Le «directoire» franco-allemand passe encore en force

Publié le par DA Estérel 83

01-Mediapart

 

 

 

Plus la crise européenne s'intensifie, et plus il se renforce, sûr de son fait, sourd aux critiques, incapable de se remettre en question. Lundi à Paris, le couple franco-allemand a fait une nouvelle démonstration de son éclatante autorité. Il lui a suffi d'une conférence de presse pour préempter le Conseil européen tout entier, censé formuler, jeudi et vendredi à Bruxelles, une solution définitive à la crise de l'euro. Les 27 y débattront d'une réforme des traités européens, vers davantage de discipline budgétaire, parce que Angela Merkel en a décidé ainsi.

«Le contenu, ce sont uniquement les positions allemandes. Mais la forme est celle d'un diktat franco-allemand», décrypte Pascal Canfin, un eurodéputé français issu du groupe Verts. «C'est l'exemple type de l'impasse d'une politique inter-gouvernementale.» Si l'on en croit l'une des dernières caricatures de l'hebdo The Economist, ce directoire ressemble désormais à un side-car, où Angela Merkel tiendrait le volant, et Nicolas Sarkozy se contenterait de regarder défiler le paysage.

Sur le fond, le «duumvirat» prône des réunions plus fréquentes des dirigeants de la zone euro (une fois par mois, contre une fois tous les six mois auparavant) et promet des sanctions automatiques pour les mauvais élèves qui ne respecteraient pas les critères de Maastricht. La Cour européenne de justice pourrait quant à elle vérifier que chacun des pays respectera bien la «règle d'or», inscrite au préalable dans sa constitution. Le scénario d'une Europe «multi-vitesses» face à la crise n'est plus exclu: si certains Etats «ne peuvent ou ne veulent pas suivre», la réforme des traités ne les concernera pas, ont confirmé les deux dirigeants (lire notre article sur l'Europe à plusieurs vitesses).

 

D'après le calendrier dévoilé par Nicolas Sarkozy, le contenu du traité serait fixé en mars. La ratification du texte serait, elle, repoussée à l'après-législatives françaises, c'est-à-dire, au plus tôt, à l'été 2012. Les Etats membres devraient se prononcer, dès le Conseil européen de la fin de semaine, pour dire s'ils sont partants, ou pas, pour s'engager dans ce processus.

 

Sauf surprise, la Grande-Bretagne et la République tchèque refuseront l'offre (Cameron l'a d'ailleurs redit lundi soir). L'affaire s'annonce explosive, surtout s'il fallait, en pleine crise, mettre sur pied une nouvelle convention, pour écrire le traité. Paris s'est longtemps montré réfractaire à l'idée de réformer, une nouvelle fois, les traités - étant donné le difficile précédent du référendum de 2005 sur le traité constitutionnel en France. Mais Nicolas Sarkozy a finalement cédé, avec l'espoir d'obtenir, en échange, des avancées sur l'interventionnisme de la Banque centrale européenne (BCE), ou sur les euro-obligations. Mais rien de ce que plaide Paris n'a semble-t-il trouvé grâce aux yeux des Allemands. Pas un mot, ce lundi, sur la BCE, tandis que Angela Merkel a de nouveau exprimé tout le mal qu'elle pensait de l'émission d'une dette européenne.

 

 

Les détails des propositions ne seront connus que mercredi, dans une lettre que Paris et Berlin enverront au président du Conseil européen Herman Van Rompuy, en amont du sommet. D'ici là, les marchandages devraient se poursuivre.

Les désaccords entre les deux pays semblent en fait toujours importants. «L'unité de façade entre les dirigeants français et allemand masque mal leurs divergences profondes et persistantes», a réagi Guy Verhofstadt, chef de file des Libéraux au Parlement de Bruxelles, qui parle de «mesures symboliques». De son côté, Pascal Canfin juge une réforme des traités «complètement disproportionnée», et «qui passe totalement à côté d'autres enjeux beaucoup plus importants pour sauver l'euro».

«Je serais bien plus féroce à l'égard du couple franco-allemand s'il parvenait au moins à s'entendre sur quelque chose», raille Andrew Duff, un eurodéputé britannique, partisan d'une Europe fédérale. «Mais c'est un directoire qui ne s'entend sur rien, qui ne s'intéresse qu'aux réalités de sa politique intérieure, qui ne fait pas assez d'efforts l'un envers l'autre.» Et Verhofstadt de menacer: «Le moteur franco-allemand d'intégration européenne a des ratés. Je redoute une panne fatale.»

Risque d'implosion

La conférence de presse de ce lundi n'est pas une première. La méthode du passage en force, à deux, est même bien rodée. Début août à Paris, le président français et la chancelière allemand s'étaient déjà prononcés en faveur d'un «gouvernement économique européen» – proposition par la suite reprise au sein des sommets européens. Et lorsque le premier ministre grec annonce, fin octobre, un projet de référendum, et menace de faire capoter les derniers accords européens, c'est «Merkozy» qui monte au créneau, lors du G-20 de Cannes, pour faire annuler l'initiative et faire tomber, au passage, Papandréou.

A Bruxelles, les critiques pleuvent, face à ce que certains Etats membres considèrent comme une prise en otage de l'Union (lire nos articles relayant les positions agacées de Polonaisde Grecs et d'Espagnols sur le couple Sarkozy/Merkel). Et la question est sur toutes les lèvres: jusqu'où pourront aller, en solitaire, Sarkozy et Merkel pour sauver l'Europe? A trop appuyer sur la pédale de l'inter-gouvernemental, ne sont-ils pas en train d'accélérer l'effondrement de l'Union, déjà mal en point? De creuser encore un peu plus des déséquilibres sur le continent, qui sont à l'origine de l'impasse actuelle?

En fait, le couple franco-allemand profite à plein de l'affaissement des traditionnels contre-pouvoirs, censés freiner la toute-puissance des grandes capitales. «Merkozy» préside d'autant plus aux destinées de l'Europe qu'une grande majorité d'acteurs, à Bruxelles, peinent, ne serait-ce qu'à formuler des idées concurrentes.

Là encore, Nicolas Sarkozy et Angela Merkel n'y sont pas pour rien: ils ont méthodiquement placé à la tête des institutions clés des hommes fades et sans envergure, pour garder le champ libre. Ils ont ainsi reconduit en 2009 José Manuel Barroso à la tête de la Commission européenne, malgré un premier mandat catastrophique. Ces dernières semaines, le Portugais est enfin monté au créneau, allant même jusqu'à s'opposer à Berlin sur les euro-obligations, mais il est sans doute bien trop tard pour qu'il retrouve un crédit suffisant pour tenir tête au couple franco-allemand.

Quant à Herman Van Rompuy, un Belge inconnu hors des frontières de Belgique il y a encore deux ans, il fut lui aussi placé à la tête du Conseil européen avec l'aval de Paris et Berlin. Il se révèle, au fil de ces semaines de crise, aussi peu charismatique que coulant avec Nicolas Sarkozy et Angela Merkel.

Quant à la présidence de l'Union européenne, assurée, jusqu'à la fin de l'année, par la Pologne, elle a vu ses marges de manœuvre extrêmement réduites, depuis l'entrée en vigueur du traité de Lisbonne, en décembre 2009. Le fait que Varsovie ne soit pas membre de la zone euro n'arrange rien à l'affaire. Reste le Parlement européen, qui peine, malgré ses pouvoirs officiellement accrus, à se faire entendre dans la gestion de cette crise.

Publicité

Publié dans Europe

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article