Procès Clearstream : Villepin en victime de Sarkozy
C'est une colère froide. Un fond de rancune mal digérée, et qui remonte soudainement. Est-ce parce que le général Rondot se cramponne obstinément à ses fameuses petites fiches, qui le mettent souvent en difficulté? Parce que les questions, ciselées au millimètre, de l'avocat général l'agacent prodigieusement? Toujours est-il que Dominique de Villepin livre avec fougue sa conviction profonde, jeudi 12 mai en fin d'après-midi, devant la cour d'appel de Paris. S'il est le seul responsable politique à être jugé dans l'affaire Clearstream, clame-t-il, il le doit uniquement à Nicolas Sarkozy.
Le coup d'éclat se produit au moment où la cour d'appel interroge le général Rondot sur sa note du 19 juillet 2004. A cette époque charnière, les listings trafiqués de Clearstream commencent à circuler dans Paris, dans les médias notamment, alors même que le général Rondot, la DGSE puis le DST alertent leurs tutelles respectives sur le fait que des noms et des opérations y ont été rajoutés, et qu'il s'agit de faux. La panique gagne certains acteurs, qui laissent pourtant le juge Van Ruymbeke poursuivre son enquête sans le prévenir que les listings sont faux.
Depuis la fin mars 2004, Villepin a succédé au ministère de l'intérieur à Sarkozy, nommé à Bercy. La fameuse note de juillet du général Rondot est explosive, et sujette à interprétation. Elle retranscrit notamment ce propos, attribué à Villepin, à qui le général rapporte ce jour là que les listings de Gergorin sont faux, et qu'il s'agit vraisemblablement d'une manipulation: «Si nous apparaissons le président de la République et moi, nous sautons.»
Villepin se lève vivement. «Cette phrase évoque l'entretien avec Nicolas Sarkozy, qui était furieux à propos d'un soi-disant rapport de la DST sur cette affaire, et qui me dit clairement, en me raccompagnant à ma voiture: si nous lui cachons ce rapport, le président de la République et moi, nous aurons des ennuis.»
Selon Villepin, la note du général Rondot n'exprimerait donc que cette inquiétude là. «A cette époque, des gens font courir dans Paris la rumeur que ce sont le président de la République et moi-même qui ont monté une machination, expose Villepin. Mes inquiétudes sont politiques, elles sont médiatiques, pas judiciaires. D'autant que nous savons que Nicolas Sarkozy et son entourage désignent dès l'origine des coupables: le président de la République et moi-même.»
Villepin, qui nie catégoriquement être pour quoi que ce soir dans la folie Clearstream, hausse la voix. Il évoque une «pression» forte mise par Sarkozy, une «impression photographique» donnée à ce dossier, et qui est demeurée depuis. «Alors, s'il y a manipulation, poursuit-il, oui, le général Rondot a raison, elle peut éclabousser le sommet de l'Etat.» Et Villepin de conclure en renversant la perspective pour se poser en victime: «C'est une instrumentalisation qui malheureusement nous a conduits ici aujourd'hui.»
Villepin chipotant la valeur de sa prise de notes «à la volée, sur un petit bout de papier», le général Rondot se raidit, et devient martial. «Je suis ferme. Je le dis de manière solennelle, cette phrase a bien été prononcée par Dominique de Villepin, et dans ces termes là . Le rendez-vous entre Dominique de Villepin et Nicolas Sarkozy a eu lieu en octobre. Prétendre que j'aurais rajouté a posteriori les propos entendus en octobre par Dominique de Villepin serait me faire passer pour quelqu'un de malhonnête et de menteur», lâche froidement le général.
Villepin comprend le message, et rectifie aussitôt le tir. «Je confirme l'esprit de cette conversation, et je souscris pleinement à cette note», glisse-t-il, tout miel. «Si cette impression n'avait pas été donnée à ce dossier à ce moment là, en désignant le président de la République et Dominique de Villepin comme coupables, ce que je considère comme une instrumentalisation de la justice, nous n'en serions pas là aujourd'hui», répète-t-il, en parlant de lui à la troisième personne.
Pour la bonne bouche, l'ancien premier ministre tacle également Michèle Alliot-Marie, dont dépendait hiérarchiquement le général Rondot. Celui-ci rendait compte régulièrement de l'affaire Clearstream au directeur de cabinet de MAM, Philippe Marland. «Après la parution du dossier du Point sur l'affaire Clearstream, il est impensable que le ministère de la défense n'ait pas rendu compte au plus haut sommet de l 'Etat», tonne Villepin. «Moi, je réponds de l'enquête que j'ai confiée à la DST en tant que ministre de l'intérieur, mais on pourrait aussi poser la question au ministre de la défense, ou au ministre des finances: qu'ont-ils fait après la dénonciation publique, dans les médias, d'un scandale international concernant une chambre de compensation?» Bref, comme le dit son avocat Olivier Metzner, «tout le monde savait, personne n'a rien fait».
Villepin conclut rageusement: «Aujourd'hui, je suis victime parce qu'on m'a montré du doigt, et la trace du doigt est restée imprimée sur ma personne pendant six ans!». Au passage, il règle aussi ses comptes avec les juges d'instruction d'Huy et Pons: «Je ne peux pas qualifier mon interrogatoire de courtois, lâche-t-il. Leurs questions étaient encodées. J'étais condamné d'avance.»