Sarkozy, comptes suisses, île d'Arros... Les intrigants petits mots de la maison Bettencourt

Publié le par DA Estérel 83

Mediapart-copie-1 02 Novembre 2010 Par Fabrice Arfi , Fabrice Lhomme

L'affaire Bettencourt n'en finit pas de réserver des surprises. Plusieurs notes manuscrites, découvertes par la brigade financière lors d'une perquisition menée le 1erseptembre au domicile de Liliane Bettencourt, confirment l'existence d'aide-mémoire destinés à la propriétaire de L'Oréal afin qu'elle puisse répondre à des questions portant sur ses comptes suisses occultes ou le statut de l'île d'Arros. Mais aussi sur «tout ce qui concerne la politique», comme  l'indique, dans une phrase pleine de sous-entendus, l'un des documents saisis par la PJ.

 

L'un des petits mots récupérés par les enquêteurs évoque également les liens entre le procureur de Nanterre Philippe Courroye, jusqu'à peu en charge des investigations sur les volets politiques et fiscaux du dossier, et Nicolas Sarkozy, qui est directement éclaboussé par l'affaire.

 

Tous ces documents, susceptibles d'éclairer l'état dans lequel se trouve la vieille dame, ont été découverts dans le cadre du supplément d'information mené par la juge de Nanterre Isabelle Prévost-Desprez. La magistrate enquête sur un éventuel «abus de faiblesse» reproché par la fille de Liliane Bettencourt au photographe François-Marie Banier, accusé d'avoir dépouillé sa protectrice de près d'un milliard d'euros en profitant de sa santé chancelante.

Les notes de «Madame» – c'est ainsi que Liliane Bettencourt est appelée par ses domestiques et collaborateurs – ont été placées sous scellés par la police judiciaire sous l'intitulé «scellé Labordère», du nom de la rue à Neuilly-sur-Seine où se trouve l'hôtel particulier de la milliardaire.

 

La plus intrigante de ces notes prend la forme d'une feuille manuscrite à l'encre verte, dont l'écriture ne semble pas être celle de Liliane Bettencourt, comme l'ont relevé les enquêteurs de la brigade financière dans leur procès-verbal de constatations. Selon toute vraisemblance, il s'agit plutôt d'un pense-bête rédigé par un collaborateur de l'héritière de l'empire L'Oréal et destiné à lui souffler ce qu'elle devait dire dans la perspective d'un interrogatoire.

 

Le feuillet débute ainsi: «Tout ce qui concerne la politique et le juridique, c'était mon mari (André Bettencourt, mort en novembre 2007) qui s'en occupait.» Au bas du procès-verbal dressé par un brigadier-chef, il est indiqué que cette phrase, déjà lourde de sens dans le contexte politico-financier de l'affaire Bettencourt, est suivie d'une parenthèse avec un mot rayé à l'intérieur: «enveloppe».

 

S'agit-il des enveloppes d'argent liquide que les Bettencourt avaient l'habitude de distribuer généreusement à certains de leurs visiteurs, notamment des hommes politiques, comme l'ont rapporté à la justice l'ancienne comptable du couple, Claire Thibout, mais aussi un ancien maître d'hôtel et une ancienne secrétaire particulière (lire ici et  les précédents articles de Mediapart)?

 

Le document évoque ensuite l'île d'Arros, petit bijou de l'archipel des Seychelles acheté par les époux Bettencourt à la fin des années 1990 mais dont l'existence n'a jamais été déclarée au fisc français. L'île appartiendrait aujourd'hui à une ou plusieurs fondations domiciliées en Suisse et au Liechtenstein. Dans la note saisie, on peut lire ceci au sujet de l'île: «C'était Maître Goguel (ancien avocat fiscaliste de Liliane Bettencourt) qui s'en occupait, cette île m'appartient.» 

 

S'ensuit une mention sur les «comptes en Suisse», autre élément du patrimoine de Liliane Bettencourt qui a échappé à l'administration fiscale française jusqu'à la révélation, mi-juin, par Mediapart, du contenu d'enregistrements clandestins réalisés au domicile de la milliardaire (écoutez un extrait ci-dessous). D'après les bandes pirates, fruit d'un an d'espionnage domestique mené par un ancien maître d'hôtel, Liliane Bettencourt et son gestionnaire de fortune, Patrice de Maistre, ont caché au fisc l'existence d'au moins deux comptes suisses alors crédités de 78 millions d'euros.

 

A leur sujet, la note manuscrite saisie par la police dit ceci: «Mes comptes en Suisse: Mon père, Mon mari, Mr Merkt (avocat suisse), Mr Goguel». Puis: «Mon argent: Mon mari s'en occupait et des personnes de confiance, avocats, notaires...». Comme s'il s'agissait de faire dire à Liliane Bettencourt qu'elle n'est pas directement responsable de la gestion de cet argent caché.

 

Les enquêteurs en sont aujourd'hui convaincus: cette note n'a eu d'autre vocation que de préparer Mme Bettencourt à une audition par la police. Impression renforcée par ces précisions qui figurent au bas du document: «Vous avez le droit de ne pas vous souvenir. Vous pouvez demander une pause (boisson...). Vous êtes entourée de personnes qui gèrent argent-société, s'en remettre à eux si besoin.» En somme, ne pas trop en dire.

 

Un autre mot manuscrit récupéré lors de la perquisition évoque, au crayon bleu, «le procureur Courroye», suivi d'une annotation (au feutre vert) de la main de Liliane Bettencourt, selon les policiers. Celle-ci indique: «Au-dessus de Courroye, Sarkosi (sic).» Bien que le procureur de Nanterre, réputé proche du président de la République, se défende d'obéir au pouvoir en place dans cette affaire, cette simple mention montre qu'il n'en est pas de même dans l'esprit de Mme Bettencourt et de son entourage.

 

L'enquête de la juge Prévost-Desprez a d'ores et déjà pu établir, grâce à plusieurs témoignages concordants, que Liliane Bettencourt et Patrice de Maistre se sont rendus en novembre 2008 à l'Elysée pour demander à Nicolas Sarkozy de peser de tout son poids afin de mettre un terme à une première enquête pour «abus de faiblesse» visant François-Marie Banier, diligentée début 2008 après le dépôt d'une plainte de la fille Bettencourt.

 

La visite, dans la perspective de laquelle Liliane Bettencourt avait déjà dû apprendre par cœur un texte à réciter devant le chef de l'Etat («Je vous ai soutenu pour votre élection avec plaisir, je continuerai à vous aider personnellement»), n'a manifestement pas été sans effet. Alors que la brigade financière avait conclu fin 2008 à la probabilité d'un «abus de faiblesse»commis par M. Banier au préjudice de sa généreuse donatrice, le procureur Courroye avait préféré classer sans suite l'affaire quelques mois plus tard.

 

Lors de leur perquisition au domicile de Liliane Bettencourt, les policiers ont enfin mis la main sur un mot manuscrit (au feutre noir, cette fois) pour le moins énigmatique. Il commence ainsi: «Secret perso Président». Et continue comme suit: «Le Briant m'avait dit de rappeler au sujet d'une affaire strictement perso. Mais je suis obligée de partir vendredi. S'il veut plus à ce sujet, il peut s'informer de la question auprès de M. Courroye – Amen.» 

 

D'après les policiers, «ce mot semble écrit (par) Mme Liliane Bettencourt».Reste à savoir de quel «Président» il est ici question. Celui de L'Oréal? Celui de la République française? L'affaire Bettencourt est décidément loin d'avoir levé tous ses mystères.


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Publié dans Affaires

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