Laurent Blanc: ce que la ministre ne veut pas entendre
Il fallait sauver Laurent Blanc. Quitte à travestir les faits. La ministre des sports Chantal Jouanno a non seulement épargné le sélectionneur de l'équipe de France de football, mais ce 10 mai, lors d'une conférence de presse à l'INSEP, elle l'a dédouané de toute responsabilité dans la discussion du 8 novembre, avec les cadres de la Direction technique nationale (DTN), sur les quotas dans le football.
Au lendemain des premières révélations de Mediapart, Laurent Blanc avait nié avoir jamais entendu parler de «quotas». Lors d'une conférence de presse à Bordeaux, le 29 avril, il expliquait même: «Si certains ont cautionné un projet avec des quotas, il faut les punir». Embarassant.
Du coup, la ministre, tout à son objectif de sauver la tête du sélectionneur, a tenu à préciser ce 10 mai qu'«aucun fait ne permet de dire que Laurent Blanc cautionnerait des orientations discriminatoires».
Jusqu'à présent, Mediapart n'avait pas jugé nécessaire de rendre publics les enregistrements du 8 novembre. Nous les gardions à titre de preuve si nous étions attaqués en diffamation. Seulement, cette fois, la ministre se sert du fait que nous ne les avons pas publiés pour justifier ses décisions. Elle prétend que les propos de la réunion du 8 novembre sont trop confus pour être retenus contre le sélectionneur.
Mediapart n'a jamais ciblé quelqu'un en particulier dans cette affaire. Nous n'avons jamais dit que Laurent Blanc était raciste: ce n'est pas la question. Nous n'avons jamais demandé la tête du sélectionneur: ce n'est pas notre rôle. C'est à d'autres de prendre des décisions au vu des actes que nous avons révélés. Mais il est insupportable de voir les faits ainsi tordus.
Face à cette défense indigne du sélectionneur qui serait, si l'on suit la ministre, trop bête pour comprendre de quoi il est question autour de la table, nous livrons les éléments qui devraient permettre à chacun de se faire un avis sur le degré d'implication de Laurent Blanc sur ce projet de la DTN qui, ce 8 novembre, visait à limiter l'accès des enfants français de 12 ou 13 ans ayant des origines étrangères ou supposées telles aux centres de formation (Pôles Espoirs) de la fédération.
Voici donc les propos tenus par la ministre ce 10 mai à propos de Laurent Blanc, que nous avons voulu confronter aux témoignages des acteurs du dossier, à nos éléments d'enquête et aux paroles du sélectionneur lui-même, tenues notamment le 8 novembre.
→ Chantal Jouanno: «Il n'avait aucun projet arrêté sur ce sujet et il n'avait aucun avis arrêté à la différence de certains autres participants qui étaient préparés à ce débat».
Laurent Blanc n'a pas l'air d'hésiter beaucoup. Le 8 novembre, dès le début de la discussion, Erick Mombaerts lui demande s'il veut limiter l'accès des joueurs pouvant acquérir une seconde nationalité. Laurent Blanc ne dit pas qu'il n'y a pas pensé, qu'il doit y réfléchir, ou que ça lui paraît compliqué. Il s'y déclare aussitôt, et même «tout à fait favorable» et argumente en disant que le phénomène le «dérange beaucoup». Il estime d'abord qu'il faut l'«éradiquer», puis qu'il faut le «limiter».
Or, limiter à l'avance le nombre de joueurs sur la base d'un tel critère (la binationalité potentielle) revient à établir des quotas. Dans l'esprit du sélectionneur, le phénomène semble se résumer aux joueurs qui partent rejoindre «des équipes nord-africaines ou africaines». Jamais il n'évoque les joueurs susceptibles de rallier un jour la Pologne ou le Portugal.
→ Chantal Jouanno: «Laurent Blanc assiste pour la toute première fois à ce débat. Il n'en est pas l'organisateur, il n'en est pas le pilote.»
Laurent Blanc est celui qui lance publiquement le débat sur la binationalité, dès sa nomination comme sélectionneur à l'été 2010. François Blaquart et Erick Mombaerts, interrogés sur leur idée de quotas par Mediapart à la veille de la publication de notre première enquête, ont tous deux expliqué avoir cherché à résoudre un «problème» posé par Laurent Blanc lui-même:«Je rappelle que ça (le sujet des bi-nationaux) a été avancé en premier lieu par le sélectionneur, ca ne vient pas de nous», se défend notamment François Blaquart. En clair, le 8 novembre, Laurent Blanc n'a pas été piégé: il a donné son accord à la solution que la DTN avait imaginée, au moins en partie, à son intention.
→ Chantal Jouanno: «Les auditions montrent clairement qu'il découvrait le problème du départ des jeunes joueurs de l'équipe Espoirs.»
En réalité, cela fait plusieurs mois que Laurent Blanc évoque ce sujet et y réfléchit. Dès le 28 juillet, dans L'Equipe:«L'histoire rattrape le football. On se retrouve avec des petits qui sont sur une ligne avec la double nationalité, qui ne se reconnaissent ni à droite ni à gauche, qui vont choisir le côté qui va les aider à grimper à l'échelle. On court à la catastrophe...» Puis: «On parle beaucoup de l'identité nationale en ce moment mais dans le football, elle est difficile à trouver aussi. C'est un gros problème. Si on veut redevenir crédibles, il va falloir changer les choses.»
Le 6 octobre 2010, il déclare au point.fr: «Ce qui me désole c'est que certains jeunes joueurs jouent en équipe de France dès 16-18 ans, puis, comme ils possèdent la double nationalité, optent tout d'un coup pour leur pays d'origine.»
→ Chantal Jouanno: «Honnêtement quand on voit la confusion de la discussion, a-t-il compris qu'il s'agissait de quotas de binationaux? C'est loin d'être évident.»
Laurent Blanc aurait-il eu un moment d'absence, comme le suggéraitFrançois Blaquart sur RTL en expliquant: «Le mot quota, je peux comprendre, du fait qu'il n'a été utilisé qu'une seule fois, que Laurent ne l'ai pas entendu.»? A l'évidence, non. Dans l'extrait suivant, François Blaquart explique d'abord les consignes qu'il donne au directeur du centre de Clairefontaine. Puis, le sélectionneur propose une alternative pour arriver au même résultat: changer les critères de détection, un sujet sur lequel il reviendra plus tard, s'agissant des «grands, costauds, puissants». Les«blacks», selon lui. François Blaquart reprend enfin la parole et finit par évoquer «une espèce de quotas».
Laurent Blanc a-t-il alors pu ne pas comprendre le caractère illégal du projet? Impossible. Francis Smerecki explique clairement que «c'est discriminatoire». A la commission d'enquête de la Fédération française de football, Laurent Blanc aurait d'ailleurs dit, selon son président Patrick Braouezec, être «en colère contre lui-même» et ne pas «concevoir qu'il a pu tenir de tels propos».
La ministre ne veut pas l'entendre, qui lors de la conférence de presse, n'a cité qu'une seule phrase du sélectionneur relevée dans la réunion du 8 novembre, censée le sauver: «S'il n'y a que des Blacks dans les pôles et que ces blacks-là se sentent français, cela me va très bien.»
En apparence anti-raciste, cette phrase n'en pose pas moins question sur les préjugés du sélectionneur: pourquoi les français «Blacks » ne se sentiraient-ils pas français? Pourquoi devraient-ils plus que les autres, prouver qu'ils aiment leurs pays? Dirait-on d'un blanc: «S'il aime la France, il peut jouer en équipe de France»?
Mêmes préjugés, lorsque plus tard dans la réunion, Laurent Blanc revient sur le sujet en utilisant le terme «étrangers» pour parler de ces enfants français, ayant souvent des parents français, et qui sont simplement suceptibles de prendre un jour une autre nationalité en vertu des règles de la FIFA.
→ Chantal Jouanno: «Aucun fait ne permet de dire que Laurent Blanc cautionnerait des orientations discriminatoires.»
Non seulement Laurent Blanc défend le fait de «limiter» le nombre d'enfants d'origine étrangère. Mais il en revient sans cesse aux noirs, notamment face à Francis Smerecki, le séléctionneur des moins de 20 ans, en lui expliquant:«Parce que tous les Blacks, si tu enlèves les Antillais, ils ont des origines africaines. Donc, africaines, ils vont pouvoir aller dans une équipe africaine».
Quand Francis Smerecki s'agace et dit à propos des Blacks: «Et aujourd'hui, on voudrait s'en séparer?», Laurent Blanc ne répond pas: «Je ne parle pas des Blacks». Il répond: «On n'a pas dit s'en séparer.» Juste les limiter dans les pôles de la fédération, comme l'explique Erick Mombaerts.
Même chose quand Francis Smerecki reprend: «Vous voulez garder lesquels? Les blancs? Les moins bons?» Une nouvelle fois, personne, et surtout pas Laurent Blanc, ne lui rétorque que la couleur de peau n'est pas l'objet du débat.
(Francis Smerecki, Erick Mombaerts)
Ces échanges contredisent les propos d'un des inspecteurs missionnés par le ministère des sports qui a déclaré lors de la conférence de presse: «Laurent Blanc n'est pas du tout d'accord avec l'idée de mettre en place un système discriminatoire. Il le dit d'ailleurs dans le verbatim, c'est très clair.»
D'ailleurs, si Laurent Blanc n'avait prêté aucune attention à la couleur de peau, comment en serait-il venu à citer l'Espagne en exemple, et à dire: «Les Espagnols, ils m'ont dit: "Nous on n'a pas de problème. Nous, des Blacks, on n'en a pas."» ? Une question à laquelle la ministre n'a pas répondu.
(François Blaquart, Erick Mombaerts, Laurent Blanc)