Raffineries : «On bloque pour ceux qui ne peuvent pas faire grève»

Publié le par DA Estérel 83

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Louise Fessard 16/10/2010

 

Il fallait chercher les salariés des raffineries, peu nombreux cet après-midi, dans la manifestation marseillaise. «Nous avons été mobilisés toute la semaine, certains ont voulu profiter un peu de leur famille», explique Mehdi Rachid, 30 ans, opérateur de jour à la raffinerie Total La Mède et élu au comité d'entreprise (CE). Depuis mardi, les salariés des quatre sites pétrochimiques de l'étang de Berre (exploités par Total, Lyondellbasell, Exxon et Inéos) empêchent toute sortie de produits raffinés. Et à cause du blocage depuis le 27 septembre par les agents du port de Fos-Marseille des terminaux pétroliers de Fos-Lavéra, les unités s'arrêtent les unes après les autres.

 

La seule banderole présente était celle du site pétrochimique LyondellBasell de Berre. Pierre Bertrand, 53 ans, agent de maîtrise, explique que la CGT, qui a fait 80% aux dernières élections du comité d'entreprise sur l'ensemble du site (raffinerie, vapocraqueur et chimie), «est très bien vue de la direction du site avec qui le dialogue est permanent». Ce qui permet, malgré le blocage, d'organiser «en bonne intelligence» une présence sur le site du personnel posté pour en assurer la sécurité.

 

«On bloque mais on ne perd pas de salaire, explique Damien Tamet, 59 ans, en prétraite depuis trois ans et lui aussi à la CGT. Ceux qui font les trois/huit assurent leur quart et ce sont les retraités, les gars en congé, les gars du matin, l'après-midi, et l'inverse qui bloquent le dépôt.» Les pertes de salaire sont donc minimes pour l'instant, mais au fur et à mesure des arrêts d'unité, «les salariés postés ne seront plus réquisitionnés et auront le droit d'exercer leur droit de grève», précise Mehdi Rachid. «Les gens sont déterminés et prêts à perdre de l'argent», dit-il. A Total, la CGT, également majoritaire, a prévu des caisses de solidarité pour soutenir les salariés postés.


Après 33 ans de trois-huit, Pierre Bertrand, 53 ans, sera «très content de partir à la retraite, dans trois ans si la loi n'est pas remise en cause». Dans les raffineries et sites chimiques, la plupart des salariés peuvent partir en pré-retraite à 55 ans grâce à des accords de branche obtenus en compensation des conditions de travail (horaires décalés, produits toxiques, etc.).

Damien Tamet, en préretraite, reçoit ainsi une «rente» («C'est comme ça que ça s'appelle», rigole-t-il) de 2000 euros brut par mois soit 70% de son ancien salaire. Mais pas question de parler de «privilégiés». «Il faut venir voir sur le terrain, s'exclame cet homme qui a commencé à travailler à 17 ans. Les gens qui vont à la pompe ne se rendent pas compte du boulot pour produire le carburant : nous travaillons les matins, les soirs, les jours fériés, le matin de Noël, le dimanche...»

 

Un jeune homme à ses côtés complète : «Le salaire c'est essentiellement des primes, si on faisait le journalier, on aurait un tiers en moins.» En février, ils avaient déjà fait grève par solidarité avec les salariés des raffineries Total contre la fermeture de la raffinerie de Dunkerque. «Actuellement, il y a une politique de faire venir le carburant déjà raffiné de l'étranger et de fermer les raffineries, au risque de perdre notre indépendance énergétique», estime Damien Tamet.

 

Les deux salariés sont aussi inquiets pour leurs avantages, tous acquis sous la direction Shell avant le rachat du site en 2008 par la multinationale américaine Lyondellbasell. «Les Américains ne comprennent pas qu'on ait des RTT, les congés, un comité d'entreprise avec un restaurant, chez eux les gars amènent la gamelle», raconte Pierre Bertrand. Mais en contrepartie, nous n'avons jamais eu d'incident important, les Français savent manager leur entreprise !» «La raffinerie, on travaille dedans et on vit autour, donc on a confiance», dit Damien Tamet.

 

Au-delà des questions personnelles, leur mobilisation se veut surtout stratégique. Pierre Bertrand s'est engagé dans le mouvement «parce qu'on peut bloquer pour tous ceux qui ne peuvent pas faire grève dans les petites entreprises, et pour que les jeunes aient du travail». «Ma fille a 24 ans et elle enchaîne les petits boulots», regrette-t-il. La moyenne d'âge dans la raffinerie LyondellBasell est de «40-55 ans» et il va bientôt falloir recruter pour remplacer «toute la palanquée» qui va partir. «Mais si la loi passe, les jeunes vont rester à l'ANPE deux ans de plus», prévoit Damien Tamet.

 

Il y a aussi «tout le reste, tous les problèmes qu'on a avec des classes moyennes qui souffrent beaucoup pendant qu'on grossit le portefeuille des actionnaires», témoigne Thierry, 44 ans, agent de maîtrise journalier à la raffinerie de Lavéra (Inéos). Il veut croire que «le mouvement des routiers va s'enchaîner». «Ça va se durcir encore, prévoit cet élu CGT au CE. Dès qu'on fera des blocages de la distribution d'essence, des dépôts de pétrole, ça va mobiliser encore plus.» Samedi, les forces de l'ordre sont déjà intervenues pour évacuer les manifestants qui empêchaient les camions-citernes de s'approvisionner à un dépôt à Rouen. Vendredi, même scénario sur des dépôts à Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône), Bassens (Gironde) et Cournon d'Auvergne (Puy-de-Dôme).

 

«Nous tiendrons jusqu'à ce qu'ils proposent une réforme plus juste, dit Mehdi Rachid, qui, à 30 ans, a déjà douze ans dans la pétrochimie derrière lui.De toutes façons tant que le port ne reprendra pas le travail, la raffinerie ne pourra pas tourner, et même s'ils reprennent, il faut trois à quatre jours rien que pour la réalimenter.»

 

A Marseille, chez les politiques de droite comme de gauche, le sentiment d'exaspération monte contre les syndicats alors que les ordures s'accumulent dans les rues, que les terminaux pétroliers sont bloqués depuis vingt jours et que la compagnie low cost RyanAir vient de décider de quitter l'aéroport Marseille-Marignane. «Les agents du port ont bien raison de se battre pour leur statut et on partage leurs inquiétudes sur l'avenir industriel de la pétrochimie, remarque Mehdi Rachid. Les politiques et le patronat ont beau communiquer en disant qu'on tue la ville, ce sont eux qui tuent Marseille.»


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