Nicolas Sarkozy et l’«Etat profond»
Par François Bonnet 29/10/2010
L'« Etat profond » est cette formule qui permettait de caractériser, il y a quelques années, la vraie nature du régime turc : d'opaques mais solides alliances entre pouvoir, militaires, vieux parti kémaliste, magistrats, policiers, groupuscules nationalistes et hommes d'affaires. Des alliances capables de s'émanciper, dans des moments charnières, de toute loi, de tout contrôle. Pour aller jusqu'au coup d'Etat.
Nous sommes en train de découvrir ce qui ressemble bien à un « Etat profond » du régime construit par Nicolas Sarkozy. La formule peut choquer, paraître excessive. Mais elle est à la mesure de ce qui émerge depuis quatre mois à la faveur du scandale d'Etat Bettencourt et des séismes qu'il provoque dans les secteurs clés de l'appareil d'Etat.
Excessive, elle ne l'est pas si l'on veut bien considérer l'extrême gravité de faits intervenus dans quatre des secteurs clés qui organisent notre démocratie : le fisc, la police, la justice, la presse. La révélation, cette semaine, qu'une série de cambriolages a directement visé quatre des journalistes les plus en pointe sur l'affaire Bettencourt-Woerth, et les titres (Mediapart, Le Monde, Le Point) où ils travaillent, est venue créer un climat presque sans précédent de suspicion de la puissance publique.
Aucun élément matériel, à ce stade, ne permet de désigner un responsable, un commanditaire, ni même d'affirmer avec certitude que ces cambriolages (vols d'ordinateurs et de documentations) sont liés à cette affaire. Refusant de céder à une paranoïa particulièrement malvenue, Mediapart s'est d'ailleurs dans un premier temps gardé de médiatiser le cambriolage survenu dans ses locaux.
Mais la concomitance de ses opérations, les cibles visées, les matériels dérobés et le professionnalisme déployé donnent un fort crédit à ce qui est désormais l'hypothèse principale : une entreprise coordonnée d'une ou plusieurs officines. Et nous voilà contraint de plonger dans les profondeurs noires de l'Etat avec cette question : cette ou ces officines ont-elles agi sur commande d'un responsable de l'appareil d'Etat ?
Là encore, un contexte particulièrement trouble oblige à prendre au sérieux cette hypothèse. L'affaire Bettencourt, c'est d'abord la révélation de l'envers du sarkozysme. Il ne s'agit pas là d'élucubrations comme veut le faire croire l'UMP, mais de fortes présomptions basées sur des faits et des éléments matériels : ils ont d'ailleurs contraint le procureur de Nanterre à ouvrir des enquêtes préliminaires pour « prise illégale d'intérêt », pour « financement illégal de la vie politique », pour « fraude fiscale ».
Une affaire politique, n'en déplaise à Xavier Bertrand et Michèle Alliot-Marie qui, mercredi et dans un numéro parfaitement rodé, ont expliqué qu'il ne s'agissait là que « d'un différend entre une mère et sa famille ». Chacun aura compris que l'enjeu n'est pas là, comme Mediapart n'a cessé de l'expliquer depuis le mois de juin.
La violence des réactions du pouvoir ne peut que renforcer nos interrogations. Il y eut d'abord le déchaînement contre Mediapart organisé en juillet par le secrétaire général de l'Elysée Claude Guéant, lors d'une réunion de crise à l'Elysée : là furent arrêtés les argumentaires pour les responsables de la majorité (« presse des années trente », « méthodes fascistes », « site de ragots », etc.) Il y eut ensuite le 12 juillet, lors de son explication sur France-2, la mise en cause indirecte de notre site par Nicolas Sarkozy, qui utilisa d'ailleurs à cette occasion le terme « officine ». Il y eut juste avant les fuites organisées d'un extrait tronqué d'un procès-verbal d'audition de l'ex-comptable des Bettencourt laissant croire qu'elle se rétractait...
La suite est plus grave encore puisqu'on y découvre qu'à au moins deux reprises, des téléphones de journaliste ou de fonctionnaire ont été mis sous surveillance. D'abord par la DCRI (direction centrale du renseignement intérieur). Ensuite par le procureur Courroye lui-même dans le cadre d'une enquête préliminaire visant indirectement à disqualifier la juge Prévost-Desprez, à ce jour la seule magistrate indépendante saisie d'une petite partie du scandale (la plainte pour « abus de faiblesse » visant François-Marie Banier).
Chaque fois ces opérations paraissent parfaitement illégales et contraires à la loi du 4 janvier 2010 qui garantit la protection du secret des sources des journalistes. Dans le premier cas, le procureur de Paris, Jean-Claude Marin, s'est heurté au « secret-défense » lorsqu'il s'est inquiété de la probable illégalité de l'opération engagée par la DCRI et a demandé des précisions – qu'il n'a donc pas eues. Dans le second, il faut toute la morgue du procureur Courroye, qui aime citer de Gaulle et parler de lui à la troisième personne (son entretien dans Le Figaro est à lire ici), pour soutenir comme il le fait qu'une telle surveillance ne viole pas la loi de janvier 2010.
Devant le scandale grandissant, le procureur Courroye est aujourd'hui défait et dessaisi, contraint par son supérieur d'abandonner ses enquêtes préliminaires et d'ouvrir ce vendredi une information judiciaire, préalable obligé à un dépaysement de l'ensemble du dossier. Au passage, cette affaire a fait imploser la justice, a désintégré le tribunal de Nanterre, a dévoilé l'extrême dépendance politique du parquet et a probablement tué dans l'œuf le projet de réforme de la justice porté avec bien peu d'enthousiasme par Michèle Alliot-Marie.
Mais outre ce désastre judiciaire, c'est aujourd'hui sur l'instrumentalisation de la police et des services que les questions les plus graves se posent. Dès le printemps, l'affaire des « rumeurs » concernant le couple présidentiel et l'implication supposée de Rachida Dati dans cette scène de cour du monarque avaient été suivies par la révélation d'un rôle actif de la DCRI. Voilà la DCRI traquant désormais les sources de journalistes. Combien de surveillances de téléphones de journalistes ont-elles effectuées ? Dans quel cadre ? A combien de reprises ?
Claude Guéant, dont on connaît le goût immodéré pour les coulisses de l'appareil policier et des services, n'a pas daigné s'exprimer. Pas plus Brice Hortefeux, ministre de l'intérieur. Michèle Alliot-Marie, quand à elle « n'est pas au courant », foule aux pieds la liberté de la presse en expliquant peu ou prou que cette loi du 4 janvier, « sans jurisprudence » et donnant lieu à «des interprétations divergentes», n'est pas applicable (voir sa vidéo page précédente).
Quant à Nicolas Sarkozy, interrogé par Le Monde ce vendredi sur les cambriolages, le voici lui aussi muet : «Je ne vois pas en quoi cela me concerne. Vous attendez un commentaire de moi sur une enquête. Je ne vois pas en quoi cela peut concerner le chef de l'Etat.» Quand sa présidence est soupçonnée d'avoir organisé un Etat voyou ; quand des services de la République sont suspectés d'agir en dehors de la loi et de recourir à des barbouzes, le chef de l'Etat est pourtant concerné au premier chef. Et il est de son devoir de s'exprimer.
A-t-on seulement entendu un responsable de l'UMP, un ministre dénoncer ces cambriolages ? Dénoncer les violations répétées du secret des sources des journalistes donc du droit à l'information des citoyens ? A-t-on seulement entendu un de ces responsables de la majorité s'interroger sur le chaos judiciaire ou les agissements d'une partie des services secrets ? Accepter un tel silence, c'est accepter l'affaissement de nos institutions et laisser la voie libre à l'«Etat profond ».