Mediator, toujours plus fort !
Dominique Garraud 21/10/2010
On a cru rêver, ou plus exactement cauchemarder, hier matin à la lecture de l'interview au Figaro du ministre de la Santé Xavier Bertrand qui reconnaît «avoir appris par (ce) journal» les résultats d'une enquête épidémiologique officielle évaluant dans une fourchette «haute» de 1.000 à 2.000 le nombre de décès potentiels liés à la prise du médicament Mediator des laboratoires Servier. Jusque-là, le ministre s'en tenait à l'estimation «basse» de 500 décès établie par l'Agence sanitaire et alimentaire (Affsaps).
Cette ignorance avouée témoigne d'une inquiétante absence de communication dans le système de santé français au sujet d'une crise pourtant devenue prioritaire. Mais lorsque Xavier Bertrand évoque «de fortes présomptions de défaillances graves de notre système du médicament dans cette affaire», il fait preuve d'une retenue peu en rapport avec l'étendue du désastre révélé par le scandale Mediator.
Car, malgré une kyrielle de mises en gardes contre ses effets secondaires sur le plan cardiaque et plusieurs interdictions internationales depuis 1997, le Médiator est resté jusqu'à son retrait en novembre 2009 un des produits phares des laboratoires Servier. Pas seulement pour le traitement des diabétiques (sa prescription d'origine) mais surtout à destination du marché très lucratif des régimes amaigrissants.
En 33 ans, Servier a mis sur le marché 145 millions de boîtes de Mediator. Et pour la seule période 2006-2010, pas moins de 300.000 utilisateurs (dont 70% à fins de régimes) ont été recensés par la Sécu qui remboursait la pilule miracle aux taux le plus élevé! Comme si Servier et les ministres successifs de la Santé des gouvernements socialiste et de droite avaient passé par pertes et surtout profits la dangerosité établie du Mediator, à l'instar des autres coupe-faim de la même famille... interdits depuis 1997.
La priorité est certes de recenser les victimes et de les soigner au mieux. Mais la lumière doit être faite sur l'invraisemblable cascade de négligences qui a permis au Mediator de tuer lentement et sûrement sous la protection légale et financière de l'État. Au-delà de responsabilités individuelles, le scandale du sang contaminé avait déjà révélé de graves carences dans l'organisation du système de santé. Celui du Mediator démontre déjà que les réformes entreprises dans le circuit du médicament restent très loin du compte.
Il sera certainement impossible de prouver que le lobbying constant des groupes pharmaceutiques s'exerce trop souvent au détriment de la santé des patients. Il n'en est pas moins temps de faire le nécessaire pour que la politique du médicament réponde enfin exclusivement à des critères de santé publique, en amont et aval de sa mise sur le marché.