«Le problème de DSK n'est pas de rallier le centre mais toute la gauche»
Marine Turchi 21/12/2010
Agrégé d'économie et de droit, Jean-Claude Casanova, 76 ans, dirige la revue libérale Commentaire, fondée par Raymond Aron. Cet intellectuel a aussi été membre de plusieurs cabinets ministériels, et fut conseiller de Raymond Barre de 1976 à 1981. Quel regard porte-t-il aujourd'hui sur la présidence Sarkozy et sur la majorité présidentielle avec l'éloignement des centristes et le virage à droite du gouvernement? Entretien.
Mediapart: Comment analysez-vous la gestion de la crise traversée ces derniers mois par Nicolas Sarkozy, avec les affaires Karachi et Woerth-Bettencourt?
Jean-Claude Casanova: Nicolas Sarkozy imprime une certaine tension aux événements, mais cette cavalcade correspond à sa nature (extrêmement énergique) et à sa situation dans l'opinion (une cote de popularité faible). On l'a vu dans le “off” à Lisbonne (Ndlr: le «A demain, amis pédophiles», lancé aux journalistes), on y trouve à la fois la nervosité et l'énergie ; il veut convaincre, et au lieu de pratiquer la litote ironique, en une phrase, il enfonce le clou, il martèle, en plusieurs minutes.
C'est qu'il se trouve dans la situation d'un homme qui va essayer de gagner son renouvellement en partant d'une base d'opinion relativement faible. C'est la situation inverse de Balladur et de Barre: des hommes qui ont perdu à partir d'une situation d'opinion forte.
MP: Le virage sécuritaire estival n'a-t-il pas été un moyen de diversion par rapport à ces affaires?
J.-C. C.: Il y a un virage sécuritaire, mais il y a aussi un problème sécuritaire. Ce problème a des conséquences électorales, et Sarkozy essaye de s'en emparer en l'amplifiant, à un moment qui n'est pas anodin. Sa stratégie politique est simple: 1) Il veut le maximum de voix au premier tour ; 2) Il veut le meilleur report possible de la droite au second tour. Ce qui caractérise Sarkozy, c'est la sincérité stratégique: il exprime ce qu'il veut faire, clairement. Cette stratégie est facilitée par le fait que le problème existe, notamment dans tout l'est de la France, là où il y aura le maximum de voix d'extrême droite et donc les meilleurs reports souhaitables. Pourquoi s'en étonner? Qu'est-ce que faisait Mitterrand lorsqu'il annonçait les nationalisations de tout le secteur financier? Il voulait les voix communistes au second tour.
Le système électoral français est ainsi que vous faites campagne à la fois pour le premier et le second tour. Par ailleurs, le président lui-même ne franchit pas la ligne jaune, c'est la diversité de la majorité qui s'exprime, parfois avec des positions très dures, par rapport à leur situation électorale personnelle. Par exemple, Estrosi dit ce qui se dit dans sa région.
Nicolas Sarkozy sort renforcé (à l'intérieur de son camp UMP) par sa victoire sur la question des retraites (pour ses électeurs UMP, il est celui qui aura dit non à la rue et aux syndicats). En revanche, sur le terrain de l'immigration et de la sécurité, il s'est renforcé au sein de son électorat potentiel à la droite de la droite, dans les milieux populaires, mais il a perdu aux marges de son électorat centriste ou modéré ou catholique. Il est évident qu'il le sait et qu'il prend ce risque.
MP: Justement, on a l'impression que Nicolas Sarkozy a déçu l'électorat de droite traditionnelle, et choqué la frange centriste. Voteront-ils pour lui en 2012?
J.-C. C.: L'électorat centriste et libéral est choqué par certaines propositions, l'électorat catholique et la droite traditionnelle sont choqués par son style. Mais ces électorats-là, lorsqu'ils auront le choix décisif à faire au second tour, comment se comporteront-ils? L'élection se jouera là. La grande inconnue de la présidentielle tient à notre ignorance. Nous ne savons pas le degré d'intensité dans les sentiments des électeurs qui s'estiment déçus ou froissés et qui ne voteront pas Sarkozy au premier tour mais qui sont susceptibles de s'abstenir, de voter contre lui ou de revenir à lui au second tour.
C'est une chose qu'un sondage ne peut pas mesurer, or c'est ce degré d'intensité qui fait que vous franchissez le pas et que vous devenez ou non volatil. L'électeur de droite qui aura voté Le Pen au premier tour et qui au second tour ne se déplacera pas pour voter; ou l'électeur centriste qui aura voté Bayrou au premier tour et qui n'ira pas voter Sarkozy au second; ou l'électeur de droite classique qui dira, «je ne peux plus le supporter, je ne vote pas pour lui». Trois électeurs différents de celui qui se dit, je n'ai pas voté pour lui au premier tour, mais mieux vaut encore lui que... Au premier tour on choisit, au second on élimine. L'électeur décisif élimine.
MP: Jean-Pierre Raffarin, par exemple, a exprimé le malaise de cette frange centriste de l'UMP à l'occasion de la surenchère sécuritaire puis du remaniement. Il est allé jusqu'à créer son propre mouvement au Sénat.
J.-C. C.: C'est à l'intérieur de l'UMP que Raffarin se différencie. Peut-être. On dit qu'il est humaniste, je ne sais pas le sens précis de ce mot. Mais il faut distinguer le centrisme dur du centrisme mou. Le premier consiste à se situer à l'intérieur de la majorité présidentielle en se différenciant de ses voisins, tandis que le second peut, sans hésiter, voter Strauss-Kahn au second tour.
MP: Où situez-vous François Bayrou?
J.-C. C.: C'est un centriste classique comme l'était Jean Lecanuet (qui n'avait pas appelé à voter de Gaulle en 1965). Il a rejoint sa famille d'origine, le centrisme issu de la démocratie chrétienne, dont la philosophie est: il y a du vrai dans le capitalisme et dans l'inspiration sociale, et donc il faut faire une synthèse de deux vérités complémentaires et distinctes. La disparition de l'UDF, puis sa tentative électorale, plutôt réussie en 2007, font qu'il est sorti de la majorité présidentielle, avec un parti très faible en élus, mais un potentiel de popularité non négligeable.
MP: François Bayrou a-t-il, selon vous, fait avancer l'idée que le centre n'était pas forcément à droite?
J.-C. C.: Il y a 25 à 30% des Français qui ne se considèrent comme ni de droite ni de gauche. A l'intérieur de cette catégorie, il y a des degrés d'intensité très variables: une partie retombera nécessairement à droite au second tour; une autre – moins importante – retombera à gauche. Le centre dur (environ 8-9% de l'électorat français) peut voter alternativement à droite ou à gauche. Donc il y a un centre potentiel à 30%, et un centre certain à 8%. François Bayrou veut s'appuyer sur le centre certain et s'approcher du centre potentiel, comme il l'a fait en 2007, où il est passé de 8% à 18%. Il doit se demander : pourquoi ne pas faire la même chose en 2012, voire mieux? Cela permettrait, soit de figurer au second tour, soit de négocier.
MP: Et si Hervé Morin et Jean-Louis Borloo se présentaient en 2012?
J.-C. C.: La question centrale est: seront-ils candidats pour ou contre Sarkozy? Annonceront-ils, dès le premier tour, qu'ils se retireront au second tour pour lui? Autre question d'un ordre différent: ces candidatures sont-elles de l'intérêt de Sarkozy? Si ces néo-centristes se portent effectivement candidats, il sera amusant de voir en quoi leurs programmes se différencieront de celui de Sarkozy. Si Borloo disait demain: «Après trois ans passés au gouvernement que préside Nicolas Sarkozy, je considère, après mûre réflexion, que c'est un mauvais président, contrairement à ce que j'avais pensé en 2007, je fais donc amende honorable et campagne contre lui.» En s'exprimant ainsi, il gênerait sans doute un peu Sarkozy, mais c'est un langage assez difficile à tenir... Trois ans, c'est long pour comprendre que l'on a été dupé.
MP: Un autre candidat potentiel plaît aux centristes: Dominique Strauss-Kahn.
J.-C. C.: Il plaît beaucoup aux centristes et à une fraction de la droite (les milieux d'affaires par exemple) mais il déplaît à la gauche de la gauche. S'il était candidat, son problème ne serait pas au centre, comme Jacques Delors en 1994. Il aurait un problème d'intensité des voix à gauche et il serait peut-être contraint de faire du Mitterrand (un homme de droite qui a fait croire à des millions d'électeurs qu'il était de gauche). Dans ce cas, Strauss-Kahn parlerait à gauche pour convaincre Mélenchon.
Mélenchon était un petit chef de tendance à l'intérieur du Parti socialiste, il en est sorti pour créer une tendance plus grande hors du parti et pour réussir une OPA sur les communistes. Je ne sais pas s'il veut obtenir un portefeuille important en négociant avant le second tour avec le candidat du PS ou s'il souhaite sincèrement «changer la vie», comme disait Chevènement, et ne pratiquer aucun compromis. Nous verrons. S'il était resté au PS, il devenait secrétaire d'Etat, s'il était candidat au premier tour et qu'il ramassait 10% des voix, il deviendrait incontournable, il deviendrait par exemple ministre de l'intérieur. Il peut aussi soutenir sans participer. Dans tous les cas, son talent de tribun lui assure un rôle en haut de l'affiche.
MP: Strauss-Kahn représente-t-il un danger pour Sarkozy?
J.-C. C.: S'il est candidat, c'est certainement celui qui rend la partie la plus difficile pour Sarkozy et la partie la plus facile pour Bayrou, qui se ralliera à lui sans aucune difficulté, ainsi que son électorat, dans l'hypothèse, bien sûr, où Bayrou ne serait pas lui-même au second tour...
MP: Nicolas Sarkozy n'a eu de cesse, depuis son arrivée à la tête de l'UMP, d'élargir la majorité présidentielle, qui va de la Gauchemoderne de Bockel aux souverainistes de Villiers. Depuis cet été, avec le virage sécuritaire et le remaniement, on a l'impression que cette majorité implose. Comment analysez-vous ce retour naturel à deux droites?
J.-C. C: Ces discussions sont vaines. Elles ne touchent pas à l'essentiel des problèmes français. Nicolas Sarkozy a été élu président de la République, il dispose d'une majorité absolue UMP au Parlement, il n'existe donc pas de coalition car il n'a pas besoin d'accroître sa majorité parlementaire. Cela n'a rien à voir avec la situation allemande où les chrétiens-démocrates doivent s'allier aux libéraux pour former un gouvernement. Ce que le Président recherche, c'est une meilleure assise dans l'opinion et les médias: il veut donner l'impression ou le sentiment de l'ouverture, il a choisi en 2007 des personnalités connues comme Kouchner. C'est compréhensible politiquement, mais ce n'est pas très reluisant car il s'agit essentiellement de gens qui cherchent des situations plus agréables, ils deviennent ministre et se prêtent ainsi à l'opération : ils échangent un bout d'auréole contre un portefeuille.
Laissons à part le cas de Bockel, qui était un parlementaire avec une assise parlementaire en Alsace, ici il s'agit d'un micro-élargissement à la social-démocratie alsacienne et dans le cas de Besson du ralliement pur et simple d'un homme de gauche à la droite. Aujourd'hui nous connaissons une situation inverse: voilà des ministres qui perdent leur situation (Kouchner) et d'autres leur position.
Il est manifeste que M. Borloo espérait être premier ministre, il ne l'est pas devenu, il est désappointé, humilié et se transforme en porte-parole de tout «l'élargissement» maltraité en sa personne. Ce n'est pas lui que l'on a meurtri, c'est l'ouverture, c'est le centre tout entier. En un mot: il est au-dessus des appétits vulgaires, mais crucifié il incarne tous «les centristes».
MP: Donc cet élargissement ne serait qu'une question d'ambitions personnelles et d'image médiatique?
J.-C. C.: Dans un grand parti majoritaire comme l'UMP, il faut séduire et attirer les électeurs. Il faut aussi satisfaire les ambitions personnelles ; comme toutes les positions ne sont pas égales, que tous ne sont pas plaisants ou dociles, il faut donc défaire et refaire des assemblages, des équipages. Ajoutez à cela que, dans la majorité, tout le monde n'est pas UMP pur sucre (c'est-à-dire ancien RPR). D'où l'agitation qui se produit avant que le gouvernement ne soit constitué, et dès qu'il est formé: le lamento des déçus, des collés, des maris trompés et des femmes abandonnées. Mais la question n'est pas cette comédie, c'est l'image gouvernementale que le Président a voulu donner et a donnée aux médias et à l'opinion. A-t-il réussi, amélioré, détérioré cette image? L'avenir le dira.
Cela ne me paraît en rien comparable à l'alliance des libéraux et conservateurs en Grande-Bretagne, ni aux alliances allemandes, ni aux majorités composites au Congrès américain. Dans ces cas il y a négociation entre des forces indépendantes et distinctes, des accords sont passés qui servent de programmes à réaliser en commun, accords dont les termes et le contenu sont connus par les électeurs et par la presse. Dans le cas français: il y a un président de la République, candidat à sa réélection, il veut être populaire, il manipule le gouvernement dans cette optique, il ne craint rien au Parlement, et puis, en marge, foisonnent et se heurtent les ambitions.
MP: Mais il y avait une véritable stratégie de Nicolas Sarkozy, dès son arrivée à la tête de l'UMP, en 2004, de rassembler toute la droite en vue du premier tour de l'élection présidentielle.
J.-C. C.: Le vrai changement politique s'est produit en 2002, avec la création de l'UMP que rejoint la majorité de l'UDF, c'était la volonté de Chirac de faire disparaître l'UDF. Cela a provoqué la restriction de la base partisane centriste autour de François Bayrou. La création de l'UDF en 1977-78 avait été une très amère expérience pour les gaullistes: Chirac avait d'ailleurs perdu les européennes de 1979 à cause de cela. Les gaullistes n'ont jamais apprécié l'existence d'un parti à côté du leur, parce que cela devenait un parti concurrent pour l'élection présidentielle (on l'a vu avec les candidatures duales: Giscard, Barre, Balladur). Sarkozy est fidèle à cette stratégie du RPR. Les 18% de Bayrou en 2007 ne lui ont pas plu, le Nouveau centre s'est rallié à lui sans lui être nécessaire; le Modem est indépendant, le Nouveau centre dépendant.
MP: Avec le remaniement, les centristes sont tout de même sortis bruyamment du gouvernement...
J.-C. C.: Dans la petite crise qui vient de se produire, le problème du Nouveau centre me paraît secondaire. Morin veut être candidat, c'est un fait, et il pouvait difficilement poser sa candidature en restant au gouvernement, mais on découvre des ministres Nouveau centre aujourd'hui qui n'ont pas moins de poids ou de talent que lui, puisque Nicolas Sarkozy est allé chercher Maurice Leroy et Michel Mercier. Certes, une petite grogne s'exprime, mais les néo-centristes soutiennent tous Sarkozy, ils le soutiendront pour la présidentielle, la plupart dès le premier tour, et ils se présenteront comme candidats aux élections législatives parlementaires avec le soutien et l'aval de l'UMP.
MP: Le choix de ne pas nommer Jean-Louis Borloo à Matignon est-il un refus de donner une inflexion sociale ou un choix tacticien de garder François Fillon?
J.-C. C.: Il s'est produit ce que les psychologues appelaient «une expérimentation mentale», c'est-à-dire que l'ensemble de la classe politique et de l'opinion a imaginé la possibilité de Borloo en premier ministre, et le résultat a été dévastateur pour lui. La majorité des parlementaires ont dit que Borloo ne convenait pas à cette place. L'opinion, de son côté, n'a pas témoigné d'un enthousiasme excessif. A l'arrière-plan, Sarkozy a dû se dire que si Fillon quittait le gouvernement: 1) Il redevenait indépendant, avec une bonne cote de popularité ; il y aurait désormais comme une statue de commandeur – que les parlementaires aiment – placée à côté de lui. 2) Dans la coalition nécessaire pour gagner la présidentielle, Fillon lui serait plus utile à Matignon qu'ailleurs. Donc la carte Borloo a paru peu satisfaisante, tandis que la carte Fillon a paru meilleure.
MP: Ce maintien du premier ministre est-il une victoire de Fillon ou un renforcement de Sarkozy?
J.-C. C.: Les deux sortent renforcés. Il y a trois mois, tout le monde disait que Fillon s'en allait, or il reste. Cela veut dire qu'on n'a pas pu le remplacer. Il est flatteur d'être irremplaçable. Donc, incontestablement, il gagne. Il s'agit d'un renforcement moral et politique de Fillon. Mais ce n'est pas du tout un affaiblissement de Sarkozy, parce qu'il peut compter désormais sur l'appui de Fillon – un homme intègre qui défendra le bilan du gouvernement et qui le soutiendra pendant la campagne présidentielle. En revanche, celui qui paraît un peu ridicule, c'est Borloo: il a montré son ambition, témoigné de sa flamme, soupiré, murmuré ses espoirs, chanté sous le balcon présidentiel, et il a reçu une douche froide avant d'être éconduit.
MP: Mais on a aussi vu une situation inédite: un premier ministre postulant à son propre poste. Fillon n'a-t-il pas semblé ridicule avec ce discours devant les ingénieurs, à Matignon, le 3 novembre?
J.-C. C.: Non, je ne crois pas. S'il n'avait pas été retenu comme premier ministre, ce discours aurait servi pour Fillon de discours bilan, de testament. S'il était retenu et maintenu, c'était la preuve qu'il restait maître de lui et indispensable. Tout cela a été réfléchi et bien joué. Fillon n'a commis aucune faute psychologique et politique, tandis que Sarkozy a commis une imprudence (annoncer à l'avance le changement de gouvernement), et Borloo une faute (manifester une ambition dévorante). La bonne éducation recommande la modestie (la ruse recommande la fausse modestie), mais ni la bonne éducation ni la ruse ne conseillent de paraître immodeste ou narcissique...
MP: Autre situation assez inédite, le président de la République annonce le remaniement ministériel cinq mois à l'avance, les ministres sont en sursis et se livrent à un exercice de fayotage dans les médias...
J.-C. C.: C'est ce que Villepin appelle l'esprit de cour: les ministres adaptent leurs convictions à leurs ambitions et les manifestent pour dissimuler et réaliser ces ambitions. Mais cela a toujours existé, c'est lié à la verticalité du système français. C'est aussi lié au fait que, un an et demi avant l'élection présidentielle, on connaît une expérience d'hésitation, comme c'était le cas en 1979-1980: dans la perspective de l'élection de 1981, Giscard devait-il changer de premier ministre (en l'occurrence Barre que son excellente politique économique et sa façon de parler ne rendaient pas populaire)? Lorsque j'étais conseiller de Raymond Barre, à cette époque, beaucoup de gens disaient à Giscard: «Il faut changer de gouvernement avant l'élection présidentielle pour donner le sentiment du renouveau.»
Cette idée, selon laquelle il existe une chronologie imposée par l'élection présidentielle (on garde un premier ministre trois ans et on change avant l'élection), a peut-être fait naître en Sarkozy l'idée du remaniement et du changement de premier ministre. Ensuite, il a réfléchi et il n'a pas obéi à cette suggestion ou n'a pas cédé à cette tentation. D'ailleurs en 1979, Barre était impopulaire. Ce n'est pas le cas de Fillon aujourd'hui.
MP: Nicolas Sarkozy a aussi été contraint de remanier à cause d'un facteur supplémentaire: l'avalanche d'affaires touchant son gouvernement et lui-même, depuis le printemps...
J.-C. C.: La question est de savoir si Nicolas Sarkozy a pensé à Woerth comme premier ministre. Je n'en sais rien. Et évidemment, si c'était le cas, la santé de Mme Bettencourt et ses difficultés avec sa fille seraient le grain de sable qui a modifié la situation. Surtout je crois qu'il n'y avait pas grand-monde susceptible de remplacer Fillon avantageusement. Borloo a été le premier ministre virtuel, puis il s'est évaporé. Et Nicolas Sarkozy a écarté deux options possibles: créer la surprise en faisant appel à une forte personnalité de la société civile (la solution qu'avait choisie Giscard en allant chercher Barre, qui n'était pas parlementaire et n'avait aucune ambition électorale); ou un changement de génération avec Jean-François Copé ou François Baroin.
Il a, sans doute, redouté la novation et n'a pas d'atomes crochus hors du monde politique. De ce point de vue, il est très différent de Giscard et surtout de De Gaulle, qui méprisait la classe politique, et ne considérait que la société civile, mais il est proche de Chirac.
MP: Nicolas Sarkozy pourrait-il ne pas être candidat en 2012?
J.-C. C.: Logiquement et psychologiquement, je crois qu'il sera candidat. S'il ne l'était pas, ce serait un aveu d'échec. Il faudrait des événements tout à fait considérables pour le dissuader de se porter candidat.