Chirac: vers un procès fictif
En 2000, interrogé sur des accusations de financement occulte du RPR, Jacques Chirac avait exhumé et popularisé un néologisme inventé par Arthur Rimbaud en qualifiant ces allégations d'«abracadabrantesques». Depuis hier, un mot totalement inconnu du grand public est associé à l'ancien président de la République dans un certificat médical adressé par ses avocats au Président du tribunal correctionnel de Paris qui devait enfin le juger, aux côtés de neuf co-prévenus, dans l'affaire des emplois fictifs de la mairie de la capitale: l'anosognosie, le symptôme d'une affection neurologique qui le priverait de la possession d'une partie de ses facultés.
Dans une lettre jointe, les avocats soulignent la volonté de Jacques Chirac d'être jugé comme «un justiciable comme un autre», laissant donc au juge Dominique Pauthe la décision de le faire comparaître ou d'être seulement représenté par ses défenseurs.
L'anosognosie est un euphémisme pour désigner un des effets de la maladie d'Alzheimer, un mot que les proches de Jacques Chirac interdisent de prononcer. Or il est de notoriété publique que l'état de santé de l'ancien président s'est considérablement dégradé: marchant avec une grande difficulté, le regard parfois absent, Jacques Chirac alterne les moments de lucidité avec des égarements spectaculaires. Comme lorsqu'il demande à plusieurs reprises: «Que fait Fillon actuellement ?» ou lorsqu'en juin dernier il lâche en Corrèze : «Moi, je voterais Hollande».
Les exemples fourmillent sur les fragilités physiques et mentales de Jacques Chirac, qui l'empêcheraient de comparaître dans l'état de lucidité nécessaire à un procès digne. Le juge Pauthe a plusieurs possibilités: exiger une contre-expertise, se faire lui-même son opinion en convoquant mardi Jacques Chirac, reporter le procès ou accepter qu'il se poursuive avec les avocats de l'ancien maire de Paris. Malgré l'ancienneté des faits, pour l'histoire et pour l'exemple, il faut que ce premier procès d'un ancien président de la République se tienne, y compris en son absence.
Jacques Chirac ne comparaîtra sans doute que virtuellement dans un procès sur des emplois fictifs qui deviendra alors lui aussi quelque peu fictif. C'est pourtant un moindre mal en comparaison du spectacle dégradant que représenterait la comparution d'un accusé aux facultés très diminuées. Noël Mamère et quelques autres ont franchi la ligne rouge de l'indécence en parlant de «certificat médical de complaisance». La probité du professeur Lyon-Caen ne peut pas être mise en cause. Et nul n'est besoin d'être un ponte de la médecine pour admettre que Jacques Chirac ne simule pas une maladie dégénérative, méritant qu'on le laisse finir sa vie en paix.