Principe de précaution électorale
Comment le big boss de Total n'a-t-il pas vu venir le coup et a-t-il pu ignorer qu'au-delà des écologistes, il existait plus efficace encore que le principe de précaution, celui, terriblement redoutable, de déminage pré-électoral ?
Christophe de Margerie est tout, sauf un grand naïf. Aussi peut-on s'étonner que le président de Total ait pu être «surpris» par l'annonce lundi soir de l'annulation de trois permis d'exploitation du gaz de schiste dans le sud de la France, dont celui de Montélimar pour lequel sa compagnie est directement engagée. Comment le big boss de Total n'a-t-il pas vu venir le coup et a-t-il pu ignorer qu'au-delà des écologistes, vent debout contre de telles exploitations, il existait plus efficace encore que le principe de précaution, celui, terriblement redoutable, de déminage pré-électoral ?
Même si pour le PDG de la première compagnie française, il n'est pas forcément agréable d'avoir l'impression d'être tenu pour quantité négligeable quand on découvre la nouvelle dans la presse, il faut être bien peu visionnaire pour ne pas imaginer que Nicolas Sarkozy n'avait pas soigneusement balisé son voyage d'hier dans le Gard. Comment le chef de l'Etat n'aurait-il pas saisi l'occasion de son escapade dans les Causses et les Cévennes inscrites depuis juin au patrimoine mondial de l'UNESCO pour ne pas se redonner un bon petit coup de vernis vert à moins de sept mois du combat final ?
Total peut bien tordre le nez et prétendre avoir trouvé une méthode propre pour extraire le gaz de schiste sans détruire les paysages et polluer les sols et l'eau, on imaginait mal comment Nicolas Sarkozy aurait pu jouer un autre rôle que celui qu'il a interprété hier. Celui d'un chef d'Etat responsable sachant concilier progrès et défense du patrimoine naturel, «enjeu stratégique» des ressources mais volonté que celles-ci ne soient pas «exploitées à n'importe quel prix».
N'était-ce pas le moment où jamais de brandir la loi Jacob du 13 juillet dernier destinée à empêcher l'exploitation des gaz de schiste par fragmentation. Ces trois abrogations sont certes un premier coup d'arrêt à une technique d'extractions dont certains Américains et Canadiens ont déjà payé le prix fort en pollution des eaux, massacre irréversible des paysages et même, selon certains géologues, accroissement des risques sismiques. Ces annulations ne doivent pas non plus faire oublier - et les pessimistes et sceptiques sont heureusement là pour le rappeler... - que 61 autres sites sont encore répertoriés en France.
Pour ceux-ci, l'exploitation reste certes gelée. Mais pour combien de temps encore quand on sait que Total estime que le seul gisement de Montélimar qui lui file sous le nez renferme assez de gaz pour assurer 21 ans de consommation annuelle française ? La tentation et les sommes en jeu sont trop considérables pour ne pas espérer qu'on découvre au plus vite un mode d'exploitation acceptable. En tout cas plus propre que celui que Total prétendait avoir dans ses cartons et que Nathalie Kosciusko-Morizet a sèchement recalé.