Palme d'or de l'odieux
C'est une grande première dont le festival de Cannes se serait sans doute bien passé. Hier, le conseil d'administration réuni en séance extraordinaire a décidé de déclarer le réalisateur danois Lars Von Trier persona non grata sur la Croisette.
Il faut dire que celui-ci, qui est certes un grand habitué des provocations, a cette fois largement dépassé les bornes de ces scandales ordinaires qui au fil des années font les gorges chaudes des chroniqueurs et les délices des festivaliers. Le réalisateur des «Idiots» a montré que dans le rôle du parfait crétin, il pouvait prétendre haut la main emporter la Palme d'or. Que pour défendre son dernier film en compétition, «Melancholia», il soit apparu avant-hier devant les photographes le poing tendu tatoué des lettres «Fuck» n'était déjà pas signe de folle élégance.
Mais cette provoc aurait pu être - à la rigueur - décryptée par les critiques comme étant une sorte de bande-annonce de sa dernière oeuvre, un film encore plus glauque que d'habitude où les acteurs passent leur temps à éructer leur dégoût de la vie et à vomir leur haine recuite. Le problème, c'est que Lars Von Trier en a rajouté des tonnes et s'est mis à dérailler à grande vitesse en exprimant sa «sympathie» pour Hitler et en expliquant qu'il était «pour les juifs, mais pas trop, parce qu'Israël fait vraiment chier».
Même si rien dans le passé du cinéaste n'indiquait jusqu'alors qu'il nourrisse une idéologie antisémite ou qu'il ait pu faire preuve de sympathie pour le nazisme, même si quelques heures plus tard il a procédé à un rétro-pédalage minable en essayant de plaisanter sur son «humour danois», l'émotion provoquée était trop grande pour que le festival ne marque pas le coup.
Alors que cette manifestation constitue pour les artistes du monde entier un magnifique plateau pour faire découvrir leurs oeuvres, un espace où la liberté d'expression est reine, Lars Von Trier a fait plus que cracher dans la soupe. La direction du festival a eu tout à fait raison de réagir très vite et de sanctionner celui qui s'est servi de cette même tribune de grande liberté et de vraie tolérance pour «exprimer des propos inacceptables, intolérables, contraires aux idéaux d'humanité et de générosité qui président à l'existence même du festival».
Frédéric Mitterrand, notre ministre de la Culture qui est tout sauf un Père Fouettard, s'est associé à cette condamnation en exprimant son «indignation» et son«effarement». Lars Von Trier mis out de la Croisette, le festival aura même eu la hauteur d'esprit de ne pas enlever son film de la compétition. Une sage décision qui évitera que l'auteur danois ne s'érige une fois de plus en victime du «politiquement correct».
Ce sinistre épisode montre en tout cas qu'on peut parfaitement se prendre pour un grand cinéaste et se comporter comme un tout petit homme.