Pour s'imposer en 2012, la gauche doit s'en remettre à… de Gaulle

Publié le par DA Estérel 83

Marianne2-copie-1 Tribune par P.Guilbert 14/11/2010

 

 

Nicolas Sarkozy s'inspirait en 2007 de Jean Jaurès… En 2012, les socialistes eux feraient bien de s'en remettre au Général de Gaulle. En adhérant aux trois domaines de prédilection du gaullisme, la gauche pourrait enfin sortir de l'impasse dans laquelle l'a plongé le second mandat de François Mitterrand. Un moyen qui lui permettra de ne pas être un simple figurant en 2012, selon Philippe Guibert.

 

Ni le 18 juin dernier, à l’occasion du 70ème anniversaire de son appel, ni le 9 novembre, 40ème anniversaire de sa mort, la gauche n’aura trouvé le temps ni les mots d’un hommage à de Gaulle. En cette année de grande nostalgie gaullienne, elle est restée quasi silencieuse, à un communiqué près de Martine Aubry, laissant au président le plus antigaulliste qui soit le soin de récupérer« le plus grand homme de notre histoire », selon les Français interrogés par laSofres. « Célébrer de Gaulle ? Vous êtes fou, c’est un adversaire », pense-t-on à gauche. Comme si cette figure nationale obsédante pouvait être laissée au sarkozysme, alors que de la résistance à la décolonisation, de Gaulle ne s’est reconnu qu’un seul adversaire : l’argent (1).
 

Cette gêne de la gauche à l’égard de de Gaulle, elle ne tient pas seulement aux vieux désaccords (certains bien légitimes) des années 60. Plus profondément, elle est révélatrice d’une triple difficulté qu’a la gauche avec l’Europe, avec la nation et avec la personnalisation des institutions, trois domaines gaulliens s’il en est. Un peu de vision gaullienne dans le bouillon actuel de la gauche l’aiderait pourtant à sortir des impasses qu’elle traine depuis le 21 avril 2002, en fait depuis le second septennat de François  Mitterrand.
 

Avec François Mitterrand, l’Europe est devenue son espérance politique de substitution. Maastricht est l’œuvre de l’homme à la rose et le gouvernement Jospin a assuré et préparé le passage à l’euro.« La France est notre patrie, l’Europe est notre avenir »: comme si la nation était un attachement passéiste voué à s’évanouir, comme si l’Europe fédérale était la dernière utopie possible. Pas de chance, 20 ans après, l’Europe est le seul ensemble politique mondial qui n’ait ni politique monétaire, ni politique industrielle, ni politique commerciale, ni politique fiscale – ni frontières. Ce n’est pas sérieux, aurait grommelé de Gaulle.
 

Une première leçon gaullienne, pour la gauche, ce serait de se dire : laissons tomber le rêve fédéral, ça nous évitera de ressembler à des cabris, et revenons aux réalités - la « coopération entre États » et le couple franco-allemenand, chers au Général -. Car il n’y a pas de politique qui vaille en dehors des réalités, n’est ce pas ? Or l’Allemagne domine l’Europe, et plus de 20 ans de marché puis de monnaie unique n’ont pas fait dépérir les cultures nationales, bien au contraire. Elles sont là, faisons avec plutôt que d’espérer leur dépassement. Trouver, sur la base d’un rapport de forces si besoin, un nouveau compromis avec l’Allemagne, celui de Mitterrand-Kohl ayant vécu, c’est la clef de toute politique française qui se respecte et de toute ambition européenne réaliste – son absence est un des échecs de Nicolas Sarkozy. Un autre discours sur l’Europe serait une manière de rester européen, pour faire face au discours montant et mortifiant de la « France seule », que de Gaulle a combattu dès le premier jour.
 

La nation justement. La« grandeur de la France », c’est dépassé ? Sans doute, mais à condition de ne pas perdre l’estime de nous-mêmes au passage, et les valeurs républicaines avec… La gauche a du mal avec cette appartenance de fait – une langue, un territoire, une histoire, qui forme une communauté de destins particulière. Vouloir un citoyen du monde sans appartenance, dégagé de tout héritage, se construisant universellement avec ses petits bras musclés, seul dans son coin, ça ne marche pas… Le résultat, c’est le développement sur les ruines du patriotisme républicain, d’une conception identitaire, communautaire voire ethnique de la nation et des individus – quel progrès ! Dont Le Pen puis Nicolas Sarkozy ont su jouer, provoquant les deux défaites de 2002 et 2007. Pas de gauche en 2012, sans une nouvelle ambition nationale.

Une ambition nationale qui rassemble, ce serait le meilleur contrepoison à une identité nationale qui divise. Une ambition éducative par exemple (une ambition, pas à une vision comptable…). Une ambition sociale, avec la refonte de la protection du même nom. Une ambition industrielle, pour sortir de notre inquiétante perte d’influence et d’innovation. Bref une ambition, quelle qu’elle soit, qui redonne un sens et, pardon du gros mot, une fierté à ce pays.

Les institutions enfin. La gauche n’aime pas l’élection présidentielle. Par phobie du chef ou méfiance vis-à-vis du peuple ? Par tradition parlementariste. Ce contact direct avec le peuple, de Gaulle l’a imposé en 1962 contre la gauche. Celle-ci vit aujourd’hui avec un désir rentré de revenir à un président potiche, le Premier ministre négociant son pouvoir avec une majorité de coalition – comme de 1997 à 2002, la dernière fois qu’elle a gouverné. Parfois, on se demande si les socialistes ne se verraient pas plus à Matignon qu’à l’Élysée…

D’où la difficulté récurrente du PS à préparer une présidentielle, Mitterrand disparu. En 1995, le candidat fut désigné à peine deux mois avant le scrutin. En 2002, la campagne fut conçue comme le round final de la cohabitation, sans discours pour le pays. En 2007, la candidate était en décalage avec un projet décidé avant sa désignation.
Aujourd’hui ? ça recommence : le/la candidat(e) sera désigné(e) alors que l’essentiel du « programme» aura été arrêté par le parti. La logique de la présidentielle, comme d’une primaire, ce sont des candidats qui s’opposent sur des lignes politiques, au moins autant que sur leur bonne mine ! Les socialistes, amoureux du débat, tuent le débat par refus de cette logique et exacerbent de ce fait la compétition individuelle qu’ils disent vouloir éviter...
De leurs difficultés, ils accusent la tradition gaullienne de la personnalisation outrancière de la politique, oubliant que partout, y compris dans les régimes parlementaires, cette personnalisation est accentuée par la médiatisation audiovisuelle. L’enjeu pour la gauche n’est pas de contourner la personnalisation, mais de construire des limites efficientes à son
outrecuidance –sans en revenir à l’impuissance d’avant de Gaulle.
 

La gauche devrait revisiter l’héritage gaullien.« A demain de Gaulle », écrivait Régis Debray, si souvent prémonitoire, en 1990. Pour la gauche, ce serait bien que demain commence bientôt.
 

(1) « Au milieu de tout ce joli monde, mon seul adversaire, celui de la France, n'a aucunement cessé d'être l'argent » de Gaulle, (dialogue avec Malraux dans « les chênes qu'on abat », 1971)
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Publié dans PS

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