La stratégie de la «plus extrême droite» au centre du débat politique

Publié le par DA Estérel 83

 

 



 

Plus de trente ans après son assassinat, l'homme aura rarement été aussi central. «En faisant exploser la droite sur les thèmes de l'extrême droite, Marine Le Pen fait du Duprat», assure l'historien Nicolas Lebourg. Sur les bons conseils de l'ancien journaliste de Minute, du Crapouillot, deValeurs actuelles, Patrick Buisson, l'Elysée fait du Duprat. Henri Guaino, passeur de la «fracture sociale» en 1995, accaparateur d'Hugo, de Blum, de Guy Môquet, rédacteur du discours de Dakar, bien avant tout le monde, faisait du Duprat. C'est devenu d'un commun! 

 

François Duprat, 1940-1978, militant de Jeune Nation, Occident, d'Ordre nouveau, n°2 et martyr du Front national, activiste, théoricien et stratège de «la plus extrême droite», néofasciste, négationniste, indicateur des Renseignements généraux, stipendié par la CIA, admirateur de l'efficacité léniniste, anticommuniste viscéral. L'Homme qui réinventa l'extrême droite, selon le titre de sa biographie qui devait sortir mi-avril chez Denoël, celui qui l'a fait passer de l'antisémitisme à l'antisionisme, qui l'a rapproché du mouvement palestinien, qui admirait, disait-il, «le fascisme du régime syrien». Celui qui amena les droites sur les terres de leurs extrêmes.

Nicolas Lebourg raconte: «Duprat va se battre pour imposer au Front national le slogan “un million de chômeurs, c'est un million d'immigrés en trop”. La tactique qu'il met en place sur ce slogan est relativement simple: en faisant la campagne sur ce slogan, nous allons gagner des voix populaires. Ces voix populaires, dans le contexte du risque que la gauche gagne, la droite les voudra pour elle. Elle n'aura donc pas d'autre choix, explique-t-il dans un texte, que de valider nos thèses, que de les reprendre en partie, d'ailleurs, l'immigration est officiellement stoppée depuis 1974. A partir de là, si on entend validée une partie de nos thèses dans l'opinion publique, nous ne serons plus les horribles fascistes, nous ne serons plus les méchants anciens de l'OAS, nous ne serons plus les nazis, les collaborateurs, etc., nous serons une droite, une droite musclée, mais une droite qui aura sa place dans le champ politique et une droite pour laquelle on pourra voter.»

Machiavélique, trop presque pour cet obscur professeur d'histoire-géo d'un petit collège normand, mal noté mais aimé de ses élèves, myope, gauche, qui utilisait, dit-on, des couennes de jambon en guise de signet pour ses livres. Des centaines de livres. Un grand lecteur. Une mémoire surtout. Au lycée, ses camarades le moquait comme un animal de foire: «Eh, François, le 8 avril... Qu'est-ce qui s'est passé le 8 avril?» Et Duprat d'égrener la fuite du roi d'Albanie ou la signature de l'entente cordiale, la promulgation du Concordat ou l'élection du pape Clément VII qui conduira au grand schisme d'Occident. 

 

Une tête, née dans une famille de gauche, et qui vers 14 ans se met à détester les Juifs. On le retrouve cinq ans plus tard, interne au lycée Louis-le-Grand le jour, préparant le coup d'Etat néofasciste au moment où Alger se couvre de barricades. Arrêté, emprisonné, relâché, il devient indicateur de police, ce qui lui vaudra d'être exclu de la plupart des mouvements auxquels il participera (dont Occident, sur dénonciation d'Alain Madelin). Au Katanga, avec les barbouzes, dans le camp de . Moïse Tshombe

 

Ce n'est pas un homme d'action pour autant, plutôt un propagandiste. Un intellectuel organique qui comprend très vite qu'il faut «produire du mythe» pour être considéré, inventer sa légende. Pour lui – qui se raconte en ancien trotskyste, en ministre africain, en espion des Français comme des Américains –, comme pour les idées qu'il défend. Son coup de maître: «inventer» le négationnisme moderne. Paul Rassinier ou Maurice Bardèche niaient l'extermination de 6 millions de Juifs par les nazis en expliquant qu'il s'agissait d'une «arnaque» contre l'Allemagne; et se situaient d'eux-mêmes dans le camp des traîtres et des collaborateurs. Duprat comprend qu'à la souffrance, il faut opposer la souffrance.

 

En 1967, quand Israël remporte en six jours, seul, la guerre contre la Ligue arabe, il comprend que quelque chose bascule. De Gaulle dénonce «un peuple d'élite, sûr de lui-même et dominateur». Lui rédige fiévreusement un numéro complet deDéfense de l'Occident, la revue deMaurice Bardèche. Il y tient le raisonnement  suivant, explique Nicolas Lebourg: «Il n'y a pas eu extermination des Juifs d'Europe. Ce mensonge a permis aux Juifs d'obtenir la naissance de l'Etat d'Israël. Israël réalise le véritable génocide des temps modernes à l'encontre des Palestiniens. Duprat va imposer l'antisionisme au sein de l'extrême droite en le connectant à l'antisémitisme et au négationnisme.» D'un coup, poursuit-il, l'extrême droite n'est plus la coalition des aigris et des perdants de l'histoire. C'est l'avant-garde qui va révéler au monde l'effroyable imposture, le complot mondial, la vérité qu'«on» voudrait taire... Il lui offre un mythe fédérateur.
Gagner la bataille idéologique

 

Affiche de l'AN italienne.
Affiche de l'AN italienne.
Bien avant que l'UMP ou le FN n'aille braconner Jaurès à la gauche, bien avant que Nicolas Sarkozy n'avoue «j’ai fait mienne l’analyse de Gramsci: le pouvoir se gagne par les idées», François Duprat engageait la bataille de l'hégémonie culturelle, qui veut que le pouvoir se maintient par le consentement autant que par la force. «En 2002, quinze jours après mon arrivée au ministère de l’intérieur, une certaine presse a commencé à m’attaquer sur le thème : “Sarkozy fait la guerre aux pauvres.” Je me suis dit : soit je cède et je ne pourrai plus rien faire, soit j’engage la bataille idéologique, en démontrant que la sécurité est avant tout au service des plus pauvres», expliquait le futur président de la République en 2007.

 

La musique – sinon les paroles – est de Duprat. En 1976, à la création de laRevue d'histoire du fascisme, il écrivait: «Nous ne devons pas laisser à nos adversaires, marxistes et régimistes, le monopole de la présentation historique des hommes, des faits et des idées. Car l'histoire est un merveilleux instrument de combat et il serait vain de nier qu'une des raisons importantes de nos difficultés politiques réside dans l'exploitation historique et la déformation systématique des expériences nationalistes du passé.» Justice sociale, tiers-mondisme, anti-impérialisme, guévarisme même sont à la fois les thèmes de la gauche d'alors... et des Groupes nationalistes révolutionnaires de Duprat. L'idéologue a accompagné des chapelles largement incompatibles entre elles – poujadistes, royalistes, anciens collaborateurs, catholiques ultras, néopaïens... – hors des marges groupusculaires pour occuper, de plus en plus souvent, le centre du débat politique.

 

En 1972, alors que Jean-Marie Le Pen fédère ces familles au sein du Front national, Duprat, venu d'Ordre nouveau,«se dit qu'il y a une brèche,explique le politologue Jean-Yves Camus, à condition de refaire le mouvement poujade». «L'idée de Duprat, explique Nicolas Lebourg, c'est qu'il y a un front avec un programme minimum qui peut regrouper toutes les extrêmes droites. Mais qu'il y a double appartenance: on peut constituer d'autres partis à côté et que chacun va combattre pour convaincre les Français. Les moins adaptés disparaîtront et les autres progresseront. Car Duprat est persuadé qu'un progrès à l'intérieur de l'extrême droite est un progrès pour tous les groupes. Si les populistes avancent, les néo-fascistes peuvent avancer derrière. Si les néo-fascistes avancent, les monarchistes peuvent gagner un espace...»   
 

 

 

 

Aux législatives de 1978, pourtant, sa stratégie de conquête à partir d'un bastion électoral normand (comme à Dreux, Toulon, Orange, Marignane puis Hénin-Beaumont plus tard) échoue: 556 voix, 0,7% des suffrages au premier tour. Avant le second tour, une bombe de 1 kg d'acide picrique explose juste sous son siège, la voiture est projetée à 30 mètres. 
 

L'«atteinte à la sûreté de l'Etat» opposée aux historiens

 

Le webdocumentaire de Joseph Beauregard («Les avocats du “salopard”», «En cavale»...)  et de Nicolas Lebourg, «François Duprat, une histoire de l'extrême droite», publié à partir du 8 avril sur LeMonde.fr, part de là. A côté du déroulé chronologique imaginé pour le documentaire filmé dont aucune chaîne de télévision n'a voulu, le documentariste et l'historien ont imaginé une navigation en partant des sept hypothèses qui peuvent expliquer cet assassinat non élucidé. D'un côté la vie publique, l'histoire officielle, de l'autre un homme trouble, lié à la police et aux services de renseignements, aux mouvements palestiniens pro-syriens...

 

Et d'autres causes possibles encore: un livre sur le financement de la vie politique dans lequel il détaillait l'obole du patronat français aux groupes subversifs; les craintes des anciens de l'OAS et d'Occident partis faire de l'entrisme dans les partis de la droite giscardienne et s'y étant trouvés bien.

 

Et le climat de violence politique qui a marqué le septennat de Valéry Giscard d'Estaing. Jean de Broglie, secrétaire d'Etat, négociateur des accords d'Evian avec le FLN algérien, «liquidé en tant que responsable de l'invasion de la France par les hordes nord-africaines» en 1976 par le groupe Charles-Martel. Henri Curiel, militant communiste et anti-colonialiste, dont l'OAS et le groupe Charles-Martel se disputent la mort. Joseph Fontanet assassiné, Robert Boulin suicidé. Pierre Goldman, icône des gauchistes, exécuté par l'extrême droite ou peut-être par le Service d'action civique de Charles Pasqua. Le tout, alors que les néofascistes italiens développaient la stratégie de la tension pour asseoir un pouvoir autoritaire.

 

Pour en savoir plus, les auteurs ont demandé à la Commission d’accès aux documents administratifs (CADA) les dossiers de police judiciaire concernant François Duprat et Pierre Goldman. Celle-ci, «considérant toutefois le caractère scientifique de la recherche effectuée par le demandeur, lequel, déjà docteur en histoire contemporaine et allocataire moniteur de recherches auprès de l'université, est spécialiste de cette période et des mouvements néo-fascistes», a accordé la communication du dossier. Mais le ministère de l'intérieur, dirigé par Michèle Alliot-Marie, a refusé de s'y conformer. «Le motif: atteinte à la sûreté de l'Etat.» De quoi nourrir de nouveaux conspirationnismes.

 

 
 
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Publié dans Politique

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