«Ma politique, c'est mon casse-croûte»

Publié le par DA Estérel 83

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Châtellerault, de notre envoyée spéciale

C'est une «usine de rouges». Un bastion de la métallurgie au cœur du Poitou, dans un petit village à quelques kilomètres de Châtellerault: depuis le 2 septembre, la Fonderie du Poitou Alu (FDPA) est en grève contre un «plan de compétitivité»présenté par la direction. Les ouvriers devraient accepter un recul de –15% de leurs salaires et de travailler 35h contre 38h50 actuellement: au total, la perte sur la fiche de paie atteindrait 23%. Les cadres eux sont priés de renoncer à 14 jours de RTT, de signer un gel de salaires sur trois ans et de se résigner, pour 50 d'entre eux, à partir travailler sur d'autres sites du groupe Montupet, propriétaire de l'usine. «On veut le retrait du plan. Parce que nous proposer ça, c'est comme nous mettre à la porte. A ce compte-là, on préfère encore fermer», dit doucement Alain, syndiqué CGT et mouleur à l'atelier qui fabrique des culasses en aluminium pour les moteurs de voitures.

 

© L.B.
L'usine, de gigantesques bâtiments de guingois en tôle du gris foncé au blanc cassé, posés au milieu de nulle part, a une longue tradition de luttes: la CGT est archi-majoritaire, et compte pas mal de sympathisants de Lutte ouvrière. Chaque année, le site faisait grève pour arracher des hausses de salaires. Résultat: de meilleures conditions de travail que bien des boîtes des alentours. Mais, ces dernières années, tout s'est dégradé: pas d'investissement dans l'outil de travail, des rachats successifs – deux fonds d'investissement puis un concurrent, le groupe Montupet, «exilé fiscal en Belgique», dénoncent les syndicats –, et la crise, aussi, bien sûr.

 

Alors les grévistes, inquiets de perdre en silence – comme l'usine toute proche des New Fabris, un des symboles de la crise de 2009, dans un bassin industriel en déclin –, ont écrit. Partout. À tous les élus. Les collectivités. Les partis politiques. Ils ont été reçus au conseil général, par le député-maire de Châtellerault, Jean-Pierre Abelin (Nouveau centre),et ses collègues de l'agglomération. Ils ont envoyé une missive à François Fillon, à Eric Besson, le ministre de l'Industrie, et même au président de la République. «Au regard de la gravité de la situation mettant en péril notre outil industriel, nos emplois, nos salaires, notre avenir et celui de nos familles, notre territoire, et devant de pareilles injustices, collectivement, nous avons décidé de vous interpeller et ce après nos courriers adressés en vain à Monsieur le Premier ministre, Monsieur le ministre de l'Industrie, Monsieur le ministre du Travail», écrit l'intersyndicale à Nicolas Sarkozy.

Les grévistes ont aussi alerté les partis politiques. Avec succès. Depuis le début de leur grève, quatre responsables nationaux sont venus les voir. Tous de gauche. Jean-Pierre Raffarin – on est sur ses terres – devait les rencontrer, mais sa venue a été reportée sine die. Les «Indignés» espagnols sont passés la semaine dernière, sur leur route vers Bruxelles. Lundi, c'était Jean-Luc Mélenchon, le candidat du Front de gauche, accompagné de la communiste Marie-George Buffet, qui est venu. Quelques heures avant, Arlette Laguiller était passée. Tous devancés par Ségolène Royal, venue au premier jour de la grève, elle qui préside la Région Poitou-Charentes. Seule Eva Joly, candidate d'Europe Ecologie-Les Verts, un temps annoncée vendredi, s'est décommandée.

Le défilé des responsables politiques

 

© L.B.
A chaque fois le cérémonial est le même: les salariés, essentiellement des hommes, attendent groupés, soudés, sur le parking de l'usine. Ils entonnent leurs refrains préférés: «Montupet enculé», «23% on n'en veut pas» ou encore «Montupet si tu continues, la classe ouvrière te bottera le cul»... Quelques applaudissements fusent, les politiques traversent la foule, montent sur une estrade bricolée de pneus et de palettes, prennent le micro et affichent leur soutien. Ainsi Mélenchon, lundi: «Nous vous demandons, travailleurs, travailleuses, de ne pas laisser partir une seule machine, de ne rien céder. C'est vous qui faites tout le travail et nous sommes fiers de vous. Que les puissants se le tiennent pour dit, nous sommes là et, dans quelques mois avec notre bulletin de vote, nous leur donnerons le coup de pied aux fesses qu'ils méritent!»

 

Quelques minutes après, il s'enferme avec les responsables syndicaux dans le petit local aux portes de l'usine. Il veut examiner avec eux le fameux «plan de compétitivité» et leur prouver que «nous pouvons faire autrement». Les cégétistes parlent aussitôt du salaire de leurs chefs – le mieux payé touche un million d'euros par an. «Ah mais c'est des clients pour moi!», savoure Mélenchon, en référence à sa proposition de limiter les écarts de salaires. «Idem sur les exilés fiscaux!»: il explique, son cas d'eurodéputé à l'appui, qu'on peut très bien imposer en France les propriétaires du groupe Montupet. Puis les salariés parlent des dividendes; Mélenchon embraie sur la proposition du Front de gauche de«taxer le capital au même niveau que le travail». Puis il avance sur les aides versées par l'Etat et qui ont bénéficié, en partie, à Montupet: prime à la casse, chômage partiel, défiscalisation des heures supplémentaires... Plus tard, un syndiqué donnera sa fiche de paie détaillée à Mélenchon. Il la rangera précieusement dans sa pochette. Et repart pour Paris.

Pendant la manifestation mardi. Pendant la manifestation mardi. © L.B.

 

 

Sur le parking de l'usine, les grévistes restent là. La moue dubitative. Tous ou presque ironisent sur la campagne électorale. «Ils font leur pub», répètent-ils. Gilet jaune fluo de la CGT de la Fonderie sur le dos, Franck Pageault, 23 ans de boîte, explique: «C'est très bien que les politiques viennent pour faire parler de nous. Plus ce sera médiatisé, plus cela va bouger, y compris au sein de Renault(ancien propriétaire de la fonderie, et toujours premier client à environ 80%). En fait, les politiques peuvent pas grand-chose, sauf un truc: les politiques attirent les médias et les médias vont nous aider.» Pour le reste, c'est le grand décalage. Celui du temps d'abord. Eux sont dans une urgence ; 2012 est bien loin. La primaire socialiste, personne n'en parle, aucun n'a prévu d'y participer. Franck: «Les politiques peuvent peut-être faire voter des lois, mais dans combien de temps?»

 

A quelques mètres, un petit groupe plaisante. Des jeunes surtout. Eux sont encore plus grinçants et ne connaissent pas Mélenchon. Comme Julien, 28 ans, et déjà 10 ans de boîte:«Ils gagnent combien ceux qui viennent faire leur discours? Moi, je ne voterai plus tant que les écarts de salaires seront comme ça.» Son voisin, Brice, enchaîne: «J'ai jamais voté. Il n'y en a pas un pour racheter l'autre, on est toujours dans la même merde. Pour nous, ça change rien.» Démonstration du sentiment d'impuissance: «On pourrait avoir des lois qui empêchent des baisses de salaires quand les boîtes font des bénéfices. Mais les groupes, c'est des millions d'euros. Si on leur dit "vous arrêtez", ils vont dire qu'ils vont aller en Chine ou en Inde.» Alors quand une journaliste de l'Huma lui demande: «Le partage des richesses, ça vous parle?» Brice rétorque: «Si ça nous parle, ben... qu'ils le fassent! C'est des grands discours, ça.»

«Vous avez pas envie de dégager Sarkozy?»

 

Devant le siège du Medef, mardi.Devant le siège du Medef, mardi.© L.B.
Pourtant, tous en parlent en réalité. Quand ils racontent le quotidien de l'usine, leurs conditions de travail, leurs crédits à rembourser, leurs épouses qui ont changé quatre fois de job, quatre fois licenciées, du plein d'essence, ou de leurs gosses, diplômés, mais toujours en intérim. Pourtant, beaucoup sont syndiqués, ou font confiance à leurs représentants. Ils votent d'ailleurs aux élections professionnelles. Ils faisaient grève, tous les ans, pour des hausses de salaires. Julien, le jeune de 28 ans, dit même: «La grève, c'est un des seuls moyens d'expression qui nous reste.» Parce que là, cela leur semble simple – bien plus que les obscurs arcanes de la politique nationale. Parce que leur lutte a souvent été victorieuse. Là, au moins, ça marchait.

 

Des politiques, beaucoup disent leur méfiance. Avec la droite et la gauche dans le même pot. «Les politiques ont perdu beaucoup de crédit à l'usine. Leurs paroles ont de l'allure mais des actes, c'est mieux», dit poliment Eric Bailly, secrétaire du comité d'entreprise et porte-parole de l'intersyndicale. Daniel, délégué syndical CFE-CGC – le syndicat des cadres de l'usine –, vingt-deux ans de maison: «Y'a pas grande différence entre la droite et la gauche: l'argent reste le nerf de la guerre. Le problème, c'est la répartition des richesses. Les politiques sont dans leur bulle, ils sont à 15 lieues de savoir ce qui se passe dans le pays. Ils n'ont jamais travaillé, et sont infoutus de nous donner le prix de la baguette.» Jeune, lui votait à droite  – Giscard. Depuis Mitterrand, il est «plutôt à gauche»; en 2007, il a voté écolo. La prochaine fois, il ne sait pas, comme la plupart.

Mais d'autres avancent un nouvel argument. «La meilleure des solutions, c'est la grève. Les politiques sont un appui. Mais ce sont ceux qui ont l'argent qui décident, pas le gouvernement», avance Tony Garrot, délégué syndical CGT et sympathisant Lutte ouvrière. «C'est pas une question de confiance, c'est une question de pouvoir», explique aussi Jérôme, 37 ans, sur la place de la mairie de Châtellerault, où les grévistes sont venus manifester mardi.

 

Lui ne vote pas, pas plus que sa voisine Annick, 58 ans passés. Elle a arrêté après que l'ancienne maire de Châtellerault, la socialiste Edith Cresson, lui a refusé une aide pour la cantine. Un troisième collègue, Thierry, tend l'oreille: il est peiné de les entendre, lui vote toujours. «Mais vous avez pas envie de dégager Sarkozy?» Les autres sourient. Le chef de l'Etat fait l'unanimité contre lui. Mais pas forcément au point de glisser un bulletin dans l'urne.

 

Thierry, lui, votait à droite dans les années 1970 – on est dans une région plutôt rurale ; l'usine s'est implantée au début des années 1980 et a d'abord recruté des salariés qui n'étaient pas des métallurgistes de formation, issus des bastions ouvriers traditionnels. «On nous appelait les métallos-paysans. Ou bien les baudets du Poitou. Ils étaient venus en campagne pour être tranquilles mais six mois après l'ouverture, y'avait déjà la première grève!», raconte Tony, de la CGT.«Dans les années 70, l'évolution des salaires était énorme et c'était la droite; alors on votait la continuité», explique Thierry. Après, il a voté Mitterrand, puis «déçu», il est quand même resté fidèle à la gauche. Sauf en 2002: il a voté Le Pen. L'an prochain, il n'a pas décidé encore. Mélenchon, le NPA ou LO sont condamnés à de trop faibles pourcentages: «Cela ne sert à rien.» Alors il pourrait opter pour Le Pen fille, «si le candidat de gauche ne me plaît pas»«Je sais pas si ce sera mieux. Mais c'est l'occasion de retourner l'affaire, pour voir...»

 

«L'outil qui tient l'outil»

A l'usine, ils ne sont pourtant pas si nombreux à être tentés par le Front national. Du moins pas publiquement, et pas devant leurs élus CGT. Pourtant, raconte Jean-Louis, trente ans de boîte, et malgré les désillusions viscéralement attachées à la gauche – le PS surtout –, «des gens en grève ont voté Sarkozy, y compris par racisme. Beaucoup voteront FN. En salle de pause, on les entend dire que s'il y avait moins d'immigrés, il y aurait moins de problèmes».

Un peu plus loin, on rencontre Thierry. Syndiqué CGT, il est de toutes les actions, il a vingt-deux ans d'ancienneté à la fonderie comme ouvrier de maintenance. Et il hésite. Avant, lui aussi votait à droite, puis «Ségolène» en 2007. Il pourrait choisir Marine Le Pen en 2012. Il raconte: «Parce qu'il faut un changement. Parce qu'on en a ras-le-bol. Bientôt on va plus nous laisser 10 centimes pour manger. Le fond, c'est qu'on devrait vivre décemment de son travail et que ce n'est plus le cas.» Puis, il dit: «Ma politique, c'est mon casse-croûte.» Et de la main, il montre son usine: «Croyez-moi, j'ai donné là-dedans, sans compter, les samedi et dimanche. Mais on avait une compensation, et une reconnaissance. Maintenant on est des numéros.»

 

 

Alain, CGT.Alain, CGT.© L.B.
Là, tous s'accordent, et racontent un quotidien de travail dégradé. «Avant on venait avec le sourire, maintenant la mentalité a changé. Tous les jours, les copains me disent qu'ils en ont marre. Avant on avait un nom, maintenant on est un chiffre», témoigne Valérie, une des rares femmes de la fonderie, trente ans d'ancienneté et cégétiste convaincue. Alain ajoute:«Ils ne nous considèrent plus. Parfois on a du mal à voir qu'on est des êtres humains pour eux. On est l'outil qui tient l'outil.» Et qui, chaque jour, pourtant, depuis le 2 septembre, est entré en résistance.

 

Les grévistes ont prévu de se rendre jeudi à Paris, pour manifester devant le siège du groupe Montupet et rencontrer la direction de Renault.

 

 

 

 

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Publié dans Social

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