale en 2012 au pied du mur.
Car la déroute de 2012, semaine après semaine, devient une hypothèse crédible. Selon un sondage Viavoice publié par Libération ce lundi 22 août, plus d'un Français sur deux (55%) souhaite que «la gauche gagne la prochaine présidentielle», contre 35% d'un avis opposé. «Ce différentiel de vingt points n'a jamais été aussi élevé», précise l'institut qui pose cette question depuis février (sondage et analyse à lire ici et ici).
La lente construction d'une alternative politique, chez les écologistes comme dans les forces de gauche traditionnelles, vient donner des perspectives à un rejet épidermique de la personne du président de la République. Tout cela, les parlementaires UMP et les anciens responsables de la droite écartés par le clan présidentiel le savent parfaitement. Cette rentrée risque fort d'être la leur. Contre l'Elysée.