Le directeur du «Monde» veut revenir aux joies simples de l'écriture *
Par Vincent Truffy 16/12/2010
Le Monde était un journal, il est devenu une entreprise. Un jour après l'autre, les salariés du groupe de presse s'aperçoivent que le pouvoir est désormais entre les mains des nouveaux propriétaires – Pierre Bergé, Xavier Niel et Matthieu Pigasse. Mercredi 15 décembre, en conseil de surveillance, ils ont débarqué le président du directoire, Eric Fottorino, comme ils en ont le droit, pour le remplacer par l'homme qui a monté le dossier de reprise, Louis Dreyfus.
La veille, ils avaient négocié le départ du directeur général, David Guiraud, également remplacé par Louis Dreyfus. Et ils ont nommé à la tête du conseil de surveillance l'un des leurs, Pierre Bergé, à la place de Louis Schweitzer, «démissionnaire». Le tout, six semaines après la finalisation d'un rachat où tous avaient plus ou moins obtenu l'assurance qu'ils sauveraient leur poste.
Entre-temps, les actionnaires, venus avec 100 millions d'euros, avaient découvert un journal perdant 20 millions net pour l'année 2010, une imprimerie à bout de souffle, qui coûte 5 millions d'euros par an et dont le carnet de commandes rétrécit à vue d'œil, plus une hiérarchie dont le train de vie ne leur semblait pas correspondre à celui d'une entreprise aussi lourdement déficitaire.
Une semaine après le rachat, ils ont dépêché leur «cost killer» Michaël Boukobza, pour renégocier tous les contrats à la baisse et mettre les dépenses en coupe réglée. Pour bien marquer le changement de régime, le conseil de surveillance a d'ailleurs fixé la rémunération du nouveau directeur général à 225.000 euros annuels, sans parachute doré ni voiture de fonction, contre 400.000 euros plus avantages pour le numéro deux partant, David Guiraud.
La rudesse de ses manières a rapidement convaincu Eric Fottorino qu'il avait peu d'avenir, l'amenant à se plaindre sans trop de dissimulation du«harcèlement» dont serait victime l'encadrement. Lundi 13 décembre, Eric Fottorino avait tenté une ultime manœuvre en évoquant, au cours de l'assemblée générale de la Société des rédacteurs, l'«hypothèse» que ses mandats lui soient retirés, en suggérant une motion à main levée en sa faveur qui n'est jamais venue (lire «La fronde gronde au Monde»). Mercredi, le conseil de surveillance a pris «acte de divergences de vues entre le directoire et les actionnaires, et compte tenu de la démission du directeur général David Guiraud, le conseil a nommé Louis Dreyfus président du directoire du groupe. Eric Fottorino reste provisoirement membre du directoire et directeur du quotidien».
Tout est bien sûr dans le mot «provisoire». Eric Fottorino est chargé de gérer les affaires courantes en attendant qu'«une nouvelle direction du quotidien (soit) proposée dans les premières semaines de 2011 à l'issue d'un processus mis en place en concertation avec la Société des rédacteurs du Monde». Celle-ci dispose encore, en effet, du privilège d'approuver (à au moins 60% des parts représentées) le choix du conseil de surveillance où le consortium Le Monde libre dispose de 10 voix sur 18 (plus la prochaine intégration de celle de Prisa).
Le conseil de surveillance précise néanmoins que c'en est fini de la cogestion du groupe avec les journalistes: «Conformément aux engagements pris, les fonctions managériales et éditoriales sont désormais dissociées.» En interne, on indique que la formulation est difficilement compréhensible si le directeur du Monde reste, comme aujourd'hui, membre d'un directoire dont la fonction est précisément«managériale» et on se demande si cette phrase n'annonce pas une«vassalisation» de fait du directeur du quotidien, réduit à un simple rôle de représentation entre le directeur général, qui s'occupe des affaires, et celui de la rédaction, qui décide des affaires éditoriales.
Eric Fottorino a, lui, réaffirmé sa volonté de revenir à la base comme«simple journaliste» si ses mandats lui étaient retirés.
*Le titre est une allusion à la déclaration d'Edwy Plenel lorsqu'il a décidé de démissionner de ses fonctions de directeur de la rédaction du Monde en novembre 2004, au grand soulagement des actionnaires externes du Monde: «Je veux revenir aux joies simples de l'écriture. Les propositions de Jean-Marie (Colombani) et d'Alain(Minc) n'ont pu vaincre mes réticences.» Il avait alors conservé sa chronique dans «Le Monde 2» jusqu'à son départ du quotidien le 31 octobre 2005.