Et maintenant?
Par Mathieu Magnaudeix 17/10/2010
Pari gagné, à nouveau. Pour la cinquième fois en un mois et demi, les syndicats ont réussi à faire défiler les Français en masse samedi contre la réforme des retraites. En tête du cortège parisien, gai et plus jeune qu'à l'habitude, les leaders syndicaux ont une nouvelle fois demandé au gouvernement d'en tirer les conséquences politiques, à trois jours du vote de la loi au Sénat. «Le mécontentement est fort», a estimé François Chérèque. Ajoutant: «Il faut (...) suspendre le débat parlementaire. Il est temps que ce gouvernement qui radicalise, qui bloque le pays, qui est devenu sourd, ouvre le dialogue avec les organisations syndicales qui le souhaitent.»
La CGT, qui parle d'un «mouvement d'ampleur inégalée depuis de nombreuses années», a une nouvelle fois demandé aux sénateurs «de ne pas voter le texte de loi», et réclamé elle aussi l'ouverture de négociations. A Lille, la première secrétaire du parti socialiste, Martine Aubry, a encoreexhorté le gouvernement à «arrête[r]» et à «suspend[re]» le vote, et à mettre «tout le monde autour de la table». «Il y a encore beaucoup de manifestants», a admis le ministre du travail Eric Woerth au Sénat, qui siégeait ce samedi. Pourtant, «la réforme s'appliquera car c'est dans l'intérêt général du pays», a-t-il poursuivi...
«Trois journées en une semaine, c'est exceptionnel», se réjouit Bernadette Groison de la FSU. De bon augure, poursuit-elle, avant une nouvelle journée mardi 19 octobre, veille du vote au Sénat, la sixième en un mois. Selon Annick Coupé (Solidaires), «le mouvement ne désarme pas, se développe et s'enracine. Rien n'est joué si le mouvement continue à s'élargir et à se durcir». Continuer au-delà du vote de la loi? S'incliner devant la légitimité politique d'une loi votée au Parlement? Voilà précisément le dilemne qui pourrait vite provoquer de profondes dissensions dans l'intersyndicale...
Car s'ils multiplient les déclarations optimistes et les appels à une négociation en bonne et due forme, les responsables syndicaux s'inquiètent déjà de la suite des événements. Grâce à leur unité, ils ont réussi à installer un mouvement de longue haleine, régulièrement rythmé par des journées d'action bien suivies. Mais maintenant? Le calendrier se resserre franchement. La loi va être votée au Sénat mercredi et l'adoption définitive est prévue avant la fin du mois. Et les vacances de la Toussaint débutent la semaine prochaine, ce qui risque de démotiver les troupes.
Les grèves reconductibles, prônées par FO, la FSU, Solidaires et une partie de la CGT, ne prennent pas vraiment, limitées par des «freins objectifs» (le chômage, la précarité, les bas salaires), dit Jean-Marie Pernot, chercheur à l'Ires. «Cette mobilisation est paradoxale, analyse Guy Groux, directeur de recherche au CNRS. D'un côté l'opinion se montre assez hostile au projet gouvernemental et une partie manifeste, mais il y a beaucoup moins de répondant quand il s'agit de s'engager dans la grève, surtout dans le privé.»
Dans le même temps, les lycéens semblent décider à se remobiliser dès lundi mais leur mouvement échappe aux organisations syndicales, qui ne voient pas cette spontanéité désorganisée d'un bon œil. Quant aux étudiants, ils ne sont toujours pas vraiment entrés dans la bataille.
La plupart des organisations craignent la généralisation d'impopulaires grèves par procuration, ou une radicalisation trop franche du conflit, qui leur feraient perdre le soutien de l'opinion.
«Le mouvement n'est pas mort, loin de là, mais pour les syndicats l'enjeu est déjà d'en sortir en ordre, en accréditant dans l'opinion l'idée qu'ils sont allés au bout de ce qu'ils pouvaient faire par la voie de la démocratie sociale, explique Pernot. Face à un gouvernement intransigeant, ils ont plutôt gagné en crédit. S'ils se déchirent en fin de conflit, ils risquent de tout perdre.»
Sortir du conflit? Annick Coupé dit qu'on en est pas encore là. Elle ne renonce pas au scénario d'un blocage du pays. «De nouveaux secteurs entrent dans la contestation.» Référence aux routiers, si mobilisés en 1995, qui tiennent des AG lundi et pourraient voter la grève.
A la CGT, certains secteurs continuent à faire monter la pression. La CGT-cheminots a appelé à «renforcer» la grève dès dimanche soir – le taux de grévistes ne cesse de baisser depuis mardi. Dans la pétrochimie, bastion CGT, le conflit reste très dur. Les douze raffineries du pays sont en grève, dix sont déjà à l'arrêt ou en cours d'arrêt. L'aéroport de Roissy ne dispose de réserves de kérosène que jusqu'à mardi, et 230 stations-service sont à court de carburant – le gouvernement, lui, exclut toute pénurie.
Tenter de bloquer le pays en s'appuyant sur des secteurs clés? L'idée peut paraître tentante pour tordre le bras au gouvernement. Samedi, Bernard Thibault ne l'a d'ailleurs pas exclu, sans y faire directement référence – ces temps-ci, le discours officiel de la CGT, divisée entre contestataires et réformistes, est encore plus sibyllin que d'ordinaire. Ainsi, le secrétaire général de la CGT refuse de faire de la pénurie d'essence un «objectif», mais souhaite un «mouvement que le gouvernement ne pourra pas éluder», sans dire quelle pourrait en être la nature... «Même une loi votée ne met pas un terme à la contestation», précise Thibault, se reférant implicitement au CPE, voté par le Parlement en 2006, et dont les manifestants avaient eu la peau.
Bravade rhétorique pour calmer la base (et sauver les apparences), ou vraie volonté d'en découdre? Le patron de la CGT va devoir clarifier ce flou assez vite: jeudi 21, l'intersyndicale doit décider des suites à donner au mouvement.
Or parmi les syndicats, deux camps émergent. Il y a ceux qui veulent porter le rapport de force le plus loin possible, comme Solidaires, la FSU, etc. Et ceux qui voient difficilement comment continuer à contester la loi dès lors qu'elle sera votée. Entre les deux, il y a la puissante CGT, tiraillée entre les inclinations réformistes de son sommet et la culture du conflit de sa base...
«Il faut éviter un effilochage du mouvement, explique Alain Olive (Unsa, réformiste), qui ne voit pas franchement dans le mouvement lycéen le fameux élargissement tant attendu. Même si nous trouvons que cette loi est entachée d'illégitimité, nous sommes en démocratie et il y a quand même une différence entre un projet de loi et une loi votée par les représentants du peuple.» En clair: il faut savoir arrêter une grève...
A la CFDT, on fait la même analyse, sans le dire aussi clairement. «Si la loi est votée, la situation sera différente. Il faudra en tenir compte, de même que des vacances et de la lassitude des salariés», explique Chérèque. La CFDT pourrait-elle rompre avec la CGT? Non: «Si les deux plus grands syndicats français se déchiraient, ça plairait à beaucoup de gens, explique-t-il à Mediapart. On retrouverait les vieux schémas. Eh bien non: je n'ai pas envie de faire plaisir.»
Pour les organisations, la situation est complexe. Si elles n'arrivent pas à minorer leurs dissensions, l'intersyndicale éclate et tous en pâtiront. Si elle tient, cela ne change rien au fait que, malgré plusieurs manifestations réussies, des actions nombreuses sur le terrain, et la sympathie de l'opinion, elles n'ont aucun trophée à afficher. Pas la moindre concession gouvernementale à accrocher au tableau de chasse... «Les syndicats sont dans une nasse, estime Françoise Piotet, professeur de sociologie à la Sorbonne, spécialiste de la CGT (lire ici un entretien paru sur Mediapart). Ils ont même perdu quelque chose d'invraisemblable: dans la loi, une réforme de la médecine du travail est passée en douce, qui est tout simplement un décalque des propositions du Medef....»
A l'entendre, le mépris dans lequel le pouvoir tient les syndicats est donc total.«Dans les prochaines semaines, les syndicats peuvent perdre beaucoup. Mais le pouvoir aurait tort de les humilier, prévient-elle. Quand les syndicats sont affaiblis, le risque d'explosion tous azimuts est grand. Et le retour de bâton politique pour le pouvoir risque d'être très douloureux.» En 2012. Ou même avant.