Présidentielle 2012: «La campagne sera très agressive sur le web»
Nonfiction.fr : Que change le Web en matière de communication politique et dans la pratique du débat politique ?
Benoît Thieulin : Le premier sujet qui a cours avec le Web et la politique porte sur ce que ça change dans la pratique de l’homme politique, comment celui-ci se sert de Twitter, etc…mais ce sujet est le moins important.
Le deuxième sujet est en quoi le Web permet d’outiller l’organisation d’une campagne. Par exemple, Désirs d’avenir a été un site d’organisation et de structuration d’autres sites Internet. En l’espace de six mois, on a constitué un réseau de six cent comités locaux. La Coopol est aussi l’aboutissement de ce genre de phénomène : en quoi le Web peut permettre aujourd’hui d’outiller, de numériser une grande partie de la chaîne de commandement d’une campagne, dont Obama est le meilleur exemple. Aujourd’hui, une campagne est gérée sur Internet que ce soit offline ou online.
En même temps, on ne parle pas du coup de la révolution encore plus profonde, celle que le numérique provoque dans l’espace public. On l’a vue à l’œuvre à l’occasion du référendum constitutionnel. On a conscientisé à cette occasion le fait qu’Internet était devenu un espace de débat public. Si on ne sait toujours pas l’ampleur de la chose, cela a dépassé les sphères politiques habituelles et on a eu un débat non identifié qui s’est imposé sur Internet. Internet est aussi monté en gamme dans la sophistication des outils avec les sondages. On a aussi une contre-expertise qui s’est organisée sur Internet pour confronter les politiques. Des espaces très forts de structuration du débat sur Internet s’organisent pour peser sur le débat public. Et c’est là qu’on a une révolution parce qu’il y a vingt ans ces groupes n’avaient pas de moyens d’expression forts, et ils arrivent aussi maintenant à organiser un niveau de contre-expertise.
Nonfiction.fr - Qu’en est-il des idées politiques sur le Web ? Comment émergent-elles et circulent-elles ?
Benoît Thieulin- On a deux phénomènes qui se conjuguent et qui restructurent le débat public. Quand on parle de Web politique, on ne parle plus de ça car ce ne sont pas les partis politiques qui nourrissent le débat. Leur rôle c’est de faire émerger une campagne et de proposer, en étant connecté sur la société qui, elle, invente les idées par le biais des think tanks notamment. Les partis politiques n’inventent pas des idées, ils les récupèrent.
De manière générale, on est dans une économie de la recommandation, les gens sortent d’un monde de mass-média pur dans lequel ils vivaient le débat public par procuration et se laissaient facilement convaincre par les messages que les médias pouvaient leur déverser. Ce modèle est en train de s’étioler, on va sur Internet après avoir vu quelque chose à la télé (c’est aussi valable pour le marketing). Hier on avait un message politique télévisuel assez court et les mass-media imposaient toujours un sujet et fixaient l’agenda. En revanche aujourd’hui les gens se font leur opinion ailleurs, le sujet s’impose, mais pas leur opinion. Les gens vont avoir de plus en plus le réflexe de se faire leur opinion par eux-mêmes. Ce qui est intéressant c’est que cela illustre que l’endroit où se forment les opinions s’est déplacé profondément sur Internet. Devant la complexité des débats et le foisonnement des espaces, reviennent sur Internet des forces en présence.
On a selon moi trois types d’acteurs qui structurent le débat public :
1. La recommandation, les gens qui me donnent des infos sur Facebook, une structuration autour de sa communauté, "j’écoute d’abord mon réseau", ce sont eux qui vont organiser les communautés.
2. Les experts, les prescripteurs ou les relais d’opinion qui ont une autorité- type Maître Eolas- très éclatés sur Internet.
3. Les nouveaux médiateurs, avec les médias en ligne qui reviennent en force. Le journalisme n’implose pas du tout. On a besoin de ces médias en ligne qui viennent contre-expertiser, offrir un contenu enrichi, donner leur version de l’actualité : 1er sous-groupe. Et l’autre ce sont lesthink tanks, on va de plus en plus avoir besoin de trouver des médiateurs de ce genre. Ils ont vraiment explosé depuis cinq ans. Ils produisent de plus en plus, sont invités sur les plateaux sans arrêt.
