Massimo D'Alema: «Un profond changement politique peut s'opérer en Europe d'ici un an et demi»
Massimo D'Alema, ancien président du Conseil italien (1998-2000), est l'un des inspirateurs des journées de rencontre de dirigeants sociaux-démocrates européens, vendredi et samedi à Paris, en soutien au candidat François Hollande. Entretien.
François Hollande veut renégocier le traité de discipline budgétaire signé le 1er mars à Bruxelles. Soutenez-vous cette initiative ?
Ce traité de discipline budgétaire affronte de manière très partielle et discutable les problèmes de l’Union européenne. Tout d’abord parce qu’il ne contient aucune norme contraignante ou significative en termes d’engagement commun pour la croissance et pour l’emploi. L’exigence fondamentale de l’Europe est donc de se réorienter vers une politique de croissance, qui tienne compte des travailleurs.
Si une nouvelle politique émerge en France, ce sera un signal très positif pour toute l’Union européenne. L’Europe a besoin d’un nouveau leadership qui tienne compte de la croissance et de l’emploi. François Hollande tente d'appliquer à sa candidature une dimension extra-nationale. Il deviendrait le premier dirigeant européen à avoir fait campagne à la fois sur ce qu'il compte faire en France, mais également sur ce qu'il compte proposer à Bruxelles. Et c'est très important.
Cela nous permet de comprendre la dimension nouvelle qu'est en train de prendre la politique. Actuellement, une très large partie des décisions qui influent sur les citoyens des différents pays sont prises à Bruxelles, et non pas dans les capitales nationales. En somme, la politique s'étend sur deux niveaux : le premier est celui des discours nationaux, et le second est déterminé par les décisions prises à Bruxelles. Et c'est justement là le problème. Les décisions prises à Bruxelles ne reflètent que les décisions des gouvernements, et pas celles des peuples.
Croyez-vous à l’isolement de François Hollande, mis en scène par Angela Merkel et par d'autres dirigeants européens conservateurs ?
Toute cette affaire selon laquelle Angela Merkel aurait demandé aux dirigeants européens conservateurs de ne pas recevoir François Hollande a été démentie par la chancelière allemande.
Mais dans les faits, cet isolement est réel...
Ce dont je suis sûr, c’est que Mario Monti, le président du Conseil italien, n’est pas impliqué dans cette polémique. Pour tout le reste, je prends acte du démenti de Mme Merkel.
Qu'attendez-vous de la rencontre des partis socialistes et sociaux-démocrates européens à Paris ?
Au cours des quinze prochains mois, des élections auront lieu à la fois en France, en Italie et en Allemagne. En d'autres termes, 200 millions de citoyens européens sur les 330 millions qui constituent la zone euro vont voter, et il s'agit en plus des trois pays centraux. Nous avons tout intérêt à bâtir un projet commun pour l'Europe, et c'est d'ailleurs la première fois que les leaders progressistes de trois grands pays s'entendent pour proposer au niveau de leurs campagnes électorales nationales un programme, une plateforme de travail commune.
Car nous sommes convaincus qu'au cours des quinze prochains mois, un profond changement politique peut s'opérer. Et cela démontre en outre que la gauche est bien plus pro-européenne qu'elle ne l'était par le passé. Je me réfère notamment à la seconde moitié des années 1990 où nous étions à la tête de nombreux pays européens, et où nous avons négligé cette vision européenne, causant une incapacité à renforcer les institutions européennes.
José Luis Zapatero en Espagne, Georges Papandréou en Grèce ont appliqué à la lettre les remèdes préconisés par Bruxelles, jusqu'à perdre les élections. Y a-t-il vraiment une politique de gauche possible pour sortir l'Europe de la crise ?
Zapatero a dirigé l’Espagne pendant huit ans et son deuxième mandat s’est terminé en 2011, avec quelques mois d'avance. Mais Papandréou, à peine arrivé au pouvoir, a lui été emporté par une crise dont la gauche n’est pas responsable. Ce sont les gouvernements précédents, dont celui de Kostas Karamanlis (droite, ndlr), qui sont responsables de l’effondrement financier de la Grèce. Papandréou n’a fait qu’hériter d’une situation dramatique.
La fin du gouvernement Papandréou trouve aussi ses racines dans la myopie et le manque de solidarité du reste de l’Europe. La crise aurait pu être résolue de manière plus efficace et bien moins coûteuse, avec une intervention plus rapide de l’Europe et une prise en charge directe d’une partie de la dette grecque. En fait l’Europe s’est comportée avec la Grèce un peu comme le Fonds monétaire international s’était comporté avec les pays d’Amérique latine par le passé.
L’Europe a adopté une attitude féroce, qui a tout simplement mis à genoux la Grèce. Cette attitude coûte cher à l’Union, bien plus que si elle était intervenue rapidement et dans un esprit solidaire. Papandréou a été victime d’une absence de solidarité du reste de l’Europe.
Les gauches européennes sont conscientes que, sans une nouvelle orientation politique, il sera très difficile pour chaque pays de l’union de sortir de la crise en sauvant les principes fondamentaux du modèle social européen. Il faut comprendre que cela risque d’être très compliqué de défendre les droits sociaux dans chaque pays s’il n’y a pas une nouvelle orientation de la politique dans l’Union européenne. La gauche se propose donc comme la force politique qui demande une Europe plus forte.
D’ailleurs cette exigence de changement ne naît pas seulement à l’intérieur de l’Europe. Aujourd’hui les politiques monétaires d’austérité de l’Europe sont un obstacle à l’économie internationale. Il suffit d’écouter les critiques des Etats-Unis vis-à-vis des politiques européennes et de voir leurs préoccupations.
La sortie de la crise passe-t-elle, selon vous, par une Europe plus fédérale ?
Je crois avant tout que l'Europe n'est pas suffisamment démocratique. Je suis pour une Europe fédérale, mais ce n'est pas tant ce qui nous intéresse ici. Les décisions européennes ne sont pas suffisamment soumises à la volonté des citoyens, et notre démarche actuelle consiste à remédier à cela. François Hollande se présente comme un dirigeant français qui expose également aux Français ses engagements pour l'Europe. C'est ainsi que se construit un lien démocratique entre les citoyens, les parlements, les gouvernements nationaux, et la dimension européenne.
Sinon nous courons le risque de réduire les politiques nationales à de simples discours. Et ces discours se trouvent annihilés par la technocratie européenne qui nous impose toutes ses règles et ses obligations budgétaires. Ces normes sont des choix politiques, ce ne sont en aucun cas des choix techniques. L'Europe n'est pas cet ensemble de règles techniques dont on pourrait croire qu'elles sont dictées par une quelconque divinité. Aucune théologie ne nous impose l'austérité.
C'est un ensemble de choix politiques, qui de ce fait devraient être soumis à la volonté des citoyens. C'est cette même Europe qui a décidé, politiquement, de fixer un plafond à l'endettement des pays et de ne poser aucun critère à l'investissement et à l'emploi. Nous aurions très bien pu en décider autrement. Nous souhaitons mettre fin au mythe selon lequel il n'existe aucune autre alternative pour l'Europe.
La politique doit retrouver le sens de sa liberté. Si elle se résume à exécuter les devoirs que l'économie lui confie, et en d'autres termes les devoirs que lui dictent les grands groupes financiers, alors elle ne sert plus à rien. C'est selon moi l'une des raisons de la crise politique en Europe. La politique est devenue esclave des intérêts dominants, or le rapport devrait s'inverser et voir l'économie appliquer les ordres donnés par la politique.