La loi qui fait toute une histoire
On peut s'interroger sur la pertinence d'une telle loi mémorielle. Le travail des historiens n'a nul besoin de ces intimations du législateur et c'est plus à nos professeurs qu'à nos juges qu'il faut confier la tâche d'éventuellement recadrer les choses.
Aujourd'hui, l'Assemblée nationale va adopter une loi qui fâche très fort... la Turquie. Même si dans la majorité on cherche à jouer au plus fin en assurant que la loi en question ne vise qu'à réprimer les «propos racistes et négationnistes» en général, personne n'est dupe.
Et surtout pas les autorités turques. Après la reconnaissance du génocide arménien votée le 29 janvier 2001 par cette même assemblée, voici en effet qu'on passe à la sanction: quiconque mettra désormais en doute ce génocide sera passible d'un an de prison et de 45.000 euros d'amende.
Du coup, Recep Tayyip Erdogan, le Premier ministre turc, qui pestait déjà contre Nicolas Sarkozy qu'il tient pour premier responsable du refus de l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne est monté au créneau. Il menace Paris de représailles politiques, économiques et culturelles.
Le très colérique Erdogan accuse en plus le Président français de vouloir faire voter une loi purement électoraliste dans le but de retrouver les voix du demi-million d'Arméniens qui avaient majoritairement voté pour lui en 2007. Et comme si cela ne suffisait pas, le même Erdogan n'hésite pas à en rajouter une louche en tonnant que si l'Assemblée nationale s'intéresse à l'Histoire, elle devrait d'abord se pencher sur le passé colonial français qualifié de «sale et sanglant».
On pourra évidemment s'offusquer que celui qu'on aime à présenter chez nous comme «un islamiste modéré» préfère insulter la France que d'affronter l'héritage génocidaire que son pays se traîne depuis 1915.
On pourra s'émouvoir que près d'un siècle après le génocide de plus d'un million et demi de personnes la Turquie refuse à reconnaître la réalité historique. Certes. Pour autant, on peut aussi s'interroger sur la pertinence d'une telle loi mémorielle.
Le travail des historiens n'a nul besoin de ces intimations du législateur et c'est plus à nos professeurs qu'à nos juges qu'il faut confier la tâche d'éventuellement recadrer les choses. On peut aussi s'interroger sur l'opportunité d'une telle proposition en un temps où on cherche vainement les signes d'un quelconque négationnisme turc pouvant mettre en péril la coexistence sur notre sol entre communautés à ce sujet.
A moins d'observer que - curieusement, - socialistes et UMP se disputaient encore hier à moins de cinq mois de la présidentielle l'antériorité de cette proposition... Qu'ils voteront de concert aujourd'hui.
Même si dans ce concert se feront entendre quelques couacs. Plus ou moins glorieux. Comme celui émis par ce député de la Creuse expliquant qu'on «se plantait une épée dans le dos» car «les Turcs qui nous achètent des taurillons et des broutards» sont désormais «très fâchés».
Ou comme cette observation du président de la commission des Affaires étrangères jugeant le moment «peu opportun», la Turquie pouvant jouer un rôle important dans le drame syrien. Loi, diplomatie, morale, commerce, cherchez le ou les intrus...