Libye : le bêtisier d’une guerre qui laisse Sarkozy et Cameron bien seuls
Un petit goût de Suez 1956 ? Une réédition de cette expédition franco-britannique qui s'acheva par une piteuse déconfiture il y a plus d'un demi-siècle (lire ici un article d'Antoine Perraud)? Nous n'en sommes pas (encore) là. Mais alors que la guerre de Libye va entrer dans sa cinquième semaine, chacun recherche en urgence une porte de sortie. Et deux hommes apparaissent particulièrement seuls, sous les critiques grandissantes de leurs alliés : Nicolas Sarkozy et David Cameron, premier ministre britannique.
Ils se sont rencontrés mercredi soir à Paris. Pour faire oublier la calamiteuse journée qui venait de s'écouler à Doha, au Qatar, où le « groupe de contact » – supposée instance de « pilotage » de la guerre, selon Alain Juppé, mais qui ne pilote rien du tout – s'est divisé en tout sens. Et pour cadrer les deux jours de réunion des ministres des affaires étrangères des pays membres de l'Otan, où les oppositions se font de plus en fortes.
Car rien ne va dans cette guerre initiée par Nicolas Sarkozy, dans un suractivisme relayant les coups médiatiques (et téléphoniques) de Bernard-Henri Lévy. Y a-t-il « enlisement », comme l'affirmait en Une le quotidienLibération en début de semaine après avoir applaudi avec force – comme la quasi-totalité des médias français – le déclenchement des opérations militaires, le 19 mars? Il serait absurde de le prétendre : la campagne de bombardements en Serbie et au Kosovo, en 1999, dura onze semaines. Et aucune guerre, à ce jour, n'a pu être rapidement gagnée par de seules opérations aériennes.
La situation n'est pas celle de l'enlisement : elle est celle d'un engrenage non maîtrisé et d'une confusion grandissante. A un point tel que, tandis que Sarkozy et Cameron demandent à l'Otan d'« intensifier ses opérations », le secrétaire général de l'Otan affirme lui que « la solution ne sera pas militaire » et que le « groupe de contact » appelle à une « solution politique » ! Tandis que les rebelles demandent des armes – et les obtiennent contre l'avis de certains alliés! –, la Turquie et l'Union africaine négocient avec les émissaires du dictateur Kadhafi, avec la bénédiction d'autres pays membres de l'Otan.
Comprenne qui pourra !
- Les buts de guerre ont changé : il ne s'agit plus d'une opération humanitaire visant à protéger les civils ; il s'agit de précipiter l'après-Kadhafi.
- Les moyens de la guerre ont changé : il ne s'agit plus de faire respecter une zone aérienne d'exclusion mais d'exercer « une pression militaire », comme dit Alain Juppé, devant provoquer le changement de régime; et c'est l'Otan, contre l'avis de la France, qui a pris le commandement des opérations.
- La coalition entrée en guerre a elle aussi changé : les Etats-Unis se sont désengagés ; la Ligue arabe est partie sur la pointe des pieds ; l'Union africaine critique ; et la France et la Grande-Bretagne se retrouvent seules pour assumer près des trois quarts des opérations aériennes.
Bref, comme nous l'expliquait le général Vincent Desportes (entretien à lire ici) : « Il y a eu un pari – risqué d'ailleurs – au début de cette guerre. On pensait résoudre ce conflit en quelques jours grâce à notre supériorité technologique et à quelques frappes bien ciblées. Le pari, c'était que Kadhafi et son système allaient s'effondrer, et que l'affaire serait ainsi rapidement réglée. »
Ce pari est perdu et tout est désormais à revoir alors que Kadhafi demeure pleinement en capacité de terroriser son peuple, comme le démontrent les attaques de ses troupes sur la ville de Misrata après celle d'Ajdabiya. Comment construire une stratégie cohérente, à ce stade ? Sauf heureux hasard qui verrait Kadhafi renversé, tué ou prenant la fuite, c'est un conflit long qui est en train de s'installer. Les dangers sont d'autant plus grands que les intérêts des innombrables acteurs sont différents. Un simple inventaire, ci-dessous, permet de prendre la mesure du chaos politique et militaire.
- Coalition cherche... dix avions
C'est à l'ordre du jour de la réunion de l'Otan de ce jeudi. L'Alliance atlantique, qui regroupe 28 pays, manque de... moyens. Paris et Londres veulent « accentuer la pression militaire ». Mais il manque, selon un diplomate cité par l'AFP, au moins une dizaine d'avions. Manque confirmé par le secrétaire général de l'Otan, à l'issue d'une première réunion jeudi : ce qui n'a pas empêché Anders Fogh Rasmussen d'assurer que les opérations en Libye se poursuivront « aussi longtemps que nécessaire ».
Ci-dessous, vidéo de l'Otan montrant la destruction d'un char près de Misrata, le 12 avril.
Trois cents avions sont engagés dans le conflit, dont cent cinquante chasseurs bombardiers. Depuis le 19 mars, plus de 2.000 missions aériennes ont été menées : 900 ont donné lieu à des frappes au sol. Par ailleurs, plus de 250 missiles ont été tirés depuis des navires ou sous-marins. France et Grande-Bretagne assurent désormais près de trois quarts des missions.
Car seuls six pays de l'Otan participent à la campagne de bombardements aériens : France, Grande-Bretagne, Norvège, Belgique, Canada, Danemark. L'Espagne a fait savoir jeudi, par la voix de sa ministre des affaires étrangères, que son « dispositif » (mise à disposition de bases aériennes et de quatre avions) ne changerait pas. Quant à l'Italie, tout engagement de sa part est conditionné à un vote des députés qui ne se sont pas encore réunis. L'Allemagne a réitéré son refus de participer à l'opération.
Aucun progrès militaire important, à l'exception de la protection de la ville de Benghazi, n'a été enregistré ces quatre dernières semaines. La ligne de front, après s'être déplacée au gré des offensives et contre-offensives de quelques centaines de kilomètres, semble stabilisée entre Ajdabiya et Misrata, installant progressivement une partition de fait du pays entre Tripolitaine, solidement tenue par les forces de Kadhafi, et Cyrénaïque, aux mains des rebelles.
Les rebelles se plaignent des lenteurs ou des non-interventions des forces de l'Otan. Au commandement de l'Alliance, on souligne les risques grandissants de frapper les populations civiles, l'armée de Kadhafi ayant changé de tactique : plus de colonnes de blindés ou de transports de troupes mais des unités plus petites et plus mobiles s'infiltrant dans les zones urbaines, ce qui complique grandement la « guerre menée du ciel ».
- Des armes mais pas d'armes pour les rebelles
Officiellement, les forces rebelles demandent des armes. Là aussi, les alliés sont divisés. David Cameron est pour et a décidé de la livraison « d'armes non létales », matériel, transports blindés, gilets pare-balles. Les Etats-Unis sont contre, redoutant d'alimenter ainsi une guerre civile et redoutant d'armer massivement une rébellion dont ils reconnaissent ne pas savoir grand-chose.« Nous ne sommes pas dans cet état d'esprit », a redit Alain Juppé ce jeudi.
Mais à en croire leGuardian (article à lire ici), le Qatar a commencé à livrer aux rebelles des missiles Milan antichar et de fabrication française (groupe EADS) aux rebelles, détachant au passage au moins deux cents instructeurs militaires. Ces missiles Milan font-ils partie des stocks d'armes du Qatar ou viennent-ils d'être achetés à la France, et dans quelles conditions ? L'Italie s'est déclarée également favorable à un armement des rebelles malgré les résolutions de l'Onu qui installent un embargo sur les armes en Libye, résolutions interprétées différemment...
- Les Etats-Unis absents et présents... avec d'autres buts
Comme annoncé, et à la grande fureur de Nicolas Sarkozy, les Etats-Unis se sont mis en retrait de cette guerre après avoir conduit les premiers jours d'opérations. Depuis le 4 avril, ils ont retiré la cinquantaine de chasseurs bombardiers. Mais ils continuent d'assurer une part importante des soutiens logistiques (avions ravitailleurs, surveillances, communications) qui représentent environ un tiers des missions aériennes. Ainsi, depuis le 4 avril, onze avions ont mené 97 missions, a annoncé le Pentagone mercredi, expliquant qu'il ne s'agissait là que d'opérations défensives.
Quant à l'objectif de cette guerre, Hillary Clinton, à Berlin ce jeudi, a clairement redit ce que veulent les Etats-Unis. Les pays de l'Otan, selon elle,« partagent le même objectif qui est de chercher à mettre fin au régime Kadhafi en Libye ». Problème : la veille, le groupe de contact n'avait pas dit cela à Doha. Problème : la résolution du conseil de sécurité de l'ONU ne parle que de protection des civils et aucunement de changement de régime. Autre problème : la Turquie, membre important de l'Otan, est contre cette guerre et refuse l'objectif de changement de régime, menant même une tentative de médiation !
- La Ligue arabe, en être sans y être
La Ligue arabe, fortement mise en avant par Nicolas Sarkozy et Alain Juppé pour justifier cette guerre a, depuis, pris la poudre d'escampette. Après avoir critiqué les premiers jours une campagne de bombardements aériens qu'elle jugeait contraire à l'esprit de la résolution de l'ONU, ses pays membres restent sur l'Aventin. Au final, seuls deux minuscules pays arabes participent à l'opération – sans être engagés dans les combats : le Qatar et les Emirats arabes unis.
- Des négociations en plein désordre
Plusieurs médiations et négociations officielles comme officieuses ont été engagées, chacune de ces initiatives poursuivant des buts différents.
Il y a d'abord le rôle bien peu clair de Moussa Koussa, un homme clé du régime Kadhafi pendant vingt ans, ministre des affaires étrangères ayant fait défection au début du mois. Pris en mains par les Britanniques, il était mercredi à Doha pour appeler « à un dialogue démocratique ». Et aux rebelles du Conseil national de transition, qui ne veulent pas avoir affaire avec ce suppôt de Kadhafi, il a répondu qu'une longue guerre civile allait faire de la Libye « une nouvelle Somalie ».
Par ailleurs, le Conseil national de transition suscite toujours autant d'interrogations. Douze de ses trente membres demeurent inconnus pour des raisons de sécurité. Contrairement aux affirmations de Nicolas Sarkozy laissant penser que l'Union européenne avait reconnu le CNT, seuls trois pays à ce jour l'ont effectivement reconnu : la France, l'Italie et le Qatar. La réunion de Doha, mercredi, leur a permis de marquer un point : le CNT est reconnu comme « un interlocuteur légitime », mais pas comme le seul interlocuteur possible.
La Turquie mène actuellement une médiation dont peu d'éléments ont filtré. Une délégation de l'Union africaine, menée par le président sud-africain Jacob Zuma, dit avoir fait accepter à Kadhafi une « feuille de route menant à la paix » : cessez-le-feu, aide humanitaire, réformes politiques. Mais le sort du dictateur n'est pas explicitement évoqué et le CNT de Benghazi a immédiatement rejeté cette initiative. Dans l'ombre, des membres de la Ligue arabe s'activent également. Il y a aussi le représentant spécial du secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, un ancien ministre jordanien des affaires étrangères. Et il y a enfin Catherine Ashton qui, avec retard, tente d'exister dans ce dossier en tant que responsable de la politique étrangère et de sécurité de l'Union.
Tout cela fait beaucoup de réunions et d'agitations en coulisses tandis que des émissaires et intermédiaires divers, plus ou moins mandatés par les fils Kadhafi, explorent cette complexe géographie politique.
Enfin d'autres contacts passent par certains pays des « BRIC ». Réunis mercredi et jeudi en Chine, les représentants du Brésil, de la Russie, de la Chine, de l'Inde et de l'Afrique du Sud ont condamné les « bombardements en Libye ». « Nous partageons ce principe que l'usage de la force doit être évité », écrivent-ils dans un communiqué commun qui appelle à une solution politique négociée.
Et Kadhafi, pendant ce temps-là ? Il est au mieux, selon la télévision libyenne qui a diffusé des images présentées comme étant datées de samedi 9 avril et montrant le « Guide » visiter une école sous les acclamations des enfants.