Gérald Andrieu et Emmanuel Lévy - Marianne | Mercredi 8 Septembre 2010
La rentrée parlementaire s’annonçait saignante. Mais les députés socialistes en ont décidé autrement. Ils ont préféré débattre «projet contre projet» plutôt que de lier la réforme gouvernementale à ce ministre dans la tourmente qu’est Eric Woerth.
A pas feutrés. Les députés socialistes y sont allés à pas très feutrés, hier, dans l’hémicycle. On aurait pu croire que les parlementaires PS allaient profiter de l’ouverture des débats sur la réforme des retraites à l'Assemblée nationale pour attaquer bille en tête Eric Woerth. Et rappeler, à chacune de leurs interventions, que ce cher ministre du Travail, qui demande aujourd’hui plus d’efforts à l’ensemble des Français, sait aussi parfois se montrer très très conciliant avec une minorité d’entre eux… Mais les socialistes en ont décidé autrement, choisissant de ne pas de poser de questions au gouvernement sur le cas Woerth.
Tout semble s’être joué lors de la réunion du groupe socialiste. Certains députés (à commencer par le secrétaire national du PS au Travail, Alain Vidalies, rejoint notamment par François Hollande) ont réussi à convaincre leurs camarades qu’il ne fallait surtout pas tomber dans ce qu'ils ont décrit comme un piège. Au contraire, il leur fallait opposer leur projet de réforme des retraites à celui du gouvernement. « Le risque, explique un proche de Jean-Marc Ayrault, le chef de file des députés socialistes au Palais Bourbon, était que les journaux de 20 heures ouvrent sur des images de manifestants défilant contre la réforme des retraites et, que dans la foulée, on ait droit à des images de députés socialistes se battant contre Woerth. Les télés, on le sait bien, n’auraient retenu que ces images-là. La droite aurait alors sauté sur l’occasion pour expliquer, une nouvelle fois, que nous n’avons pas de propositions sur les retraites. En choisissant de parler projet contre projet, nous offrons un débouché politique véritable au mouvement social pour dans deux ans ».
Les mots les plus durs à l'égard du ministre du Travail sont finalement sortis de la bouche de François Fillon. La langue du Premier ministre a-t-elle fourché ? Car en répondant aux socialistes sur leur volonté de s'opposer « projet contre projet », François Fillon a fini par lâcher : « Un projet, c'est important, mais la crédibilité de ceux qui le portent, c'est aussi important ». Eric Woerth n'a pu qu'apprécier ce précieux soutien qui ressemble fort à celui qu'offre la corde à un pendu.
Mais alors qu'achètent les socialistes en se privant de taper sur Eric Woerth ? Du temps, certes, pour trouver d'ici « deux ans », espèrent-ils, la formule magique qui transforme la force du mouvement social en une vague politique rose. La mobilisation de cette rentrée avait pourtant bénéficié d’un carburant de premier choix avec l’affaire Woerth. La bagarre contre le projet du gouvernement a très largement été relancée par le contraste saisissant entre l'équité revendiquée par les « réformateurs » et leur façon d'épargner la fiscalité de leurs riches amis. Vouloir déconnecter à tout prix la réforme des retraites de cet épisode politico-judiciaire emblématique du pouvoir en place, c’est finalement prendre le risque de se couper du mouvement social. Pis : de ne pas l’aider à avoir l’ampleur et la constance que beaucoup lui prédisait…