Le sens des maux
Il reste que l'outrance du Premier ministre turc n'empêche pas de continuer à se poser des questions sur la pertinence d'une telle loi
Même si 2011 n'est pas encore terminée, c'est sans aucun risque que nous pouvons désigner d'ores et déjà Jean Leonetti prévisionniste de l'année. En comparaison du ministre français des Affaires européennes, Madame Soleil fait en effet figure d'aimable amatrice en voyance planétaire.
Voici donc qu'alors même que la Turquie manifestait vertement son courroux mettant en garde Paris contre les conséquences de la loi sur la pénalisation de la négation du génocide arménien, Jean Leonetti prenait tout ça de haut et prédisait des «menaces en l'air»...
Depuis jeudi, jour du vote en catimini - juste une cinquantaine de députés présents et pas même de délégation de vote... - à l'Assemblée, et surtout depuis hier, on peut constater que ce bon monsieur Leonetti s'est en effet profondément mis le doigt dans sa lunette à lire l'avenir.
Les «menaces en l'air» commencent à retomber sous forme d'une pluie de mesures de rétorsions bien drue. Reconnaissons quand même que Jean Leonetti n'avait, par contre, pas tout à fait tort quand il parlait de «mots excessifs» donc «dérisoires».
Hier Recep Tayyip Erdogan, le Premier ministre turc, a en effet tout fait pour lui donner raison. Et même au-delà. Car - génocide pour génocide, sans doute... - celui qu'on présente généralement comme un «islamiste modéré» n'a pas hésité lors d'une longue diatribe à prononcer cette phrase scandaleuse: «on estime que 15% de la population algérienne a été massacrée par les Français à partir de 1945. Il s'agit d'un génocide».
Il faut dire à ce monsieur Erdogan que la colère est décidément mauvaise conseillère et qu'il conviendrait qu'il se réfère à la définition du mot génocide. Qui n'a pas le même sens - par exemple - que celui de crime de guerre. Selon la convention des Nations unies de 1948 qui en a donné une définition après la Shoah un «génocide est un acte commis dans l'intention de détruire, ou tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux».
Erdogan devrait plus lire les définitions juridiques internationales que les articles des journalistes turcs dont nombre d'entre eux ont connu la prison depuis son arrivée à la tête du pays... Il reste que l'outrance du Premier ministre turc n'empêche pas de continuer à se poser des questions sur la pertinence d'une telle loi.
On ne reviendra pas ici sur l'opportunisme de celle-ci par rapport à une forte communauté arménienne. On ne reviendra pas non plus sur les retombées économiques et diplomatiques de ce qui apparaît désormais bien plus qu'une brouille entre la France et la Turquie.
On se contentera de laisser le dernier mot à Alain Juppé. Hier, tout en appelant au retour au calme, le ministre des Affaires étrangères a eu ce mot terrible en jugeant que cette loi était... «une initiative pas opportune». Pas mieux...