De Gaulle-Fischer, contre l'Europe des margoulins
Les prétendus héritiers de Charles de Gaulle ne sont souvent que ses fossoyeurs. Ils n'ont jamais compris que leur général, toute sa vie, s'est fait une certaine idée de l'Europe.
Déjà pendant la guerre, devant l'assemblée consultative d'Alger, le 18 mars 1943, le chef de la France libre affirmait: «Pour que le vieux continent renouvelé puisse trouver un équilibre correspondant aux ambitions de notre époque, il nous semble que certains groupements devront s'y réaliser.» Épris de grand large plutôt que de nécroses moutonnières, il ajoutait: «La Manche, le Rhin, la Méditerranée[en] seraient comme les artères, en relation étroite avec l'Orient et les Etats arabes, qui cherchent légitimement à unir leurs intérêts.»
Le fondateur de la Ve République s'est toujours opposé aux boutiquiers à la petite semaine, dont l'étroitesse de vue tuait l'Europe qu'ils prétendaient construire: «Quand on traite de l'Europe et quand on cherche à discerner ce qu'elle doit être, il faut toujours se représenter ce qu'est le monde» (conférence de presse du 23 juillet 1964).
De Gaulle s'opposait à l'idéologie mercantile – il railla «le méli-mélo du charbon et de l'acier», à propos de la CECA (Communauté européenne du charbon et de l'acier) créée en avril 1951. Il refusait de rentrer dans le rang vénal, pressentant qu'une construction confiée aux margoulins, trafiquants, grossistes et autres financiers, serait une atteinte à la démocratie et donc aux droits des gens sur le vieux continent: «On n'intègre pas les peuples comme on fait de la purée de marrons.»
Pour de Gaulle – la droite ne lui a jamais pardonné cette méfiance –, il n'y avait pas plus proche d'un capitaine d'industrie qu'un chevalier d'industrie. Impossible de confier le destin européen aux apprentis sorciers et aux servants du capitalisme, au premier rang desquels se situait Jean Monnet, exportateur de cognac passant pour un phare...
Bien plus européen que les partisans crédules ou cyniques d'une «communauté» euro-atlantique, Charles de Gaulle refusait donc la simple carapace commerciale. Il voulait un édifice politique. Une construction et non un paquetage (package pour les franglaisants).
Cette construction, il l'imposa parfois contre les siens (Michel Debré entre autres), jusqu'au-boutistes de la nation. À la suite de «débats dramatiques» (Mémoires d'espoir), le général étendit le marché commun à l'agriculture, en 1962. Il était pragmatique et décelait toute évolution irrésistible. Mais il savait les encadrer, plutôt que de théoriser l'inertie du chien crevé au fil de l'eau.
L'Europe valait tous les sacrifices, voire des abandons de souveraineté, à condition qu'elle servît un grand dessein. Ce qui nécessitait qu'elle fût une puissance indépendante. Voilà ce que signifiait pour lui «une Europe européenne». C'était bien plus qu'une tautologie. L'Europe ne devait pas être à la traîne de l'Amérique. L'Europe ne devait pas être, pour sa moitié orientale, sous l'emprise soviétique jouant de surcroît sur une Allemagne divisée. L'Europe devait amarrer la Grande-Bretagne au continent pour s'éviter tout chantage de la part de Londres. L'Europe ne devait pas être soumise au diktat des marchés. Dans les années 1960, aux yeux de Charles de Gaulle, les États demeuraient les meilleurs leviers pour sortir de telles ornières.
Ensuite – car de Gaulle croyait à l'avènement d'une Europe qu'il ne verrait pas de son vivant –, une fois le projet politique sur pied, une fois les peuples accommodés et acclimatés, viendrait un temps forcément fusionnel.
Ce primat d'une architecture politique refusant les insidieux enchaînements du commerce et de la monnaie, de Gaulle le résumait ainsi, dans sa conférence de presse du 23 juillet 1964: «La politique est une action, c'est-à-dire un ensemble de décisions que l'on prend, de choses que l'on fait, de risques que l'on assume, le tout avec l'appui d'un peuple. Seuls peuvent en être capables et responsables les Gouvernements. Il n'est certes pas interdit d'imaginer qu'un jour tous les peuples de notre continent n'en feront qu'un et qu'alors il pourrait y avoir un Gouvernement de l'Europe, mais il serait dérisoire de faire comme si ce jour était arrivé.»
L'année suivante, lors de ses entretiens familiers avec Michel Droit à la télévision, entre les deux tours de l'élection présidentielle de décembre 1965, on retient toujours la fameuse sortie sur le cabri socialo-centriste fou d'Europe:
Mais quelques minutes plus tard, le chef de l'État explique qu'il n'a jamais parlé de «l'Europe des patries». Et il revient sur celle qui doit s'édifier: «Elle commencera par être une coopération, peut-être qu'après, à force de vivre ensemble, elle deviendra une confédération. Eh bien! je l'envisage très volontiers, ce n'est pas du tout impossible.»
Le plus grand visionnaire au pouvoir après Charles de Gaulle, Joschka Fischer
De Gaulle l'a dit et redit. Il l'aurait fait et refait, le moment venu. Or ce moment advint, une dizaine d'années après la chute du mur de Berlin. Les cadenas européens avaient sauté. Le vieux continent était guéri de son hémiplégie: les anciennes démocraties populaires revenaient dans son giron. L'Allemagne, qui avait trahi de Gaulle en réaffirmant son veule attachement à Washington en juin 1963, se révélait, près de quarante ans plus tard, à la fois libre, forte et responsable pour tracter avec la France l'attelage européen. Elle allait le prouver, en 2003, par son opposition, aux côtés de Paris, à la guerre en Irak manigancée par George Bush.
Le plus grand visionnaire au pouvoir après Charles de Gaulle, Joschka Fischer, ministre allemand des Affaires étrangères, proposa en 2000 une Europe puissante, élargie, démocratique, unie par un idéal enfin fondé sur des réalités. Une Europe européenne campé sur ses deux jambes: les États-nations et les peuples souverains. Joschka Fischer tirait judicieusement des conséquences, contrairement à son lointain homologue français Aristide Briand, qui, jadis, poursuivait des chimères...
En 1984, la fameuse photographie de Kohl et Mitterrand se donnant la main devant des sépultures militaires, avait clos le passé de très belle façon. Le 12 mai 2000, le discours «sur la finalité de l'intégration européenne» prononcé par Joschka Fischer à l'université Humboldt de Berlin, ouvre l'avenir. L'Europe doit opérer des changements institutionnels et constitutionnels, qui lui permettent de faire valoir ses droits et ses idéaux. On a voulu n'y voir qu'un pli fédéraliste auquel de Gaulle se serait opposé. Faux! C'était prendre acte des évolutions naguère souhaitées par le général. Les peuples européens étaient prêts à reprendre le pouvoir trop longtemps laissé à des tuteurs technocrates ou financiers, pour peser sur la marche du monde au lieu de seulement se livrer à de bonnes affaires.
Une opinion publique européenne avait enfin vu le jour à l'occasion de l'arrestation, en 1998, à Londres, sur la demande du juge espagnol Baltasar Garzon, de Pinochet. Ces foules qui manifestaient, sur l'ensemble du vieux continent, contre le renvoi dans son pays de l'ancien dictateur chilien, témoignaient d'une soif de sortir enfin des quotas laitiers pour proposer un idéal planétaire. L'Europe était prête à peser de tout son poids pour empêcher de déraper une Amérique aux pieds d'argile, pour contenir une Russie vainement revancharde, pour civiliser le capitalisme effréné de la Chine, ou encore pour faire appliquer un juste accord dans un Proche-Orient aspirant, en conséquence, à imiter ce vieux continent fondé sur l'alliance des pires ennemis d'hier, Paris et Berlin.
Jacques Chirac, prisonnier de sa cohabitation avec Lionel Jospin, prisonnier de son manque d'étoffe historique, offrit à l'Europe uneréponse indigne au discours de Joschka Fischer. Le 27 juin 2000, devant le Bundestag, le président de la République française se contenta d'annoncer une réflexion préparatoire, une période de transition, visant à une refondation institutionnelle et à une réorganisation des traités...
L'Europe inerte et divisée allait subir de plein fouet le 11 septembre 2001 et la rage américaine qui s'ensuivit. L'Europe plan-plan et a-démocratique allait laisser les groupes de pression financiers faire leur miel dans les alvéoles de la bureaucratie bruxelloise. L'Europe déséquilibrée allait laisser prospérer l'Allemagne, géant économique prenant la main politique face à tant d'inconsistance autour d'elle.
Dix ans après l'occasion manquée – prolonger de Gaulle par Fischer –, les dégâts sont énormes. Paris, comme un canard acéphale, réagit le plus bêtement du monde face à l'Allemagne encore debout parmi tant de ruines. La gauche française crie à Bismarck et bientôt à Hitler. La droite française, naguère atlantiste, aujourd'hui berlinoise, se vautre à la traîne du maître du jour.
Et la question gaullienne, qu'avait à sa façon relayée Fischer en 2000, revient comme un boomerang, près de cinquante ans après avoir été posée par le fondateur de la Ve République, en conseil des ministres, le 17 avril 1962, suite à l'échec du plan Fouchet: «Veut-on, ou ne veut-on pas, que l'Europe soit européenne? Veut-on éviter qu'elle soit subordonnée aux États-Unis [NB: il faut donc lire aujourd'hui à l'Allemagne], ou ne veut-on pas? Veut-on, ou ne veut pas, que le Marché commun soit complété par une organisation politique, faute de quoi la construction économique finirait par dépérir?»
Au lieu de vitupérer ou de révérer Angela Merkel, nouveau régent que se laissa, une fois de plus, imposer l'Europe du fait de son impuissance, il serait enfin temps d'édifier, collectivement et démocratiquement, un projet géopolitique transcontinental. Qui ne soit ni l'Europe du Vatican, ni l'Europe yankee, ni l'Europe germano-allemande, ni l'Europe franco-française: l'Europe européenne, que diable!...