Pour parler vrai, mieux vaut ne plus être ministre

Publié le par DA Estérel 83

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En prenant pour exemple un récent entretien accordé au Monde par Patrick Devedjian, l'avocat général Philippe Bilger salue la pertinence du propos de l'ancien ministre, pour mieux dénoncer l'ordinaire médiocrité de l'argumentation politique du gouvernement.


En lisant Le Monde, il y a parfois d'excellentes surprises. L'entretien de Patrick Devedjian, président UMP du conseil général des Hauts-de-Seine avec Arnaud Leparmentier et Vanessa Schneider, en est une.

« La situation exige un grand projet de société, je ne le vois nulle part » ou « Sarkozy a gagné en 2007 sur le message du petit français au sang mêlé. Croire qu'on peut gagner en 2012 sur la thématique inverse est illusoire » : deux des réponses et des analyses qu'il a proposées. Qu'on apprécie ou non leur pertinence, elles sont honorables sur le plan intellectuel, décentes dans leur formulation et ne tombent pas dans la politique de caniveau. Il me semble que l'ensemble de ce qu'affirme Patrick Devedjian peut être sinon approuvé du moins accepté par une droite intelligente et accueilli avec intérêt par une gauche non étrangère à l'écoute et au dialogue républicain.

Cette liberté étonnante pour quelqu'un se situant dans la majorité, dans l'orbite présidentielle étouffante, ne vient pas de nulle part : c'est la grâce de ne plus être ministre. Certes, on n'a jamais connu un Patrick Devedjian ligoté par une pensée, une parole qui lui auraient été imposées mais ses élans ressemblaient plus à des foucades, des accès d'humeur qu'à de la réflexion mûrie. Il aurait désiré être garde des Sceaux - on l'a assez su - et de fait il aurait avantageusement remplacé une Rachida Dati courageuse mais insuffisante et une Michèle Alliot-Marie déjà en perdition Place vendôme. Il est devenu ministre du Plan de relance économique et par la suite, pour les Hauts-de-Seine, département dangereusement sensible, il est parvenu grâce à son succès aux élections régionales à changer le rapport de force en sa faveur, le président en a pris acte et, depuis, au moins Patrick Devedjian ne semble plus avoir le couple Balkany en permanence sur son dos ! Quel soulagement d'être débarrassé de la vulgarité et de la méchanceté tout ensemble !

Si cet entretien du Monde dans sa forme et de ce qu'on pourrait appeler sa capacité d'imprévisibilité séduit tellement le passionné de politique, c'est qu'il nous fait oublier les propos insipides et stéréotypés de ceux auxquels le pouvoir, de droite aujourd'hui, de gauche avant-hier ou demain, donne la becquée, fournit des éléments de réponse, des éléments de langage - que ces termes sont atroces ! - comme s'il s'agissait d'enfants et non pas d'adultes susceptibles de s'exprimer de manière autonome. Les ministres sont la catégorie principale et évidemment plus victime que toute autre pour ces leçons à apprendre par coeur, ces indignations à proférer sans modération, ces saillies sans nuance et cette guerre grotesque par les mots.

Certains ont plus de talent que d'autres pour dissimuler le fait qu'ils pensent et parlent dans des chemins balisés et sans s'octroyer la moindre chance de spontanéité et de profondeur. Bien sûr, difficile de faire pire que Nadine Morano qui confond l'outrance avec la conviction et l'adversaire avec l'ennemi. On peut ne pas apprécier le livre récent de Gérard Davet et de Fabrice Lhomme mais on n'éructe pas que c'est « un torchon » comme elle l'a fait, tout en se vantant de ne l'avoir pas lu !

Peu ou prou, sans atteindre de telles bassesses, il y a une fatalité de la condition de ministre sarkozyste : le citoyen ne perdrait rien en coupant le son puisque dans tous les cas il sait par avance ce qui sera proféré et qui ne relève ni de l'information ni de l'analyse mais de la révérence. Pourtant, si on souhaite réduire la réalité à sa plus simple expression, mieux vaut, contrairement à ce qu'on prétend, ne pas faire de politique. Plutôt alors regarder des dessins animés ou les anciens et superbes westerns où les bons ne déçoivent jamais et où les méchants vous rendent la haine facile. C'est sans doute parce que les plus fins des serviteurs de l'Etat d'aujourd'hui ont conscience des obligatoires limites du discours partisan coincé entre déférence et simplisme qu'ils préfèrent sinon se taire, du moins avoir la parole rare.

A ce titre, comment ne pas se féliciter de la bienfaisante discrétion de Michel Mercier qui en ces jours chaotiques a heureusement refusé de céder à la tentation de la procédure disciplinaire à l'égard d'Isabelle Prévost-Desprez, ce qui aurait été une triple maladresse démocratique, judiciaire et psychologique, et a suggéré que la justice suive son cours à Bordeaux, la meilleure, la plus paisible des solutions ?

Je pourrais laisser entendre, avec l'excellent exemple de Patrick Devedjian et l'ordinaire médiocrité de l'argumentation politique, que cet univers capital serait le seul à pâtir de ces monotonies, de ces affectations, de ces approximations, de ces conventions. Alors que, notamment, le discours médiatique n'est pas moins surprenant, parfois. J'en veux pour preuve un dialogue entre Audrey Pulvar et Natacha Polony qui officient déjà chez Ruquier. L'une « c'est la gauche honteuse, l'autre la droite heureuse », selon l'expression de Bruno Roger-Petit (nouvelobs.com). Ce qui m'a amusé, c'est de constater en fin d'entretien que la première - humanisme, droits de l'homme et gravité citoyenne ! - fait la coquette et refuse de révéler ce qu'elle perçoit tandis que la seconde, faisant pourtant moins de leçons sur la transparence, nous le déclare tout uniment (Le Nouvel Observateur).

La grâce de ne plus être ministre. A l'évidence il en faut d'autres partout, ailleurs, des grâces !

Au fond, l'interrogation est celle-ci : quand on a du pouvoir, quel qu'il soit, comment demeurer soi et ne pas rompre son rapport avec une démarche de vérité et l'exigence de liberté ?

 

 

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Publié dans Politique

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